Vous êtes sur la nouvelle plateforme d’Érudit. Bonne visite! Retour à l’ancien site

Comptes rendus

Gélinas, Xavier, La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille (Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2007), 482 p.

  • Jonathan Fournier

…plus d’informations

  • Jonathan Fournier
    Département d’histoire, Université de Sherbrooke

Corps de l’article

Que ses effets soient encensés par certains ou remis en question par d’autres, la Révolution tranquille n’en finit plus de susciter réflexions et débats. Xavier Gélinas s’intéresse lui aussi au phénomène en explorant une facette plutôt méconnue de cet épisode, soit la réaction des intellectuels de droite face aux nombreuses transformations survenues au début des années 1960. Loin d’être silencieux, les François-Albert Angers, Lionel Groulx, Richard Arès, Robert Rumilly et autres droitistes formulaient ouvertement leurs critiques et inquiétudes sans pour autant obtenir l’attention qu’ils souhaitaient. Gélinas leur redonne la parole quelques décennies plus tard.

La décennie précédant la Révolution tranquille ne laissait aucunement présager les défis qui se poseraient à la droite intellectuelle québécoise. Celle-ci disposait alors de deux alliées non négligeables, soit l’Union nationale et l’Église catholique. De plus, une vague conservatrice, présente à l’échelle occidentale, consolidait cet édifice. Dans les années 1960, les droitistes subissent une série de coups durs : la fin du régime duplessiste signifie des appuis financiers moindres pour ses institutions et les différentes transformations au sein de l’Église catholique orientent celle-ci dans une direction à laquelle ne peuvent que difficilement adhérer les penseurs de droite.

Avant d’analyser le travail colossal exécuté par l’auteur, rappelons brièvement les principaux éléments contenus dans l’ouvrage. D’entrée de jeu, Gélinas pose un constat qui mérite d’être questionné. Celui-ci mentionne que « le peu d’études sur la pensée de droite fausse l’intelligence de la période » (p. 3). Or les dernières années ont vu un foisonnement d’études menées sur les penseurs issus de ce courant. Il suffit d’ailleurs de parcourir la riche bibliographie de l’ouvrage pour constater que l’histoire de la droite intellectuelle n’est plus le parent pauvre de notre historiographie. Ce qui manquait jusqu’ici, c’était justement une synthèse regroupant les nombreuses études éparses menées sur les penseurs de la droite québécoise. Gélinas intègre très bien ces études à son ouvrage, issu d’une thèse de doctorat. L’auteur parvient de façon convaincante à conjuguer histoire des idées et histoire des institutions reliées à cette droite. On découvre les principales revues de droite, leur fonctionnement et leur tirage. On apprend que l’Union nationale finance directement et indirectement un bon nombre de ces institutions tout en leur laissant une liberté éditoriale. Nous sommes initiés au fonctionnement du Centre d’information nationale, « salon politique de droite », également soutenu par les unionistes. Jusqu’à maintenant, plusieurs recherches menées en histoire intellectuelle ont davantage cherché à catégoriser des penseurs ou courants de pensée, mais rares sont celles qui ont défini le cadre institutionnel dans lequel se développent ces idées. On ne peut que se réjouir d’en découvrir autant sur ces revues et lieux de sociabilité.

La deuxième partie de l’ouvrage, quoique de facture plus classique, s’avère intéressante pour ceux qui veulent en savoir davantage sur le contenu même de ces réflexions. Nul ne sera surpris d’apprendre que les intellectuels de droite ont un penchant marqué pour le nationalisme. Cependant, ce nationalisme, loin d’être figé, évolue rapidement au cours des années 1950 et 1960. Gélinas explique comment l’ennemi traditionnel des penseurs de droite se déplace graduellement de Londres vers Ottawa. Alors que plusieurs droitistes veulent revenir à l’esprit de 1867, d’autres questionnent de plus en plus la pertinence même du pacte confédératif. C’est également au cours de cette période que « la droite intellectuelle renonce peu à peu à la dimension extra-québécoise de la communauté canadienne-française » (p. 274). Autre phénomène majeur, le nationalisme n’est plus l’apanage exclusif des intellectuels de droite. Gélinas mentionne que « [p]lutôt que d’affirmer que le nationalisme vire à gauche, il serait plus exact d’écrire que c’est la gauche qui adopte le nationalisme, qui le subtilise à sa détentrice antérieure, la droite, et en expurge au passage les composantes droitistes. » (p. 153)

Sur les questions reliées à la religion, quelques intellectuels sont ouverts à la décléricalisation de certains secteurs. Cependant, tous défendent de façon énergique la confessionnalité des écoles. On affirme protéger ce qui est vu comme le « rempart culturel des Canadiens français » (p. 405) contre la « tyrannie de la minorité ». Au niveau économique, il y aurait place à la diversité des opinions. Malgré une traditionnelle méfiance à l’égard des interventions étatiques en matière économique, la majorité des droitistes (sauf François-Albert Angers) sont ravis de la nationalisation de l’hydroélectricité. Plusieurs initiatives économiques de Jean Lesage et de son équipe sont d’ailleurs appuyées par ces penseurs.

L’intérêt de l’ouvrage est d’amener davantage de perspective et de nuances en ce qui concerne l’évolution historique de la droite. On parle notamment des divisions sur le plan idéologique entre les différentes composantes de cette famille d’idées. L’analyse présentée ici permet également de suivre l’évolution de certaines thématiques importantes (catholicisme, communisme, famille, immigration) au sein de la droite. La Seconde Guerre mondiale amène des façons différentes d’envisager la démocratie, la question juive et le corporatisme. À titre d’exemple, Gélinas souligne que le culte du « chef-sauveur » de la nation perd de son intérêt au fil des années.

On ne peut qu’apprécier cet effort louable de remettre en question certaines schématisations trop réductrices. On a parfois l’impression que si l’auteur nuance les simplifications et généralisations sur la droite, il ne réserve pas du tout le même traitement à la gauche. Bien que l’ouvrage porte sur la droite, on y parle régulièrement de la gauche sans chercher à la définir, ce qui donne l’impression que tous ceux qui n’appartiennent pas à la famille de la droite intellectuelle se retrouvent forcément parmi les « gauchistes » et que ceux-ci vivent une parfaite harmonie idéologique. Quelques précisions supplémentaires auraient sans doute pu éviter cette confusion.

Bien que ne partageant pas les conclusions de l’auteur sur la pertinence de ces penseurs « absents du paysage historique », je recommande néanmoins la lecture de La droite intellectuelle québécoise et la Révolution tranquille. On peut difficilement passer sous silence l’immense effort de recherche documentaire effectué ici ainsi que la qualité des exemples choisis. L’ouvrage est sans contredit l’un des plus pertinents menés en histoire intellectuelle au cours des dernières années.