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Comptes rendus

LASNIER, Louis, Les noces chymiques de Philippe Aubert de Gaspé dans L’Influence d’un livre (Sainte-Foy, Les Presses de l’Université Laval, 2002), 328 p.

  • Ollivier Hubert

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  • Ollivier Hubert
    Département d’histoire
    Université de Montréal

Corps de l’article

Pour différentes raisons, le premier et unique roman de Philippe Aubert de Gaspé fils est un des textes littéraires les plus étudiés du répertoire québécois. On compte, dans la bibliographie fournie ici par Louis Lasnier, pas moins de 55 références à des études portant sur l’ouvrage ou son auteur. Louis Lasnier lui-même avait produit, il y a une vingtaine d’années, un premier livre entièrement consacré au roman d’Aubert de Gaspé. La richesse symbolique de L’influence d’un livre, ainsi que son caractère relativement atypique, explique sans doute une telle attention. Bien qu’il prétende le contraire dans la préface du roman, Aubert de Gaspé n’a certes pas cherché le réalisme « historique », mais plutôt l’évocation merveilleuse, dans la veine romantique, d’une sensibilité populaire. Aussi est-ce un texte difficilement saisissable par l’interprétation sociohistorique. Louis Lasnier finira du reste par proposer une double approche de l’oeuvre, à la fois morphologique et symbolique, fondamentalement anhistorique. Malheureusement, il a choisi d’inaugurer cette interprétation par une laborieuse tentative d’explication par le contexte de production. De plus, le procédé argumentatif utilisé, par accumulation d’indices plus ou moins convaincants, digressions, allusions variées, flashs et citations hétéroclites — comme si le caractère anarchique du texte étudié avait déteint sur la production de l’étude — nuit grandement à la lecture.

Le premier chapitre constitue une « introduction biographique » à l’interprétation du texte. Il tâche de donner un sens au texte par l’évocation de son contexte de production. On sait en fait bien peu de choses de Philippe-Ignace-François Aubert de Gaspé, mais le peu qui nous est présenté, dans un grand désordre, suffit à proposer un éclairage général du roman. Philippe appartient à une famille seigneuriale canadienne, mais son père est déshonoré et ruiné. Il aura de ce fait une enfance rurale, à l’écart des réseaux du pouvoir mais au contact de la culture populaire, et un cursus scolaire plutôt léger compensé par une large pratique de la lecture. Jeune homme, il tâte du journalisme, mais sa carrière tourne court, vraisemblablement pour des raisons de politique. Cela le ramène vers les terres paternelles de Saint-Jean-Port-Joli, où il rédige L’influence d’un livre qui paraît en 1837. La mort, qui l’emporte jeune (1841), est peut-être reliée à un apparent penchant pour l’alcool. Aubert de Gaspé est donc bien l’homme d’un livre, oeuvre de jeunesse, et il semble bien téméraire de s’avancer sur le terrain des motivations et des intentions de l’auteur à partir de si peu. Pourtant, Lasnier suppose un jeune homme révolté qui écrit pour s’évader d’un réel difficile et lit l’oeuvre comme la trace et le support d’un voyage intérieur qui conduit Aubert de Gaspé vers une forme de renoncement à l’égard des promesses du monde social. Mais n’est-ce pas là une lecture rétrospective, commandée par la disparition prématurée de l’auteur ? Quoi qu’il en soit, le propos est submergé sous un flot d’autres demi-hypothèses, pistes, citations, digressions. Parmi celles-ci l’idée, plausible mais sans plus, selon laquelle Aubert de Gaspé fils serait le véritable auteur des Anciens Canadiens.

Le deuxième chapitre propose une mise en perspective particulièrement ébouriffée du roman, qui se présente comme une succession de rapprochements vertigineux entre une lecture symbolico-psychanalytique de certains des éléments de l’oeuvre et une série de mises en contexte qui semblent trop souvent superficielles. Le roman, éclaté, ambigu, complexe, décrirait l’état de tension et le processus de transformation qui marquerait à la fois la biographie d’Aubert de Gaspé et l’histoire de la société dans laquelle il évolue. En effet, l’opposition de la « science » et de la « superstition », qui est le fil conducteur du récit, transcrirait une opposition entre une vision élitaire et une vision populaire du monde, elle-même symptomatique de toute une série d’antagonismes qui, en résumé, relèvent de l’affirmation de la société bourgeoise qu’Aubert de Gaspé annonce. L’hypothèse, classique, est séduisante, mais les propos qui voudraient l’appuyer manquent de solidité. C’est notamment parce qu’ils se fondent sur une historiographie plutôt légère et désuète. Mais pourquoi s’en faire puisque, apprend-on, « après l’échec des Patriotes, le Québec se met à vivre hors de l’histoire » (p. 189). Il semble du reste que ne puisse être imaginée une histoire qui ne serait pas littéraire ou politique. Ainsi, l’histoire culturelle et religieuse, qui pourtant, croirait-on, devrait s’imposer si l’on avait projet de lire ce roman à partir de l’histoire, n’est jamais mobilisée, pas plus du reste que l’histoire sociale ou l’histoire matérielle, et même que l’histoire des sciences !

À partir du double constat de « crise » qui marquerait le contexte de production— crise existentielle du jeune auteur et crise sociopolitique ambiante —, Louis Lasnier plonge enfin, en chapitre trois, dans une analyse plus proprement littéraire du roman. Prenant appui sur un des thèmes centraux du récit (le principal protagoniste est en quête de la pierre philosophale), Lasnier propose de lire le roman comme étant fondamentalement structuré par une « psycho-alchimie » (p. 198). Le cadre théorique, dans un basculement radical par rapport au contenu des deux premiers chapitres, est alors essentiellement emprunté à Jung. Il s’agit, par une analyse de la forme du texte et des symboles qu’il réunit, de dévoiler le sens caché du roman. Cela concerne aussi bien Aubert de Gaspé que sa société puisque l’inconscient collectif fonctionne comme l’inconscient individuel (p. 210), selon un principe que les historiens de la culture ont tâché d’esquiver en mettant notamment de l’avant le concept de représentation. Mais, la clef psychanalytique une fois connue, l’apparente hétérogénéité et désorganisation du roman, tant décriées par la critique, n’existe plus. Bien au contraire, L’influence d’un livre semble excessivement structuré et complexe dans sa structure. Il s’agit pour une part de « noces chymiques », c’est-à-dire d’une succession de rencontres de contraires complémentaires. Ainsi celle du personnage de Saint-Céran (jeune, urbain, rationnel, idéaliste, cultivé) et de celui de Charles Amand (vieillissant, rural, mystique, pragmatique, empiriste). D’autre part, le roman serait en quelque sorte calqué sur le processus de transformation alchimique, qui ne serait en fait que la manière archétypale par laquelle Aubert de Gaspé réussit à penser sa propre crise existentielle, elle-même tributaire des bouleversements sociopolitiques de son temps. La théorie a le mérite de faire sortir ce petit roman, influencé par la vague de la littérature gothique britannique (dont le « double » est du reste un thème caractéristique, tout comme, me semble-t-il, la « transformation » est une sorte d’exigence de la plupart des fictions), de l’anecdotique et de la superficialité qui semble a priori le caractériser. Mais Louis Lasnier ne va-t-il pas trop loin, emporté par un discours alchimique au symbolisme tellement dense et riche qu’il pourrait, à la limite, donner sens à n’importe quelle représentation ? La structure comme l’ensemble des thèmes, motifs, images charriés par cette histoire sont-ils systématiquement et forcément l’expression du « paysage intérieur » (p. 135) de l’auteur et le reflet de la manière dont il a vécu son époque ? À force de surinterprétation, on est envahi par le doute.