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Note de lecture : quarante fois la ConquêteVEYSSIÈRE, Laurent et Bertrand FONCK, dir., La guerre de Sept Ans en Nouvelle-France (Québec, Septentrion, 2012, en coédition avec les Presses de l’Université de Paris-Sorbonne), 360 p.BUCKNER, Phillip et John G. REID, dir., Revisiting 1759 : The Conquest of Canada in Historical Perspective (Toronto, University of Toronto Press, 2012), viii-280 p.BUCKNER, Phillip et John G. REID, dir., Remembering 1759 : The Conquest of Canada in Historical Memory (Toronto, University of Toronto Press, 2012), viii-317 p.

  • Thomas Wien

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  • Thomas Wien
    Département d’histoire, Université de Montréal

Couverture de Volume 66, numéro 3-4, hiver–printemps 2013, p. 291-507, Revue d’histoire de l’Amérique française

Corps de l’article

Avec les anniversaires du traité de Paris et de la guerre de Pontiac, le cycle commémoratif des 250 ans de la fin de la Nouvelle-France s’achève. Du moins peut-on le penser, sous réserve d’un probable coda louisianais vers 2017-2018[1]. Alors que le conflit mondial de 1914-1918 occupe à son tour l’actualité historique, il y aurait lieu de suivre de près le travail de la mémoire culturelle au Québec et ailleurs depuis une dizaine d’années, à travers les évocations multiformes de la Conquête, sa guerre et ses paix successives (1760, 1763)[2]. Cette note de lecture n’est pas un tel retour sur les lieux, se contentant de passer en revue trois ouvrages collectifs importants et révélateurs. Parus en 2012, ils sont issus de deux colloques tenus à l’automne de 2009.

À première vue, une sorte de symétrie franco-britannique s’établit entre La guerre de Sept Ans (dans ce qui suit : GSA), livre paru par les soins de deux historiens français, et Revisiting/Remembering 1759 (respectivement : REV et REM), publications jumelles résumant des propos tenus à l’Université de Londres. Or, les lieux d’édition l’indiquent déjà, c’est moins la Manche que l’Atlantique qui définit l’espace de discussion. Cette impression se confirme au regard des tables des matières : des Nord-Américains (29 des 42 auteurs, dont les 4 femmes, oeuvrent en Amérique) ont écrit la majorité – et dans le cas des volumes en anglais, l’essentiel – de la quarantaine de chapitres proposés. La rencontre à l’origine de La guerre de Sept Ans s’est même tenue deux fois, à Québec puis à Paris. Dans un cas comme dans l’autre, nous sommes donc devant des exemples, intéressants en soi, de discussions plus ou moins nord-américaines délocalisées. En revanche, ces événements n’étaient pas tout à fait de même nature, le caractère universitaire de celui de Londres étant plus affirmé. Ce contraste s’est transmis aux publications. Aussi est-ce en français (dans GSA, donc) qu’on lit des contributions rappelant aux non-spécialistes le contexte stratégique (Frédéric Guelton, Stephen Brumwell, Luc Lépine). C’est aussi dans ce volume qu’on trouve une version, synthétique et très à l’abri des controverses, du déroulement des deux batailles de Québec (Hélène Quimper) ; une brève mais utile synthèse des travaux français et britanniques sur les inégales puissances navales en jeu (Olivier Chaline) ; et un stimulant « essai d’historiographie apaisée » (qui l’est assez peu, finalement) sur la dernière guerre de la Nouvelle-France (Jean-Pierre Poussou).

De façon générale, les titres des ouvrages traduisent bien leur contenu, le volume en français s’intéressant en effet principalement à la guerre de Sept Ans (dans l’introduction, il est question d’une contribution à une « histoire totale du fait militaire », GSA, p. 15) et seulement dans une moindre mesure à ses répercussions historiques et mémorielles. En anglais, c’est la Conquête qu’on étudie, à la fois comme période charnière de l’histoire vécue et comme artefact des mémoires nationales. Ces différences d’accent aussi bien que de langue n’empêchent pas les trois ouvrages de participer du même moment commémoratif. Raison de plus de passer de l’un à l’autre pour faire dialoguer leurs chapitres. Ce dialogue est d’ailleurs facilité par la puissante charge symbolique de l’événement, laquelle rend particulièrement évidente la part d’avenir que comporte toute analyse du passé. Nous y reviendrons en fin de parcours.

Premier constat, les retombées thématiques de l’internationalisation des réflexions de ces dernières années. Souligné tout particulièrement dans le bref survol de S. Brumwell (GSA), au titre révélateur « La guerre de Sept Ans à l’échelle mondiale », le contexte international de l’affrontement devant Québec est souvent mis en évidence, qu’il s’agisse du rappel des théâtres éloignés (Inde, Afrique) ou des calculs des stratèges englobant tantôt des Allemagnes, tantôt des Antilles. Dans les textes solides et complémentaires de François-Joseph Ruggiu (REV) et de François Ternat (GSA) soulignant la renonciation par la France à l’empire territorial à partir de 1763, voire de 1761, l’analyse se déploie à la même échelle : dans l’esprit des décideurs français, l’espace colonial est vite « élargi à tous les confins de l’horizon » (GSA, p. 91). Mais cet espace rêvé sera désormais commercial, rendant d’autant plus improbable un retour sous la domination française de la Nouvelle-France, territoire d’exploitation jugé peu rentable.

Entre-temps, à Londres, la politique britannique est saisie de manière épisodique de la question de la meilleure façon de gouverner sa nouvelle prise. Deux auteurs promènent des regards convergents sur ces discussions débouchant sur l’Acte de Québec (1774) et étudiées naguère par Philip Lawson[3]. Stephen Conway (REV) met l’accent sur les deux modèles insulaires d’administration de populations étrangères et catholiques que les Britanniques ont pour ainsi dire sous les yeux : l’Irlande et, exemple qui s’avérera finalement plus pertinent, Minorque. Heather Welland (REV) aborde les débats métropolitains sous l’angle de l’économie politique. Elle fait ressortir l’influence de deux schémas de pensée qui ont pris forme avant la guerre de Sept Ans : l’un prône des liens commerciaux plutôt relâchés avec la métropole et des échanges non réglementés entre colonies, l’autre, un empire commercial plus mercantiliste et composé de colonies qui sont à la fois isolées et davantage sous la coupe de la métropole. C’est la dernière approche qui l’emporte en 1774.

Jack P. Greene (REV) s’intéresse plus largement à ce réflexe de contrôle de la périphérie depuis le centre, politique qui à la longue poussera certaines des colonies américaines à l’indépendance. Il démontre que l’issue victorieuse du conflit avec la France associe plus étroitement le domaine colonial à l’idée même de la puissance britannique, fournissant du coup aux autorités britanniques un motif supplémentaire de serrer la vis aux colonies. En même temps, la fin du coûteux effort commun de guerre donne à Londres une raison de moins de ménager les colonies. The rest, dirait-on, is history.

L’impact sur un peuple quasi métropolitain de la victoire britannique à Québec est étudié par Matthew Dziennik (REV), qui évoque comme moment clé du développement d’une identité impériale chez les montagnards écossais, le rôle important qu’ils ont joué dans la conquête et la recolonisation subséquente du Canada. Pour formuler rapidement, Québec leur fournit l’occasion de tourner la page sur Culloden, un autre champ d’hostilités où Wolfe s’est illustré. Étudiant une autre région aux associations écossaises, Barry Moody (REV) capte le soupir de soulagement que poussent les colons de la Nouvelle-Écosse qui, une fois l’hypothèque française levée, peuvent coloniser à leur aise les terres – anciennement acadiennes ou toujours micmaques – de la péninsule.

L’internationalisation des perspectives se voit aussi par l’incorporation des Amérindiens à l’analyse. Cette incorporation est certes inégale, la sensibilité ethnohistorique des auteurs l’étant tout autant ; une pratique répandue est de faire intervenir les Autochtones tout en sous-estimant leur autonomie par rapport aux belligérants européens. Reste que cette relative indépendance est justement le thème des trois chapitres, un par volume, consacrés aux peuples autochtones. En français, la brève contribution de Peter MacLeod propose de distinguer entre deux guerres en Amérique, celle des Européens et celle des Autochtones, dont il rappelle utilement les règles, avant de se pencher sur l’expérience désormais bien connue du jeune Huron Étienne Ouiharalihte, en septembre 1759[4].

Jean-François Lozier (REM) analyse quant à lui l’expérience des Amérindiens domiciliés du Canada, dans la guerre et après. Alliés des Français depuis longue date mais très soucieux de leur autonomie, ces Autochtones ne sont pas invariablement les ennemis invétérés des Britanniques. Les gens de Kahnawake vont jusqu’à entretenir des relations diplomatiques avec eux dès le début du XVIIIe siècle. Pourtant, même si la langue des traités successifs ne traduit pas nettement cette évolution, l’auteur insiste sur une Conquête qui à défaut d’être désastreuse, impose de « nouveaux défis » (REM, p. 117) en raison du nouveau rapport de force créé entre colonisateurs et Autochtones par la victoire britannique.

Thomas Peace (REV) situe dans un contexte analogue les Hurons-Wendats de Wendake. Il dépeint un peuple soumis à une conquête lente et prolongée (« slow process of conquest ») et donc appelé à s’adapter aux conditions du Régime britannique : le retrait graduel des jésuites et le poids politique réduit qui accompagne la nouvelle situation stratégique. Parmi les adaptations, notons des démarches visant à faire reconnaître leur propriété seigneuriale, l’accent de plus en plus fort mis sur la chasse et la pêche et, pour certains, l’éducation. 

Enfin, l’étude très attentive par Donald Fyson (REV) des relations entre conquis et conquérants – le pluriel est de mise, car ce sont des individus qui interagissent ici – fait explicitement abstraction des Amérindiens de la vallée laurentienne pour se concentrer sur les anciens et nouveaux sujets respectivement britanniques et canadiens-français de Sa Majesté Britannique. Développant certains aperçus de ses études antérieures[5], c’est à l’affût des pratiques quotidiennes que l’auteur explore la sphère publique de la colonie, entre 1759 et 1775. Sous la loupe de l’historien – et sous le radar de l’historiographie[6] –, on voit émerger une sorte de chassé-croisé : les Canadiens s’approprient pour les utiliser ou les servir, en français dans les deux cas, certaines institutions britanniques, alors que les Britanniques semblent venir à leur rencontre, par exemple par-devant notaire. Ce pragmatisme du quotidien cohabite avec les controverses politiques qui divisent par ailleurs les deux groupes. C’est sur une note décidément ambiguë, dirait-on, que se serait inauguré le Régime britannique au Canada.

Une partie substantielle du volet historique de ces livres est bien entendu consacrée à l’histoire militaire. Il y a diverses révisions à signaler, certaines certes plus hardies que d’autres. Résumant rapidement des données tirées de l’enquête qu’il a dirigée sur les troupes de Terre en Amérique, Marcel Fournier (GSA) met l’accent sur les origines régionales du contingent, les mariages dans la colonie et la mortalité[7]. Prolongeant sa contribution au même projet dirigé par Fournier[8], Rénald Lessard (GSA) se penche utilement sur les membres du corps des Volontaires-Étrangers, ces quelques centaines d’hommes généralement germanophones appelés en renfort aux troupes françaises au Canada. Arnaud Balvay interroge, quant à lui, les sources louisianaises sur le déroulement de la guerre au centre du continent, pour constater que cette région « n’aura été le théâtre d’aucune opération majeure » (GSA, p. 233).

Les contributions de S. Brumwell (en anglais cette fois, REV) et de Matthew C. Ward (REV) abordent l’historiographie de manière plus frontale. Brumwell poursuit sa réévaluation à la hausse de la réputation de Wolfe[9] en évaluant le bien-fondé de la décision, souvent jugée imprudente, voire désespérée par Stacey, Eccles ou Anderson (et à leur suite, Poussou) de faire monter une partie de son armée sur les hauteurs d’Abraham. Mettant l’accent sur la difficulté de la situation, alors que l’armée de Amherst tarde à venir en renfort depuis le sud-ouest, Brumwell évalue cette gageure comme étant réfléchie et justifiée.

M. Ward revient à son tour sur une décision controversée de Wolfe en tentant d’expliquer comment, à l’été 1759, les forces britanniques en viennent à saccager les campagnes en aval de Québec. Les réticences parfois fortes exprimées dans l’entourage du général confirment que cette politique ne faisait pas partie des pratiques usitées de la guerre européenne. L’explication de ce basculement vers la brutalité résiderait alors dans l’expérience immédiate des occupants. Exposés aux partis de guerre canado-amérindiens, ainsi qu’à la forte mobilisation de la population paysanne, ils se trouvaient dans une situation où l’habituelle distinction entre civils et combattants était brouillée. La décision de Wolfe de détruire récoltes, bétail et édifices refléterait alors cette situation inédite. Reste à savoir jusqu’à quel point la vieille réputation guerrière des French and Indians ne prédisposait pas les occupants à sévir. Bien avant de débarquer au Canada, Wolfe en tout cas ne mâche pas ses mots : s’il ne réussit pas, écrit-il en mars 1759, à remporter la mise en « [montrant] à ces scélérats [ennemis] comment faire la guerre d’une manière plus digne de celle des gentlemen » (cité dans GSA, p. 37, n. 55), il propose de mettre à sac la colonie et de déporter en Europe une partie de ses habitants.

Toujours dans ce registre militaire, les deux chapitres des coresponsables de l’édition de La guerre de Sept Ans se complètent bien. Laurent Veyssière rouvre dans le sien le dossier Bougainville. À partir des écrits publiés, mais aussi des documents militaires moins connus, l’auteur suit l’expérience nord-américaine du jeune officier, expérience qui se résume aussi à une carrière soigneusement gérée[10]. Ses compagnons de route : non seulement Montcalm dont il est pendant un temps l’aide de camp dévoué, mais aussi le gouverneur canadien Vaudreuil, duquel il se rapproche en 1759. La correspondance citée nuance opportunément l’image classique d’officiers métropolitains et coloniaux à couteaux tirés[11].

Bertrand Fonck analyse pour sa part le discours des officiers français sur la guerre nord-américaine, révélateur à la fois des pratiques locales et de l’horizon d’attente de ces participants-observateurs européens. L’étude passe par une salutaire prise d’inventaire des « contraintes particulières au théâtre d’opérations canadien » (GSA, p. 157). Elle fait finalement état d’un décalage entre les représentations inflexibles de ces officiers de « la guerre [européenne] dans sa forme canonique » (GSA, p. 170) et les réels ajustements qu’ils apportent à leur pratique sur le terrain, eux qui sont par ailleurs déjà habitués à l’emploi de troupes légères. En l’occurrence, on assiste au déploiement d’une stratégie défensive et au basculement dans une sorte de guerre totale qui rend le Canada tristement « en avance sur son temps » (GSA, p. 171).

Les tactiques irrégulières sont encore le sujet de quelques chapitres qui les abordent dans une optique plus coloniale. La contribution de Laurent Nerich (GSA) sur l’expérience « à l’école amérindienne » des troupes de la marine va trop loin dans le sens de la traditionnelle « symbiose » (GSA, p. 275) franco-amérindienne, mais sert de contre-point à l’analyse de Fonck. Le même volume contient un exemple anglo-américain instructif. Multipliant les biographies, Nicholas Westbrook décrit le recrutement et l’entraînement (minimal) des troupes provinciales du Connecticut. La description s’arrête avant leur participation aux combats, mais permet d’établir plusieurs parallèles entre ce corps militaire et la milice (non rémunérée, elle) du Canada. Ces miliciens font un tour de piste plutôt classique dans le bilan stratégique de Luc Lépine, qui les présente comme « une force de combat redoutable, très habile dans l’art de la petite guerre et pour lutter contre les peuples amérindiens, mais peu utile devant les méthodes de guerre traditionnelles » (GSA, p. 136). Cette image est à la fois renforcée et nuancée par René Chartrand (GSA), qui tout en calculant le saisissant taux de mobilisation de la milice pendant la guerre de Sept Ans, au moins laisse entendre que l’affectation à des tâches de logistique plutôt qu’aux combats était fréquente. Mais on regrette que le traitement plus sobre de ces questions par Louise Dechêne n’ait pas davantage été pris en compte[12]. Enfin, dans un bilan mémoriel dont nous reparlerons plus loin, Jacques Mathieu (GSA) souligne la difficile situation individuelle et familiale des Canadiens, esquissant en terminant les contours d’une étude sociomilitaire des miliciens[13].

Rendu à un groupe d’acteurs à la lourde charge symbolique, soit les miliciens canadiens, il convient d’aborder, pour terminer, le volet mémoriel de ces ouvrages. Il est substantiel et, tout compte fait, il affiche une certaine cohérence, tout affairés que sont les auteurs à démontrer et à expliquer la pérennité de la Conquête comme motif de la mémoire au sens large (et donc aussi historiographique) du terme.

C’est William Pitt senior en personne qui donne le coup d’envoi à la commémoration de Wolfe, rappellent Joan Coutu et John McAleer (REM). L’habile politicien orchestre les célébrations dès la réception en octobre 1759 de la nouvelle de la mort du général. Ce sont les monuments au héros (qui partage parfois son socle avec Montcalm), en Angleterre et au Canada qui sont étudiés ici ; les messages véhiculés à chaque inauguration reflètent les phases successives de l’impérialisme britannique et du bon-ententisme canadien. L’introduction de Remembering 1759 prolonge cette analyse. Phillip Buckner et John Reid y suivent jusqu’aux récentes commémorations le culte de Wolfe en particulier. Le constat de la plasticité du message symbolique sert de fil conducteur à travers les différentes études de la mémoire qui suivent.

Deux chapitres explorent le paysage du champ de bataille et de la vieille ville voisine, tel qu’observé pendant un long XIXe siècle. Dans un texte élégamment théorisé, Alan Gordon (REM) analyse le regard que des touristes anglophones promènent sur ces lieux. Leur romantisme oriente ces visiteurs d’abord vers la nature sublime des environs, les chutes et les cataractes avant le champ de bataille bientôt associé à l’héroïsme de ou des généraux décédés. Un nouveau glissement du regard se remarque à partir des années 1830, alors qu’on en vient à valoriser la ville, devenue pittoresque plutôt qu’ennuyante ou crasseuse. Ce changement d’attitude converge avec celui de certains citadins sous l’emprise d’une vision libérale qui équilibre progrès et charme. Du coup, le champ de bataille attire moins le regard des voyageurs.

Ce dernier paysage, perçu comme lieu de mémoire, est le sujet de l’essai de J. I. Little (REM). De récit en récit, l’auteur suit la montée en popularité du site auprès des touristes anglophones de la première moitié du siècle. Rédigés en anglais, les guides de voyage prennent le relais des récits laissés par ces voyageurs. Ces ouvrages ménagent une place à Montcalm à côté de Wolfe, mais non aux Braves français et canadiens qui ont vaincu les Britanniques à Sainte-Foy. L’apogée de la puissance symbolique des « Plaines », suggère l’auteur, est atteinte avant le XXe siècle et la transformation des lieux en parc.

Renouant avec ses explorations antérieures des Plaines d’Abraham[14], Jacques Mathieu (GSA) passe en revue des sources iconographiques, des monuments, des textes commémoratifs ainsi que les différentes activités commémoratives de 2009-2010, pour alimenter une réflexion aigre-douce sur la ténacité et la malléabilité de la mémoire des lieux.

Deux contributions suivent le traitement de la Conquête dans l’historiographie canadienne-française. Michel Ducharme revisite les écrits historiques du XIXe siècle. Les auteurs – historiens, poètes, romanciers, juristes et J.-O. Plessis – habitent bien leur époque. Leurs évocations de la Conquête évoluent, mais, toujours optimistes, ils « regard[ent] en avant et non en arrière » (REM, p. 137) en investissant le passé de leurs programmes changeants. Cinq thèmes permettent successivement au genre de traverser le siècle : loyauté envers la monarchie britannique, liberté bas-canadienne, protection (avec le romantique Garneau, qui fait de la Conquête un moment fondateur) de la culture canadienne-française, rapprochement des Canadiens de la France et leur mobilisation dans la lutte contre le Canada anglais. Ducharme conclut que les différentes stratégies rhétoriques adoptées par les auteurs confèrent à la fin de la Nouvelle-France une force mobilisatrice qu’elle a perdue dans l’intervalle. Mais pas tout de suite, rappelle Michel Bock (REM) en faisant un retour sur l’oeuvre de Lionel Groulx, celui par qui la Conquête cataclysmique arrive. Le nationalisme providentialiste du chanoine rend le peuple canadien à la hauteur des épreuves dont Dieu l’honore ; bien qu’il y ait des progrès – les réalisations sur le plan religieux et politique suivent une « courbe ascendante » – à signaler par la suite, cela n’enlève rien à l’ampleur de la catastrophe de 1760 – même si, piètre consolation, Groulx estime que la poursuite du Régime français se serait avérée tout aussi difficile pour les Canadiens. Une dernière partie du chapitre rappelle la transformation partielle du schéma du chanoine aux mains des historiens de l’École de Montréal.

Explorant un registre plus intermédial, Brian Young suit la carrière d’un historien à qui il attribue une influence presque groulxienne sur la conscience historique des Québécois de souche française. Young part du paradoxe de la vigueur continue dans l’histoire scolaire et populaire du récit axé sur la Conquête, alors que celui-ci s’éclipse de l’histoire savante à partir des années 1970[15]. L’explication résiderait – on se demande évidemment : dans quelle mesure ? – notamment dans l’activité multiforme du tandem d’abord trifluvien formé par Denis Vaugeois et Jacques Lacoursière, étudié attentivement ici en privilégiant le premier des deux. Entre maîtrise du récit et maîtrise des médias, voire des leviers du pouvoir, l’analyse documente la redoutable et ubiquiste efficacité de Vaugeois. Elle souligne aussi sa contribution au développement du récit pour le rendre plus inclusif (envers les juifs, notamment), plus résolument continental et, en passant, passablement biographique. Dans la dernière partie de son chapitre (REM), Jean-François Lozier offre une autre perspective sur Vaugeois en décrivant sa participation au débat des années 1980 et 1990 sur le « traité de Murray » (1760), en marge des procès opposant la fratrie Sioui de Wendake au gouvernement du Québec. La prise de position de Vaugeois dans cette controverse sur les droits des Autochtones permet de voir où s’arrête l’élargissement qu’il propose du récit historique traditionnel. Évoquant pour conclure l’ensemble des discussions au sujet de ces procès, Lozier souligne l’intérêt de la découverte judiciaire de cette histoire – et d’autres similaires – pour l’approfondissement de la recherche sur les complexes relations euro-amérindiennes.

Dans un stimulant chapitre qui clôt Remembering 1759, Jocelyn Létourneau réitère sa critique de la version de l’histoire relayée par Vaugeois, Lacoursière et plusieurs autres. S’appuyant notamment sur ses études en cours du savoir historique des élèves au secondaire, il dénonce l’hégémonie dans les consciences d’un métarécit dont il souligne le caractère téléologique, ethnocentrique et misérabiliste. Pourtant, un autre sondage qu’il cite suggère qu’une écrasante majorité de Québécois acceptent les Britanniques comme cofondateurs, aux côtés des anciens Canadiens porteurs du récit traditionnel. On peut donc penser que soit le récit dit hégémonique est moins exclusif dans sa définition de la collectivité historique, soit le récit misant sur cette exclusivité est moins hégémonique que ne le veut l’auteur. De quoi rappeler la complexité et l’ambiguïté des appropriations populaires de l’histoire enseignée ou plus largement diffusée : peut-être la trame historique logée dans la conscience collective ne se résume-t-elle pas au désormais célèbre « Jadis, il y avait des Amérindiens, ensuite des bûcherons, maintenant des indécis[16] »

J. Létourneau propose une histoire de rechange qui mise justement sur la cofondation du Canada par Canadiens et Britanniques. Les débuts du Régime anglais seraient une de ces périodes où « des sociétés se refont, gagnant en force en se renouvelant » (REM, p. 294), et 1763, une « victoire » (REM, p. 290) pour tous et non plus pour le seul conquérant. Pourtant conscient des difficultés vécues par les Canadiens et des dangers de la téléologie (« le passé ne promet rien », écrit-il joliment, REM, p. 295), l’auteur donne un sens optimiste à cette période, en fonction des conquêtes collectives à venir. Dont les contemporains ignoraient cependant tout…

Les trois chapitres (tous de Remembering 1759) dont il reste à traiter dépistent d’autres manifestations de la Conquête depuis 1960, dans des contextes variés. David Meren fournit une preuve supplémentaire de la polysémie du souvenir en explorant les coulisses de la visite du général de Gaulle au Québec en 1967. Le président vient à la rencontre des « Français du Canada » dans le but de se faire des alliés dans la lutte contre l’hégémonie états-unienne. Mais, fait valoir l’auteur, il confère à ce geste le sens global d’acte de rédemption pour l’abandon de la colonie deux siècles plus tôt par un de ses prédécesseurs à la tête de la France.

Alexis Lachaîne s’attarde à ces mêmes années 1960, mais pour documenter le peu d’échos que suscite la Conquête chez les penseurs de la gauche nationaliste québécoise d’alors. Les Aquin, Vadeboncoeur et autres Ferron sont plus enclins à troquer le souvenir paralysant de 1759 contre celui, énergisant, du peuple en armes de 1837-1838. C’est seulement en période postréférendaire, propose l’auteur, que les espoirs déçus ramènent la Conquête en mémoire.

Lisant dans la presse des deux langues les polémiques entourant la reconstitution de la bataille sur les hauteurs d’Abraham en 2009, Nicole Neatby les situe dans une série de « luttes mémorielles » (« contests of memory », REM, p. 252). Ces discussions voient ressurgir certaines des stratégies rhétoriques du XIXe siècle identifiées par Ducharme, sans parler de la plus récente notion de Conquête cataclysmique. Avec finesse, l’auteure suggère que seuls des changements politiques pourraient amener les Québécois à évoquer ce souvenir avec plus de sérénité.

On aura compris que ces trois volumes illustrent de bien des façons la persistance et les permutations du thème « Conquête », jusqu’aux travaux récents présentés dans leurs chapitres historiques. Mais s’il nous a paru utile de regrouper les études commentées ici sous les rubriques « histoire » et « mémoire », l’enchevêtrement des deux saute aux yeux, ne serait-ce que lorsque l’affect et, avec lui, le présent et l’avenir font surface dans l’analyse. Le « nous » transhistorique de J.-P. Poussou, l’intense empathie envers les miliciens et leurs familles de J. Mathieu, le changement de ton de N. Westbrook lorsque son récit débouche enfin sur la Révolution américaine, la présence française qui d’après B. Moody aurait « sérieusement retardé […] l’évolution comme colonie britannique » de la Nouvelle-Écosse (REV, p. 231) : tous ces exemples démontrent sans doute l’implication identitaire de l’historien, mais aussi son implication temporelle. Pour être inévitables, ces implications n’en rendent pas moins souhaitable une histoire plus consciente de son ancrage dans le temps[17]. Afin, entre autres raisons, d’éviter de fermer l’avenir : celui des acteurs historiques et finalement, le nôtre.

De ce point de vue, deux éléphants semblent se déplacer dans la pièce, des pachydermes que, par souci de commodité, nous pourrions nommer Louis XV et René Lévesque. Chacun pointe une tendance historienne à verrouiller l’avenir. Celui des gens de 1759, pour commencer. Retenons certains schémas mis de l’avant dans ces volumes : ce Canada jugé en France éminemment « sacrifiable » depuis longtemps mais non moins bien défendu par sa population et son gouverneur nés sur place (Poussou) ; ces Canadiens du Régime français si… canadiens déjà (tous les travaux touchant de près ou de loin à la milice) ; cette « canadianité » qui serait même le principal legs du Régime français (Létourneau) ; enfin, ce gouvernement autoritaire instauré à partir de 1759 qui serait presque interchangeable, Bigot en moins, avec celui qui précède (Fyson). Toutes ces perspectives saisissent des aspects de cette histoire de changement de régime, mais elles le font en posant au départ un élément de continuité de base : la rupture des esprits entre Français et Canadiens s’est pour l’essentiel déjà produite, elle ne sera que consommée ou révélée par la Conquête.

C’est minimiser l’attachement des Canadiens du Régime français finissant envers la France et envers leur roi, leur francité réelle ; c’est minimiser aussi la complexité des liens impériaux qui ne se résument pas, loin de là, à des frictions entre colons et métropolitains. C’est, du point de vue temporel, tirer ces anciens Canadiens vers l’avenir que nous savons le leur, soit de peuple francophone entièrement nord-américain[18]. C’est ainsi que les nationalismes que nous habitons, français, québécois, canadien, choisissez, s’entendent pour supprimer prématurément la conscience impériale, pourtant naturelle à l’époque.

En procédant de la sorte, nous nous privons d’une partie essentielle (mais variable selon les personnes, bien entendu) de la conscience de ceux qui subissent la Conquête. Quitte à la retrouver sous une autre forme chez les Amérindiens des Grands Lacs qui suivent l’appel de Pontiac un peu plus tard. Peut-être, aussi, y perdons-nous une clé de lecture de certaines résurgences ultérieures, entre la francité (au sens européen) qui en plein XIXe siècle demeure un des registres accessibles à ceux qui reformulent le récit national canadien-français (Ducharme, REM) et l’aigreur du reproche d’avoir abandonné le Canada qu’on adresse en 1960 encore à un de Gaulle en visite à Québec (Meren, REM, p. 194).

Autrement dit, nous attirons vers nous les gens de 1759, alors que nous devrions, pour mieux les comprendre, laisser la place aux autres avenirs qu’ils pouvaient imaginer et qu’ils ne savaient pas encore fermés[19]. Ironie dramatique qui est un peu à nos dépens, car nous aussi, nous ignorons notre avenir... De ce point de vue (deuxième éléphant), n’est pas téléologique celui qu’on pense : ceux qui en auscultant la mémoire collective, jugent curieuse la survivance (qu’elle soit hégémonique ou non) au sein d’une « société moderne et progressiste » (Young, REM, p. 244) d’un récit axé sur la défaite, la conquête et la rédemption programmée verrouillent eux aussi l’avenir, mais cette fois-ci, le nôtre, québécois ou canadien. Ils font l’économie d’une réflexion politique pourtant indispensable dans la mesure où la mémoire reflète aussi l’expérience à laquelle elle donne un sens. Comme le fait remarquer opportunément Nicole Neatby, le changement mémoriel passe par « des pas politiques supplémentaires [que ce soit l’indépendance ou autre chose] qui donneraient à une majorité de Québécois francophones la confiance que pourront être assurés [secured] le présent et l’avenir du Québec en tant que nation francophone plongée dans la mer anglophone nord-américaine » (REM, p. 270).

Reste à savoir par ailleurs si le récit optimiste de nos historiens nationalistes conservateurs, faisant paradoxalement de la Défaite d’hier une promesse de délivrance éventuelle – autre avenir verrouillé – résistera au scepticisme présentiste de nos jours, alors que bien d’autres avenirs paraissent bloqués et le passé, concomitamment, dépourvu de promesses[20]. Sinon, il ne restera que la Défaite. Raison de plus, peut-être, d’assumer nos incertitudes et, partant, ceux de nos ancêtres tous confondus, Amérindiens, Français, Britanniques et les autres.

Parties annexes