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Comptes rendus

Des Gagniers, Jean, William Hume Blake en Charlevoix (Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2013), 178 p.

  • Christian Harvey

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  • Christian Harvey
    Centre de recherche sur l’histoire et le patrimoine de Charlevoix

Couverture de Volume 67, numéro 2, automne 2013, p. 137-265, Revue d’histoire de l’Amérique française

Corps de l’article

À partir des années 1870, le secteur de Pointe-au-Pic, dans la région de Charlevoix, devient le principal centre de villégiature au Québec, supplantant même sa rivale, Cacouna, située sur la rive sud du Saint-Laurent. Les visiteurs seront pour la plupart des anglophones membres de la bourgeoisie montréalaise, torontoise et de la Nouvelle-Angleterre. Certains passeront quelque temps dans des hôtels du lieu mais d’autres, comme William Hume Blake (1861-1924), posséderont une résidence d’été.

Jean Des Gagniers nous propose « de traduire de façon libre […] les articles qui paraissent […] le mieux nous renseigner sur Charlevoix » (p. XII) de cet auteur qui fut notamment le traducteur de Maria Chapdelaine. Torontois issu d’une famille bien vue d’origine irlandaise et très active en politique fédérale (son oncle Edward fut chef du Parti libéral fédéral de 1880 à 1887), William Hume Blake aurait été, selon Des Gagniers, l’un des rares villégiateurs à s’intéresser à l’arrière-pays charlevoisien et à avoir « manifesté autant d’estime pour le monde canadien-français » (p. XI). Selon le présentateur, ces textes nous informeraient plus précisément sur certaines questions : « Quelle relation avait-on avec un arrière-pays mal connu et presque impénétrable ; comment voyageait-on durant l’hiver ; dans quelles circonstances fut créé le Parc des Laurentides ; quel accueil nos gens réservaient-ils à leurs visiteurs ? » (p. XII).

À cet effet, cet ouvrage paru en 2013 aux Presses de l’Université Laval reproduit en totalité ou en partie neuf sections des ouvrages Brown Waters (1915) et In a fishing country (1922) de Blake. Sur le plan des informations factuelles, le contenu des articles semble à la fois beaucoup trop spécifique (description d’une montagne, d’un guide) ou tellement général (un poisson, la rivière Malbaie) qu’on n’y trouve guère d’originalité, le tout ayant été traité d’une manière beaucoup poussée par des études plus récentes. Le propos apparaît desservi par le caractère décousu, inconstant, de la narration de Blake sujette à de nombreuses digressions. Il ressort de cette lecture, malheureusement, un certain manque d’intérêt face à des textes qui sont très datés et surtout, comme nous y reviendrons plus loin, empesés par un point de vue quelque peu agaçant pour un lecteur contemporain.

Le texte le plus significatif en regard de l’histoire de Charlevoix demeure celui touchant la création du Parc des Laurentides en 1895. William Hume Blake est présenté par Jean Des Gagniers comme un écologiste avant la lettre. On peut croire qu’il a pu jouer, notamment par ses contacts politiques, un certain rôle en coulisse dans la création du parc. Toutefois, son « écologisme » et les effets réels de la création du parc doivent être grandement nuancés. En effet, la création du Parc des Laurentides s’est faite aux dépens des habitants des régions limitrophes, des Métis et des Amérindiens qui fréquentaient alors ce territoire pour leur subsistance. Blake ne semble pas comprendre que des familles chassent et pêchent pour leur subsistance. Sont-ils tous des braconniers ? Contrairement aux propos triomphants de Blake, le territoire du Parc des Laurentides devient bientôt une chasse-gardée pour les riches sportsmen canadiens-anglais et américains. Loin d’avoir été protégée, la population de caribous, disparaît complètement dans les années 1920. Il aura fallu plus d’un demi-siècle pour que le Parc des Laurentides et le Parc des Grands-Jardins, détaché en 1981, remplissent véritablement leur mandat : conservation de la nature et ouverture à la population.

Dans sa présentation, il aurait sans doute été nécessaire pour Jean Des Gagniers, au lieu de s’intéresser aux simples éléments factuels, de faire ressortir et de contextualiser le point de vue de William Hume Blake. Voilà peut-être l’intérêt principal de ces textes pour l’histoire aujourd’hui. Dans ce cadre, la phrase de l’historien Georges M. Wrong mise en exergue par Jean Des Gagniers (« nous n’avions jamais pensé que ce lieu [La Malbaie] eût une histoire ») aurait pris son véritable sens. Non pas celle d’un manque d’intérêt envers un milieu de villégiateurs en vacances, mais davantage celle d’une classe d’élite incapable d’envisager ou presque le vécu des classes populaires, encore moins d’un peuple minoritaire, comme un objet légitime pour la grande Histoire comme elle était envisagée à la fin du XIXe siècle.