Notes bibliographiques

L’HÉBREUX, Michel, Une merveille du monde : le pont de Québec. Sainte-Foy, Les Éditions La Liberté, 1986. 195 p.[Notice]

  • Réjean Lemoine

L'historien professionnel ou universitaire tend souvent à regarder avec mépris et condescendance les ouvrages écrits par des amateurs d'histoire. Indulgent face à l'indigence de nombreux champs de la production historio-graphique québécoise, l'historien tombera à bras raccourcis sur l'amateur impertinent qui s'improvise fabricant d'histoire. Pourtant avec le livre de Michel L'Hébreux sur l'histoire du pont de Québec, le professionnel devra se faire humble. En effet, voici un excellent travail sur l'histoire d'un projet majeur de développement dans la région de Québec à l'orée du 20e siècle.

Reconstituant avec doigté la trame chronologique et historique de ce projet de pont à partir du milieu du 19e siècle, l'auteur, en dix courts chapitres très bien illustrés, nous entraîne jusqu'à l'inauguration du pont Pierre-Laporte au début des années 1970. Il s'attarde longuement, et avec raison, à la construction du premier pont entre 1900 et 1907 et décrit avec minutie la catastrophe du 29 août 1907 qui provoqua la mort de près d'une centaine d'ouvriers. Excellent vulgarisateur, l'A. nous explique le fonctionnement du système cantilever lors de la construction du deuxième pont et nous raconte les embûches techniques qui mènent à la deuxième catastrophe. En septembre 1916, lors de son installation, la travée centrale du pont tombe dans le fleuve, occasionnant 13 pertes de vie.

Ce livre s'enracine dans une histoire vécue puisque l'auteur a discuté et échangé avec les gens qui ont fait le pont de Québec. Cela lui permet d'évoquer les difficiles conditions de travail des ouvriers et des Amérindiens lors de la construction des deux ponts. La préface du livre, signée par un ancien travailleur du pont de Québec, Georges Charest, contraste avec les préfaces pédantes et artificielles de trop nombreux ouvrages d'histoire.

L'Hébreux réussit très bien à reconstituer l'atmosphère sociale et politique qui règne autour d'un projet qui conditionne l'avenir socio-économique de la ville de Québec sur la rive nord du fleuve, grande perdante du développement du réseau ferroviaire canadien. Cependant, il insiste peut-être un peu trop, compte tenu de la brièveté de son texte, sur les discours des politiciens tout comme il s'intéresse peu aux aspects financiers des deux projets.

Nous aurions aimé que soit esquissée une interprétation des raisons économiques et sociales expliquant les multiples ratés du projet au 19e siècle. Sir Wilfrid Laurier, lors des débuts des travaux du premier pont en 1900, parle, en effet, du "demi-siècle de sommeil qu'a connu la ville de Québec".

Peut-être par chauvinisme, pour oublier que ce lien direct entre les deux rives du fleuve aurait dû se réaliser beaucoup plus tôt, les Québécois se sont dotés bien tard d'une huitième merveille du monde. Nous sommes redevables à Michel L'Hébreux d'avoir redonné à la population de Québec un ouvrage accessible, documenté, sans prétention sur l'histoire de son fameux pont.

REJEAN LEMOINE