Comptes rendus

MARTIN, Lawrence, Chrétien, 1: The Will to Win (Toronto, Lester Publishing, 1995), 404 p.[Notice]

  • René Castonguay

C'était inévitable. Dans ce cas, comme dans les autres, on ne pouvait y échapper. Le Premier ministre du Canada, à l'instar de ses prédécesseurs, du président des Etats-Unis et des principaux chefs d'État et de gouvernement du monde, a droit à sa biographie écrite (et surtout vendue) pendant son règne. On voit ce phénomène partout à travers le monde et les éditeurs espèrent nous faire croire que ce n'est pas pour faire des ventes importantes. Ces biographies ont presque toutes un but politique: elles sont écrites pour vanter ou discréditer leur sujet, selon le penchant idéologique de l'auteur ou de celui qui, quelquefois, passe la commande. Celle-ci fera-t-elle exception? A-t-on affaire ici à une biographie d'un contemporain écrite sans parti pris? J'ai bien peur que non.

Lawrence Martin est un journaliste qui a déjà écrit certains ouvrages sur la politique canadienne et russe de même que sur le hockeyeur Mario Lemieux. On peut donc voir qu'il est de ceux que tout intéresse, mais également qu'il ne fait autorité en rien de précis, si ce n'est l'écriture. Il en ressort un livre agréable à lire sur la vie de Jean Chrétien, de son enfance à la chute de John Turner comme chef des libéraux fédéraux, alors que Chrétien attend le bon moment pour prendre la tête du parti. Agréable certes, mais scientifiquement faible.

L'ouvrage de Martin repose essentiellement sur des entrevues qu'il a réalisées avec des proches de Chrétien: sa famille, des amis, des partenaires, ou avec Chrétien lui-même. Jamais ne voit-on la trace d'un adversaire, jamais ne voit-on de références (déjà si peu nombreuses) à un document officiel ou privé. Quel est le résultat de cela? Martin nous raconte la vie de Chrétien à travers les yeux de son sujet ou, pire, comme Chrétien aurait probablement voulu qu'elle soit racontée. Toute l'oeuvre souffre donc d'un grave problème de sources.

Bien entendu, on apprend des choses sur Chrétien, son enfance, ses débuts en politique, également sur les coulisses du pouvoir à Ottawa. Mais ce que l'on apprend est toujours vu à travers un filtre des plus favorables. Ainsi fait-on ressortir tout au long de l'ouvrage le caractère bagarreur de Chrétien, au point d'en être aveuglé. Par exemple, Martin raconte que Chrétien, jeune homme, aimait beaucoup les sports et en pratiquait plusieurs. Lors d'une partie de baseball, Chrétien (l'arrêt-court de l'équipe) grimpe sur le dos de son joueur de deuxième but pour tenter de saisir une balle à sa place, balle que personne n'attrape finalement. Martin nous raconte cette anecdote pour montrer que Chrétien possédait un caractère "gagnant" alors que, personnellement, je suis plus porté à y voir une preuve flagrante du manque d'esprit d'équipe de l'individu. Mais la conclusion à laquelle en arrive Martin correspond sans doute à l'image que l'entourage, principalement familial, de Chrétien voulait faire passer à son sujet. À vous de juger. Le bouquin est rempli de tels exemples.

COMPTES RENDUS

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La sélection des informations présentées au lecteur est également éminemment partisane, pour qui connaît un peu la période et le sujet. Martin effleure à peine la crise d'octobre 1970 (il n'y consacre que quelques lignes), oublie de mentionner que le Parti libéral du Québec a lui aussi rejeté l'accord constitutionnel de 1981 concocté par Chrétien, etc. Des informations pouvant ternir l'image de Chrétien sont donc écartées au profit de celles avantageant le politicien.

La position de Martin envers les nationalistes et souverainistes du ...