Vous êtes sur la nouvelle plateforme d’Érudit. Bonne visite! Retour à l’ancien site

Comptes rendus

Morissonneau, Christian, avec la collaboration de Maryse Chevrette et Isabelle Lafortune, Le rêve américain de Champlain (Montréal, Hurtubise, 2009), 252 p.

  • Denis Vaugeois

…plus d’informations

  • Denis Vaugeois
    Historien

Couverture de Volume 65, numéro 1, été 2011, p. 5-134, Revue d’histoire de l’Amérique française

Corps de l’article

L’univers de Samuel Champlain est vraiment celui de Christian Morissonneau. Il y est chez lui en totale possession de ses moyens. À tous égards, il est dans son élément. Il marque d’ailleurs son territoire en choisissant de parler de Samuel Champlain plutôt que Samuel de Champlain. Il en surprendra quelques-uns et c’est son intention. Champlain, il le connaît intimement ; il l’a fréquenté sans arrêt depuis une trentaine d’années en compagnie de son maître et ami, Jean Glénisson, à qui il dédie son livre.

Il en laissera plusieurs sceptiques quand il demande à Champlain de partager « en toute équité » avec Dugua de Mons le rôle de fondateur de Québec. N’est-ce pas ce dernier qui envoie Champlain comme chargé de mission ? « Il y a donc, en toute légitimité, deux fondateurs pour l’ouverture de l’habitation française de Québec. » Prévoyant les protestations, il ajoute : « il est peu probable que l’emplacement ait été fixé par le seul Dugua De Mons qui ne connaissait que Tadoussac ». Il fournit même des munitions à ses opposants en rappelant que c’est Champlain « qui a insisté pour un retour dans le Saint-Laurent » à la suite de l’expérience acadienne. Plus tôt dans son texte, Morissonneau a d’ailleurs rappelé que Dugua de Mons avait indiqué à Tadoussac en 1601 « ses tourments d’un climat si peu accueillant […] Ce peu qu’il avait vu lui avait fait perdre la volonté d’aller dans le grand fleuve, n’ayant vu en ce voyage qu’un fâcheux pays » (p. 85). Il avait alors opté pour l’Acadie. Morissonneau n’en démord pas : même s’il a délégué ses pouvoirs à Champlain, « il participe de plein droit à l’ouverture du poste […] Il y a donc deux fondateurs : l’un en fait, l’autre en droit » (p. 137).

Ce choix de Québec, Morissonneau a également le goût d’en discuter. À son avis, l’expédition faite en 1603 avait amené Champlain à envisager diverses hypothèses d’établissements permanents. Il n’insiste pas beaucoup sur l’exceptionnel guide qu’avait alors Champlain, soit Dupont-Gravé qui fréquentait le fleuve depuis plus de quinze ans. Le géographe Morissonneau ne nous parle pas non plus de l’étonnante carte de Guillaume Levasseur qui montre clairement Quebecq et 3 Rivières, informations qui proviennent très probablement de son précieux guide, cet inséparable compagnon qui sera aux côtés de Champlain de 1603 jusqu’à la capitulation de Québec en 1629. Avec un petit effort additionnel, Morissonneau aurait pu le proposer comme 3e fondateur de Québec. D’autres ont avancé le nom du chef Anadabijou, d’autres celui d’Henri IV. C’est un sport comme un autre !

Morissonneau aime l’emplacement de Québec, mais il ne lui trouve pas toutes les qualités et fait remarquer que l’endroit ne s’imposera pas comme lieu de traite. « Le choix de Québec s’explique par le rêve qui aura habité Champlain jusqu’à la fin. Il est la première étape de la trajectoire française. Il n’est pas un lieu de commerce, mais une base d’opération et d’occupation. Québec est le point de départ du chemin de la Chine, mais en première instance, il est l’obligé de l’alliance de Tadoussac. » Voilà qui est très juste.

Pour autant, l’auteur va à plusieurs reprises titiller ses lecteurs en suggérant que le véritable premier choix de Champlain aurait plutôt été Trois-Rivières. Il y revient constamment et de façon assez convaincante (p. 129, 139). « Québec n’était pas un bon choix puisque le site est insatisfaisant. Il a été imposé par le contexte sociopolitique. Champlain n’a pas choisi un site “commode”, comme il l’écrit, mais il s’en est accommodé. » (p. 134) Morissonneau nous donne ici un bel exemple de son style et de son sens des formules. Il est agréable à lire. Et il ajoutera quelques lignes plus loin : « la préférence, en 1603, était les Trois-Rivières ». En 4e de couverture, dans la notice de l’auteur, on peut lire : « Historien et géographe de formation, il [Morissonneau] est professeur à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Est-ce un hasard ? Ces mêmes trois-rivières étaient le premier choix d’établissement de Champlain. »

Historien et géographe, Morissonneau l’est en effet. Il est à l’aise avec le contexte historique et tout autant avec la géographie, ce qui est à la fois rassurant et agréable. Il est permis de penser que ce n’est pas le hasard qui l’a conduit à s’intéresser si intensément à Champlain. Cet immense personnage a en effet tout pour le séduire et le combler. « Accorder à Champlain la fonction de géographe, écrit-il, est à la fois évident et réducteur puisqu’il a été tout à la fois : topographe, arpenteur, observateur, écrivain et navigateur. Il est un pionnier de la géographie et ce, dès le début du XVIIe siècle. Sa science se sera construite sur le terrain et à partir de l’observation en milieu naturel. » (p. 61)

Tout comme Champlain, Morissonneau est attentif aux Autochtones. « Le découvreur avait l’intelligence d’écouter les Amérindiens qui lui servaient d’informateurs. » (p. 71) Il aurait pu ajouter qu’il ne se gênait pas non plus pour utiliser des informations provenant de ses contemporains, tels Henry Hudson.

Mais la profondeur de cette rencontre avec les Amérindiens marque en effet la démarche de Champlain ; Morissonneau le démontre bien et de multiples façons. Il sait leur importance et leur influence. Entre autres, il est attentif au métissage et y revient de diverses façons. Ainsi c’est Lescarbot qui raconte que « les Souriquoises visitent souvent l’établissement acadien et les alentours, échangent des produits, mais ont aussi très souvent, résume Morissonneau, des rapports intimes avec les Français » (p. 113). Et Lescarbot d’exprimer comme seul regret que chaque Français ne puisse avoir « près de soi un chacun sa mignonne » (p. 113).

« Le découvreur, ayant partagé la vie quotidienne des Amérindiens, écrit-il finement, sait que sont féconds les échanges intimes qui accompagnent, depuis les premiers contacts, les échanges de produits. […] Champlain dépasse alors, par la parole publique et donc politique, les articles de la Compagnie de la Nouvelle-France de 1627 qui avancent la “naturalité” française des Amérindiens par leur conversion, et celle des descendants de migrants nés en Nouvelle-France. » (p. 209) Marcel Trudel n’a-t-il pas parlé de fusionner Européens et Amérindiens rappelant l’article 17 de la charte de la Compagnie des Cent-Associés : « Ces descendants de Français et ces sauvages baptisés pourront venir en France », y acquérir, tester, succéder et accepter donations « et legs ». Il faut lire ces pages de Morissonneau et aussi citer cet important passage qui, dit-on, ne survivra pas au traité de Paris de 1763 : « Les descendants des Français qui s’habitueront au dit pays, ensemble les sauvages qui seront amenés à la connaissance de la foi et en feront profession, seront censés et réputés naturels français sans autre formalités ; s’ils viennent en France, ils jouiront des mêmes privilèges que ceux qui y sont nés. » (p. 210)

Morissonneau a des lettres et en fait profiter ses lecteurs. Tout l’intéresse et il sait nous y intéresser : la traite des fourrures, la pêche, les mines, la toponymie, la diplomatie, le mystérieux Cap de Victoire, etc. L’amateur d’histoire appréciera l’ouvrage de Morissonneau et le spécialiste y trouvera aussi son compte quitte à chicaner sur des détails comme le fait l’auteur de ce compte rendu. En fait, s’il est de mise de formuler un regret, ce serait que Morissonneau n’ait pas pu profiter de tous ces ouvrages parus autour de 2008 à l’occasion d’une commémoration ratée sur le plan historique.