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Comptes rendus

ROBY, Yves, Les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre. Rêves et réalités (Sillery, Septentrion, 2000), 526 p.

  • Nelson Ouellet

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  • Nelson Ouellet
    Département d’histoire et de géographie
    Université de Moncton

Corps de l’article

Dans cet ouvrage important qui constitue l’achèvement des travaux de l’auteur sur l’histoire des Franco-Américains, Yves Roby décrit « les représentations que les [...] émigrés [...] et leurs descendants se font d’eux-mêmes » (p. 13). Pour expliquer le processus de construction identitaire, l’auteur a choisi de se concentrer sur les régions de la Nouvelle-Angleterre — où deux émigrés sur trois se dirigent — et de couvrir une période de plus de 100 ans allant de 1865 à 1976. En place centrale de cette étude, on trouve l’affirmation du fait français en sol américain ainsi que la lutte menée par les élites religieuses et intellectuelles pour en assurer la survie.

Entre 1840 et 1930, les quelque 900 000 personnes qui quittent le Québec pour les États-Unis empruntent principalement les chemins menant aux villes manufacturières de la Nouvelle-Angleterre. Après 1860, la famille domine cette migration motivée par le désir de joindre les deux bouts. Dans leurs nouvelles oasis, qui comptent à certaines périodes « autant [...] de personnes parlant français que la plupart des villes moyennes du Québec » (p. 11), des institutions reproduites aux États-Unis selon l’expérience et le modèle québécois vont exercer une influence très grande sur les processus d’adaptation et de construction d’une identité collective. L’auteur rappelle toutefois que, si l’émigration a eu comme effet de réunir des individus semblables en termes de foi et de langue, l’évolution des Petits Canadas et l’adaptation à la société d’accueil a suivi la voie tracée par les idées, les actions et les contacts de personnes en rupture et en communion avec la tradition.

À la fin du xixe siècle, les descendants d’émigrés qui ont choisi de s’installer à demeure « ne se perçoivent plus comme » les membres d’une « nation distincte » aux États-Unis (p. 12). Tout en demeurant fiers de l’héritage légué par leurs ancêtres canadiens-français, ils « sont devenus des Américains » (p. 12). La conversion n’est toutefois pas totale car, s’ils ont renoncé à leur identité nationale et à leur loyauté envers un autre gouvernement, ils tiennent à, et redéfinissent constamment, leur identité de Franco-Américains. Le sens qu’ils donnent à cette appellation durable varie selon les principaux intervenants. La thèse de l’auteur est claire à ce propos : « croire que seul un individu originaire du Québec, de langue française [...] et catholique, puisse être un Franco-Américain, c’est admettre que l’histoire franco-américaine puisse avoir une fin prévisible. C’est croire [que] la Franco-Américanie s’affaiblit progressivement et disparaît au rythme de l’anglicisation des générations qui se succèdent. Prétendre que les individus puissent réclamer le titre de Franco-Américain sans parler la langue française, c’est affirmer au contraire que les Franco-Américains ont non seulement un passé, mais peut-être un futur. » (p. 13)

Le défi pour les élites franco-américaines n’était pas seulement de développer et de promouvoir les institutions ancestrales dans une société anglophone et protestante, mais d’y parvenir en dépit des seuils mouvants de tolérance des américanisateurs à l’égard des Autres, des décisions d’évêques tiraillés par — ou ignorant — le caractère mixte de leur communauté de fidèles, et des émigrés prenant des décisions qui reflétaient peu les inquiétudes des membres de l’élite, laïque et religieuse. Le processus de construction identitaire a opposé et lié deux groupes d’individus que Yves Roby a réunis sous les titres de « radicaux » et « modérés ». C’est à travers l’analyse critique des écrits de ces intervenants dans leurs affrontements sur la naturalisation, l’anglicisation, les actions de l’épiscopat (irlandais) et l’américanisation que Yves Roby explique la genèse et l’évolution des discours identitaires. La lutte pour la survivance rapprochera plus tard les « radicaux » et les « modérés » qui, pour contrer l’anglicisation, subordonneront leurs différences aux initiatives renouvelées de francisation. La génération qui prend la relève des militants aînés après la Seconde Guerre mondiale comprend toutefois que la survivance doit s’adapter au changement, que le combat des élites désacralisées n’est plus le leur et que les Franco-Américains qui ne parlent pas la langue française ont non seulement un passé, mais aussi un avenir.

Comme oeuvre de synthèse, l’ouvrage de Yves Roby est un tour de force que les professeurs de collège et d’université devraient inclure dans leurs cours et séminaires. Elle serait d’une aide précieuse pour l’enseignement de l’écriture de l’histoire. Comme étude empirique, elle constitue une référence unique invitant à la réflexion et la recherche. Sur ce dernier point, mon commentaire se veut moins une critique de l’ouvrage qu’un flambeau remis à ceux et celles qui, comme Yves Roby, disposent des moyens pour le porter bien haut.

Yves Roby précise que le récit des Acadiens n’est pas traité dans le cadre de son enquête. En raison du poids démographique de ce groupe dans l’expérience migratoire, l’étude des Franco-Américains aurait dû lui faire une place plus grande, du moins pour nuancer davantage l’analyse des positions sur la naturalisation, l’anglicisation et l’américanisation. Pour les Acadiens, le processus de construction identitaire — par exemple, la lutte au sein de l’église catholique contre les évêques anglophones — ne commence pas dans les Petits Canadas de la Nouvelle-Angleterre, il s’y poursuit. L’exemple suffit à justifier le besoin de multiplier les observatoires d’origine ou de départ. La « pesanteur des origines » (Fernand Braudel, L’identité de la France, I : 13) donne en effet l’occasion de définir et de distinguer avec plus de précision la nature et l’évolution de l’engagement des militants acadiens au sein de la Franco-Américanie.

Le récit des Snow Birds et de leurs ancêtres représente un autre extrême spatio-temporel qui élargirait la problématique sur le processus de construction identitaire. D’une part, ces oiseaux de passage n’ont pas à livrer le combat de la survivance des Canadiens français émigrés en Nouvelle-Angleterre au début du xxe siècle, d’autre part, la durée de leur établissement est suffisamment longue pour justifier la création d’institutions selon un modèle qui reflète les transformations que la société d’origine a subies depuis la Seconde Guerre mondiale. Une étude tournée vers les régions chaudes de la Floride durant les années d’après-guerre offrirait, en plus, la possibilité d’élaborer des projets d’histoire orale qui profiteraient des bases solides de Rêves et réalités. Qui, parmi nous, mettra ce type d’initiative à l’abri d’assauts élitistes sur son historicité ?