Comptes rendus

TRÉPANIER, Michel, L’aventure de la fusion nucléaire : la politique de la Big Science au Canada (Montréal, Boréal, 1995), 306 p.[Notice]

  • Richard A. Jarell

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  • Richard A. Jarell
    Département d'études des sciences, Université York

Traduction : Marie Poirier

L'aventure de la fusion nucléaire de Michel Trépanier est la première monographie consacrée à la big science, c'est-à-dire la recherche scientifique à grande échelle, dans le Canada contemporain. Bien que la recherche scientifique dans les grandes puissances fasse l'objet d'une attention grandissante de la part des chercheurs, presque personne n'a analysé la situation des nations plus petites, puisque, il faut l'avouer, le Canada est une "puissance moyenne" en sciences et en technologie, tout comme dans les affaires internationales et l'économie. Le livre de Trépanier arrive donc à point dans un domaine où les publications existantes sont peu nombreuses et consistent surtout en articles sur la politique scientifique.

Je ne reprendrai pas au long cette histoire fascinante qui raconte comment un petit groupe de scientifiques, d'ingénieurs, de fonctionnaires et d'industriels travaillant au Québec ont entrepris de construire un Tokamak de taille moyenne, une machine pour étudier la fusion nucléaire, considérée par

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plusieurs comme la solution à nos problèmes énergétiques. Cette équipe décidée a dû surmonter plusieurs obstacles, comme le manque d'expérience dans la conception et le fonctionnement d'une telle machine, la modification à plusieurs reprises de ses objectifs scientifiques et son budget dérisoire que le gouvernement fédéral n'augmentera qu'après quelques années, à la suite de pressions insistantes.

La conception du Tokamak de Varennes a commencé peu après l'effondrement de deux projets de big science. En 1968, le nouveau gouvernement Trudeau, invoquant l'austérité financière, mit fin au télescope Reine-Elisabeth II et au générateur intense de neutrons d'Énergie atomique du Canada (EACL). Dans le premier cas, le coût a pu servir de prétexte pour abandonner un projet qui ne faisait plus l'unanimité dans le milieu de l'astronomie. Les physiciens de la fusion n'ont pas tiré profit de cette expérience ou n'étaient pas conscients du problème, car non seulement ils n'ont pu bâtir un consensus solide autour de leur projet, mais ils se faisaient concurrence. Comme Trépanier l'illustre, les différends opposaient les institutions (le CNR contre les universités et les organismes provinciaux), les régions (le Québec, l'Ontario et l'Ouest) et les approches scientifiques (deux conceptions très différentes de la recherche sur la fusion: le confinement inertiel et le confinement magnétique).

Bien que le livre adopte une démarche sociologique, il évite heureusement le jargon. C'est une analyse sensée qui démontre que l'aménagement de la recherche scientifique est multidimensionnel et que ses ramifications sont scientifiques, politiques, sociales, régionales, institutionnelles, économiques et budgétaires. Sa conclusion principale, qui me paraît vraie, est que les décisions dans ce domaine sont, dans les faits, une somme de petites décisions.

Toute cette histoire a une merveilleuse ironie dont Trépanier ne souffle mot: le développement de la fission au Canada, particulièrement le réacteur CANDU, était le fruit d'une collaboration entre Énergie atomique du Canada et Hydro-Ontario, tandis que le choix d'une autre technologie, la fusion, a été réalisé avec l'entière collaboration d'Hydro-Québec. Autrement dit, l'Ontario n'est pas entré dans l'aventure de la fusion alors qu'Hydro-Québec, qui disposait de ressources hydro-électriques immenses et d'un potentiel encore plus vaste si la société d'État obtenait l'argent, la volonté politique et l'assentiment des autochtones pour le mettre en valeur, a choisi une technologie non éprouvée qui, selon l'opinion pessimiste de certains physiciens dans les années 1980, n'obtiendrait jamais de succès. Il y a ici matière pour une autre étude sociologique: comment de grands organismes comme Hydro-Ontario et EACL sont-ils devenus ...