Livres et revues

Recherches sociographiques, VI, no 1 (janvier-avril 1965). Les Presses de l'Université Laval. Le Canada français : classes sociales, idéologie et infériorité économique.[Notice]

  • Jean-Pierre Wallot

…plus d’informations

  • Jean-Pierre Wallot
    Musée national, Ottawa

Recherches sociographiques a consacré un numéro aux "classes sociales au Canada français".1 Des sociologues y scrutent cette question en fonction de leur discipline, mais aussi par le biais de l'histoire. Fernand Dumont2 décrit comment, dans un Canada français paysan et ignorant, muré sur la famille et la paroisse, le clergé et les professionnels auraient évincé l'ancienne aristocratie discréditée et accouché de la première définition de la "société globale". Après l'Union, malgré une certaine conscience de l'infériorité économique et une opposition vigoureuse à tous les pouvoirs oligarchiques, clercs et laïcs auraient conclu la paix pour assurer le salut de la nation. Puis les problèmes économiques, le danger américain et l'émigration vers la Nouvelle-Angleterre aiguillonnèrent l'élite. Celle-ci fit triompher une "idéologie unitaire" et "sans conteste", fonda-

1 Recherches sociographiques, VI, (janvier-avril 1965).

2 "La Représentation idéologique des classes au Canada français", ibid: 9-22.

478

REVUE D'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE FRANÇAISE

mentalement "paysanne": "la société globale, ce fut la nation; la liberté, ... celle de la nationalité." (p. 15). L'impact de l'industrialisation accélérée et "l'angoissant voisinage" des USA muèrent en vocation la constatation idéologique - nation paysanne, française et catholique. Malgré les compromis pour intégrer la classe ouvrière, on continua à déprécier la richesse, l'industrialisation et l'urbanisation, symboles du monde anglo-saxon, et à préférer l'agriculture, l'occupation traditionnelle de notre nation pauvre, française et subordonnée. Dans ce contexte ne pouvait saillir une véritable conscience de classe : nos riches, on les assimilait volontiers aux Anglo-Saxons ; la "bourgeoisie" désignait en fait la classe moyenne dans une société surtout égalitaire; le prolétariat canadien-français, partie de la nation et soumis à elle, on l'exhibait surtout comme preuve de notre avilissement national. L'ancien nationalisme a donc fait primer la nation sur les classes. Il les a empêchées de s'émanciper. Remis en question, il se voit refouler par un "néo-nationalisme", proche parent qui identifie cette fois la nation et les classes prolétariennes, d'où l'alliance séparatisme-socialisme de ces dernières années. Et au lieu de déboucher sur un clivage social, l'idéologie de gauche pourrait économiser la formation d'une véritable bourgeoisie nationale et maçonner la nation au moyen de l'Etat et des élites existantes (militants ouvriers et ruraux, jeunes fonctionnaires, technocrates, etc.).

Pour Marcel Rioux,3 la conscience ethnique a toujours prévalu au Canada français dans les moments de crise (rébellions de Riel, guerre des Boers, crises de la conscription, etc.) : elle a ainsi entravé l'éclosion et l'affirmation de la conscience de classe. Bien plus, à l'intérieur du Canada, l'ethnie canadienne-française assume certaines caractéristiques propres aux classes sociales (v.g. : "résistance à la société globale", "incompatibilité radicale entre les classes aux structurations poussées", etc.). D'où les retards dans l'émergence ici de classes conscientes d'elles-mêmes. C'est l'industrialisation qui a fait éclater l'ancienne mentalité "féodale". En Europe, au XIXième siècle, le sentiment national pénétra d'abord l'élite puis la masse, parallèlement à une diminution de la conscience de classe. Selon l'auteur, on dépisterait la même évolution ici, mais avec un léger décalage. Au XIXième siècle, notre peuple, imperméable au nationalisme "de collège" de l'élite, n'aurait vécu qu'une loyauté à la famille et au rang. Ce ne serait que récemment, avec la métamorphose de l'Etat provincial en Etat national, avec la compénétration de

3 "Conscience ethnique et conscience de classe au Québec", ibid: 23-32.

LIVRES JET REVUES

479

la conscience de classe et de la conscience nationale, que le peuple aurait enfin communié au nationalisme en voulant s'approprier ...