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Comptes rendus

DUGUAY, Rodolphe, Journal, 1907-1927. Texte intégral, présenté et annoté par Jean-Guy DAGENAIS (Montréal, Les Éditions Varia, 2002), 752 p.

  • Alison Longstaff

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  • Alison Longstaff
    Centre interuniversitaire d’études québécoises
    Université du Québec à Trois-Rivières

Corps de l’article

Rodolphe Duguay (1891-1973), peintre paysagiste de Nicolet, a laissé de nombreux écrits : une correspondance abondante, quelques articles et son journal. Ce journal est une riche contribution à la documentation déjà existante sur les artistes canadiens et permettra de mieux comprendre les conditions d’existence et de création des artistes de la première moitié du xxe siècle.

Au cours des premières années durant lesquelles Duguay rédige son journal, soit de 1907 à 1913, il se limite à quelques entrées chronologiques d’événements marquants tels que la maladie et la mortalité dans la famille, des incendies, des voyages, des déménagements et des changements d’emploi. De très courtes et peu nombreuses au début, les entrées deviennent de plus en plus longues et fréquentes à mesure que Duguay vieillit. Le journal couvre les années qui ont sûrement été les plus décisives de sa vie de peintre. En fait, Duguay commence à le rédiger à l’époque de ses 16 ans ; les premières pages font état de la naissance de son désir de devenir peintre : « Je rêve d’aller étudier la peinture à Paris. Qu’en diront papa et maman ? » (le 20 mars 1911). Les pages qui suivent rendent bien la progression et la réalisation de son rêve. À son retour à Nicolet, alors qu’il est âgé de 37 ans, après 7 ans d’études en France, il est enfin formé pour sa carrière d’artiste.

Qui est le Rodolphe Duguay que son journal nous fait découvrir ? Dans son récit, il divulgue ses sentiments, ses frustrations, ses joies, ses peines, ses élans spirituels et, bien sûr, ses progrès artistiques. (« Lundi j’ai fait une pochade que le professeur... trouva très bien. Il me dit que je n’avais plus qu’à continuer, que j’étais sur la voie, que j’avais compris. » (24 février 1926) À travers les pages, nous découvrons un Duguay dévot, émotif, sentimental, contemplatif, solitaire, hésitant, ouvert aux conseils et aux corrections, pieux et pratiquant jusqu’à l’extrême. Les entrées commencent typiquement par les événements, sorties et rencontres de la journée, pour finir comme un dialogue intérieur et souvent comme une prière écrite : « Tendre Jésus... Doux Trésor, fais-moi t’aimer, fais-moi avoir confiance en Toi, confiance sans limite, voilà mon plus grand désir... » (7 novembre 1926). En 1924, Duguay fera la découverte de sainte Thérèse ; sa dévotion pour elle est pour le moins obsessive, se manifestant dès le début comme une sorte de fanatisme, de ravissement ou d’extase religieuse. Dorénavant il s’adresse directement à sainte Thérèse, sa « mignonne » (6 juillet 1926) dans presque toutes les entrées de son journal. « Ma petite Thérèse d’Amour, comme tu fais du bien à mon âme, aussi je t’aime de tout mon coeur, Enfant Chérie ! » (8 janvier 1925). Duguay révèle également les états d’âme d’un déraciné en exil, terriblement fragile et déprimé, souffrant d’un mal du pays constant : « [...] je languis [...] et j’ai du vide dans la tête, les miens me manquent de plus en plus. Marie donnez-moi du talent pour que plus tôt je retourne chez nous. » (5 février 1921) Parfois sévère dans ses croyances, Duguay est néanmoins capable de compassion : « Nous avions un charmant petit modèle, jeune fille de 17 ans [...] Pauvre gosse [...] Que deviendra-t-elle dans ce métier [...] ? C’est triste de voir ces pauvres petites femmes qui sont nées pour être bonnes, finissent par n’être que de pauvres petites brutes. Marie, veillez du moins sur cette pauvre petite, elle semble encore être bonne. » (26 juin 1923)

En parcourant ce récit, le lecteur s’intéressera à la rencontre des deux mondes qu’a dû être l’arrivée de Duguay en France. Duguay, très pudique, voit dans la rue « quelques petites femmes à moitié nues ; c’est un spectacle peu banal et encore moins édifiant. On tolère ça [...] Mon Dieu, c’est bien dépravé [...] » (10 juin 1922) À propos de Rodin : « [...] à en juger par les oeuvres du musée qui porte son nom [...], c’était un vil homme, sans la moindre pudeur, un cochon, rien que ça [...] » (26 janvier 1924) En Italie, Duguay est scandalisé par les « baigneurs peu convenablement vêtus [qui] étalent leur peau sous ton bon soleil, doux Jésus [...] les plages sont des lieux maudits où abondent une meute de gens ivres de paresse et de passions basses pour la plupart du temps. » (Venise, 3 mai 1925) Sur le chemin de retour au Canada, Duguay remercie Dieu de « m’avoir conservé la foi, de m’avoir préservé des femmes [...] » (27 juin 1927). Donc, pas de surprises sur le rapport de la moralité ; Duguay, demeuré parfaitement vierge à Paris, nous révèle ses impressions avec des yeux de croyant.

Jean-Guy Dagenais a fait un travail considérable en retranscrivant ce journal manuscrit de douze carnets et en recherchant les références pour les annotations. Ces notes en bas de page consistent en des spécifications sur certaines des personnes mentionnées, des références à la correspondance de Duguay, des détails sur les tableaux dont il est question dans le journal, ainsi que leurs titres et le lieu où on les retrouve aujourd’hui. Ces annotations sont fort intéressantes et offrent de nombreuses pistes de recherche aux historiens qui veulent pousser plus loin leurs explorations sur les tableaux, les artistes ou sur certaines facettes de la société de l’époque.

Ce journal ajoute, au corpus déjà existant sur les artistes québécois du début du siècle, un regard personnel, une analyse intériorisée et une foule d’impressions et d’informations sur la formation artistique, les conditions de production, ainsi que la réception des courants artistiques. Le récit fourmille de détails intéressants pour l’historien : les liens entre artistes, le fonctionnement des écoles d’art, les spectacles et concerts qui étaient présentés, le coût des ateliers, de l’équipement artistique, des habits et des chambres d’hôtel, les noms et adresses des amis artistes à Paris, etc. Avec ses 722 pages, le journal souffre de longueurs et de répétitions qui peuvent parfois ennuyer ; néanmoins, toute personne qui est captivée par l’histoire de l’art et celle des idées au Québec trouvera intérêt à le lire.