Du Journal des Jésuites à la RelationLa harangue de M. d'Ailleboust (1658)[Notice]

  • Léon Pouliot

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  • Léon Pouliot, s.j.

Nous avons dit déjà que le Journal des Jésuites de Québec était une des sources de la Relation annuelle.1 Quand l'heure était venue de rédiger celle-ci, Fauteur puisait dans celui-là des faits circonstanciés et datés, susceptibles d'intéresser le lecteur européen et de lui donner une meilleure intelligence de l'apostolat missionnaire. Nous avons de cela une indication non équivoque dans la harangue de M. d'Ailleboust insérée dans la Relation de 1658.

Notons d'abord que celle-ci a été rédigée par le P. Le Jeune, procureur à Paris de la mission du Canada2. Les deux premiers chapitres sont faits de deux lettres du P. Ragueneau, présentées par le P. Le Jeune. Le chapitre III, intitulé Journal de ce qui s'est passé entre les Français et les Sauvages, commence ainsi: "Outre les deux lettres couchées aux deux chapitres précédents, nous en avons reçu quelques autres et quelques mémoires qui composeront ce Journal." Le genre "journal" est donc du P. Le Jeune. Il présente, selon leur ordre chronologique, les faits contenus dans les documents venus de Québec et dont le lecteur a besoin pour mieux comprendre la harangue de M. d'Ailleboust. Quels sont ces faits ?

1. Pendant que le P. Simon Le Moyne est en ambassade de paix au pays des Iroquois, une troupe de ceux-ci tue trois Français à Montréal. C'était le 27 octobre 1657.

2. Quelques jours plus tard, 11 Iroquois étaient faits prisonniers aux Trois-Rivières, dont cinq étaient dirigés aussitôt

1RAPQ, 41 (1963), "Premières pages du Journal des Jésuites de Québec" : 5 et suiv. ,

2BRH, 68 (1966), "La contribution du P. Paul Le Jeune aux Relations des Jésuites de 1650 à 1663": numéro 719.

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REVUE D'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE FRANÇAISE

sur Québec. M. d'Ailleboust, gouverneur par intérim, décide d'en envoyer deux au pays des Agniers "pour avertir leurs gens de leur détention", et aussi dans l'espoir de connaître ainsi les noms des meurtriers de Montréal.

3. Le 31 janvier 1658, trois Agniers arrivaient à Québec. Ils n'étaient pas ceux que M. d'Ailleboust avait envoyés dans leur pays; ce qui les dispensait de dévoiler les noms des meurtriers de Montréal. Mais "ils portaient des lettres du P. Le Moyne et venaient quérir leurs prisonniers". M. d'Ailleboust était manifestement en face d'une finesse diplomatique iroquoise. Que fera-t-il ? Mettre ces ambassadeurs aux arrêts ? Ce serait là déclencher une guerre dont il redoutait les effets, car il n'était pas en état de la soutenir.

4. Il décida de les recevoir, et, le 12 février, en présence des Hurons et des Algonquins, "il les tança rudement". Sa harangue méritait d'être insérée dans le Journal; elle marquait un tournant important dans la guerre iroquoise. Selon nous, le P. Le Jeune en a une copie sous les yeux quand il rédige le chapitre IV, qui a pour titre, Suite du Journal. Au lecteur maintenant de juger.

LÉON POULIOT, s.J.

LA HARANGUE DE M. D'AILLEBOUST (1658)

Journal des Jésuites, édition Laverdière, 230-231.

La harangue d'Onontio fut en ces termes :

"Je pense que tu me tiens pour un enfant; si je te parle, tu fais semblant de m'écou-ter; tu t'imagines que tu me tueras quand tu voudras, tout comme tu fais à un captif.

Relation de 1658, 13-14.

Le truchement français leur parla à peu près en ces termes, s'accommodant au génie et aux coutumes du pays:

"C'est chose étonnante que toi, Agnier, tu ne m'estimes qu'un enfant. Si je te parle, tu fais semblant de m'écouter. Tu me traites ...