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Comptes rendus

KELLY, Stéphane, Les fins du Canada selon Macdonald, Laurier, Mackenzie King et Trudeau (Montréal, Boréal, 2001), 288 p.

  • Matthew Hayday

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  • Matthew Hayday
    Département d’histoire
    Université d’Ottawa

Corps de l’article

Depuis la mort de Pierre Elliott Trudeau en septembre 2000, plusieurs ouvrages ont discuté de la vie de cet ancien premier ministre qui a dirigé le Canada pendant quinze ans. Une telle longévité constitue l’un des sujets de l’étude de Les fins du Canada de Stéphane Kelly. Kelly s’interroge sur les « finalités canadiennes », c’est-à-dire les idéaux politiques et les éléments de continuité qui traversent l’histoire du pays. Pour ce faire, il relate la vie publique de quatre premiers ministres — sir John A. Macdonald, sir Wilfrid Laurier, William Lyon Mackenzie King et Pierre Elliott Trudeau. Ces quatre hommes ont gouverné le Canada pendant plus de la moitié des cent trente-quatre ans d’existence de la Confédération canadienne. Kelly considère que la durée et la stabilité politique sont des éléments fondamentaux de la vie politique au Canada. Son essai cherche également à identifier d’autres traits caractéristiques de la politique canadienne en examinant la carrière de ces quatre grands politiciens.

La façon dont Kelly aborde cette étude s’avère des plus stimulantes. L’auteur, sociologue de formation, pose la thèse que le gouvernement canadien s’est inspiré des idéaux hamiltoniens de la révolution américaine. La base de ce système hamiltonien, tel que défini par Kelly, repose sur une politique de centralisation des pouvoirs gouvernementaux, une politique économique protectionniste et nationaliste, une politique étrangère interventionniste et l’expansion du rôle de l’État fédéral. De ce fait, il affirme que le Canada diffère des États-Unis, qui alternaient entre les idéaux hamiltoniens et ceux de Jefferson. L’idéal jeffersonien est, quant à lui, basé sur une politique de fédéralisme décentralisé, une politique économique égalitaire, une opposition à l’expansion de l’État et une politique étrangère isolationniste. Si aujourd’hui le Canada est menacé par des forces assimilatrices américaines, constate Kelly, c’est parce que les Américains ont laissé tomber cet héritage jeffersonien. Il suggère que le succès des quatre premiers ministres qui l’intéressent est lié en grande partie au fait qu’ils ont adhéré étroitement à ces principes hamiltoniens.

Bien que la thèse de Kelly promît d’être fort éclairante, sa démonstration laisse cependant beaucoup à désirer. En fait, l’essentiel de son analyse porte sur un tout autre sujet. Il présente au lecteur une chronique de la vie politique des quatre premiers ministres de l’étude, vidée de toute analyse se rapportant à la thèse de départ. On a l’impression de lire un texte de survol destiné à un public qui ne connaît pas les grands événements de l’histoire canadienne. La dichotimie hamiltonienne-jeffersonienne dont il fait état en introduction disparaît quasi totalement pour ne réapparaître que dans l’épilogue. C’est regrettable, car cet argument pourrait être très intéressant et lancer un débat éclairant autour de la question de la philosophie des politiques canadiennes. Par ailleurs, on a surtout l’impression que Laurier et King ne sont pas aussi hamiltoniens que le prétend l’auteur. Cependant, Kelly n’a pas suffisamment développé sa thèse concernant cette orientation politique pour qu’on puisse vraiment débattre de la question.

Les trois chapitres consacrés à Macdonald, Laurier et Mackenzie King ne soulèvent pas de grandes controverses. Quant à celui discutant de Trudeau, le lecteur historien est frappé par l’absence de rigueur en ce qui concerne l’utilisation des preuves amenées par Kelly. Il est évident que l’auteur n’est pas impressionné par Trudeau. Il l’accuse de plusieurs complots, notamment en ce qui concerne son rôle dans la crise d’octobre 1970, sa démission en 1979 et la création de la Charte des droits. Pour chacun de ces épisodes, l’auteur accuse Trudeau d’avoir orchestré les événements de façon machiavélique afin de contrer ses ennemis. Or, étant donné que Kelly ne fournit aucune preuve à l’appui et qu’il se montre très avare de notes infrapaginales, comment peut-on le prendre au sérieux ? D’ailleurs, cette pénurie de références est un des aspects les plus frustrants de cet ouvrage. On est souvent confronté à des affirmations impossibles à vérifier.

Et si Kelly ne développe pas suffisament la thèse de l’hamiltonisme au cours de son étude, lorsqu’il y fait allusion, c’est pour présenter des arguments fort contestables. Il cite, par exemple, le premier ministre Wilfrid Laurier comme un des quatre grands hamiltoniens qu’a connus le Canada. Or, l’échec des efforts de Laurier de mettre sur pied une politique économique plus ouverte ne devrait pas être pris comme une manifestation de sa propre philosophie, mais plutôt comme le résultat de forces externes, surtout celles des États-Unis, protectionnistes et résistant aux tentatives d’ouverture canadiennes. Sans compter que les politiques étrangères de Laurier sont aussi bien loin du modèle interventionniste suggéré par la théorie hamiltonienne. La politique de Laurier était très restreinte en ce domaine, surtout en comparaison avec les politiques proposées par les Conservateurs et même par ses collègues libéraux. En ce qui concerne Trudeau, l’auteur cite la Charte canadienne des droits et libertés ainsi que les politiques centralisatrices du gouvernement Trudeau, comme les signes d’une foi hamiltonienne. Cela semble difficile à justifier, quand on considère que la Charte met l’accent sur les droits de l’individu plutôt que sur ceux des gouvernements, ce qui semble davantage un trait marquant du jeffersonisme.

Kelly ne retourne à sa dichotomie hamiltonienne-jeffersonienne que dans son court épilogue. Il essaie d’y résoudre trop de questions qui auraient dû être explorées dans les chapitres précédents. En résumant son exposé à propos de chacun des quatre premiers ministres retenus en un ou deux paragraphes, il essaie de nous convaincre qu’ils sont des hamiltoniens. Il fait même valoir de nouveaux arguments et de nouvelles preuves dans ce court épilogue. Le résultat, bien qu’intéressant, est loin d’être convaincant. Malgré ces faiblesses sur le plan de la démonstration, l’interrogation de départ de Kelly au sujet des « finalités » et des idéaux auxquels adhèrent les Canadiens conserve toute sa pertinence. Comme Janice Stein l’a affirmé dans les Massey Lectures de 2001, il importe d’accorder plus d’attention aux desseins et aux idéaux d’une société. De cette manière seulement prendront leur sens les vagues notions de progrès et d’efficacité qui leur sont associées.