Livres et revues

BARBEAU, Victor, de l'Académie canadienne-française, La face et l'envers — Essais critiques. Les publications de l'Académie canadienne-française, 535 avenue Viger, Montréal, 1966. 158 p., tables des matières, table des auteurs, index des titres, avant-propos.[Notice]

  • Roger Duhamel

Il est assurément regrettable que le meilleur prosateur du Canada français n'ait pas publié davantage. Quel que soit le sujet qu'il aborde, il n'est jamais indifférent, encore moins médiocre. Les admirateurs de son talent doivent se contenter aujourd'hui d'un recueil d'articles s'étendant de 1919 à 1965. Tout en s'excusant, dans son avant-propos, de la paresse du procédé, l'auteur a raison de nous rappeler qu'il nous offre "le témoignage d'un homme qui, cédant à son naturel, livre sans arrière-pensée et sans détour les impressions de ses lectures". Il ajoute: "On peut me tenir rigueur de mes impatiences, de mes exigences, non pas de mes astuces ou de mes parades." Il a raison: M. Barbeau est un homme transparent, dans ses intentions comme dans ses actions.

Il ne s'est jamais appliqué à une unité artificielle. Instigateur d'une foule d'initiatives intellectuelles et sociales, toujours inspirées de motifs élevés et désintéressés, il a écrit sur beaucoup de sujets. L'amateur de belles-lettres n'a pas hésité à descendre dans l'arène chaque fois qu'il y découvrait une cause à servir. Malgré cette dispersion apparente seulement, il me semble équitable de dégager l'unité profonde d'une vie et d'une oeuvre. Je la résume ainsi : élévation de la pensée, justesse du jugement, fermeté de l'expression. Le tout assorti d'intransigeance, d'humeur et de morgue. En somme, une personnalité riche.

Ce volume d'essais critiques débute par quelques propos pertinents et encore actuels sur le régionalisme; on ajoute à leur prix en songeant qu'ils sont rédigés par un jeune homme qui dépasse alors de peu la vingtaine. Barbeau s'élève contre le culte du terroir qui a marqué toute une génération d'écrivains. Ce n'est que beaucoup plus tard, grâce à la qualité humaine des deux romans de Mme Germaine Guèvremont, qu'il nuance da-

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REVUE D'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE FRANÇAISE

vantage son sentiment pour aboutir à cette constatation de bon sens : un récit dont l'action se déroule à la campagne ne possède de ce fait aucune vertu propre, seul compte en définitive le don de l'écrivain. Nous nous sommes longtemps acharnés à une méchante querelle.

Barbeau s'en prend avec une véhémence tonique à notre incuriosité littéraire ; ce qu'il a écrit il y a exactement quarante ans est sans doute moins vrai aujourd'hui - ou l'est d'une manière différente. Dans l'ensemble, ces pages n'ont pas vieilli. Aujourd'hui comme hier, celui qui veut écrire convenablement reconnaît volontiers que "la langue que nous avons Ia présomption de parler diffère sensiblement de celle qu'en fait nous parlons. Quiconque a le souci de la correction n'en finit plus d'émonder, d'ébrancher, de sarcler." Notre justicier n'aurait-il contribué qu'à servir d'exemple que notre gratitude lui serait à jamais acquise.

Nous lisons ou relisons avec curiosité, parfois avec gourmandise, une appréciation libre sur nos écrivains. Sur des hommes qu'il a bien connus, avec lesquels il a frayé à tel ou tel moment de sa carrière, il apporte un témoignage neuf et précieux. Ce qu'il écrit d'Olivar Asselin, d'Orner Héroux, de Marcel Dugas, de Paul Morin, du chanoine Groulx, de Rina Lasnier demeure un document irremplaçable. Il est possible de différer d'opinion - ou de préjugé ! - sur quelques détails. Pour Victor Barbeau, Paul Morin était orgueilleux; je le tiens pour vaniteux, pédant et fat, sans rien enlever à son exceptionnelle maîtrise du verbe français. Quand il aborde Philippe Panneton, je m'attriste ...