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Comptes rendus

MERCIER, Louis, La Société du parler français au Canada et la mise en valeur du patrimoine linguistique québécois (1902-1962). Histoire de son enquête et genèse de son glossaire (Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2002), xii-507 p.

  • Gabrielle Saint-Yves

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  • Gabrielle Saint-Yves
    Université de Toronto

Corps de l’article

Ce volume est la première étude approfondie sur l’oeuvre de la Société du parler français au Canada. On peut, sans réserve, le qualifier de contribution majeure à l’histoire de la lexicographie québécoise. Il s’adresse à tout chercheur, enseignant ou étudiant s’intéressant à la langue française et à la lexicographie québécoise, ou encore à l’histoire de la démarche collective ayant eu pour objectif d’étudier, de défendre et d’illustrer le français qui a marqué l’évolution de cette langue au Québec. L’ouvrage du linguiste Louis Mercier est le résultat du remaniement d’une thèse de doctorat qu’il avait préparée dans le cadre des travaux du Trésor de la langue française au Québec. Dans la version publiée s’ajoutent une riche documentation ainsi que des photos tirées des archives de la Société, de journaux et de divers autres fonds.

C’est à l’occasion du colloque soulignant le centenaire de la Société du parler français au Canada, fondée en 1902, que L. Mercier, l’un des auteurs du Dictionnaire historique du français québécois (1998), a présenté ce livre, fruit d’une recherche d’envergure sur la genèse du Glossaire du parler français au Canada (1930). Dans la préface qu’il signe, l’éminent lexicographe français Bernard Quemada écrit à juste titre que les « démonstrations convaincantes » de Louis Mercier « jettent un éclairage nouveau sur les méthodes d’enquête et de rédaction et établissent que, si l’enquête linguistique a joué un rôle important dans l’élaboration du Glossaire, elle n’est que partiellement à l’origine des nouveaux apports ». La préface de B. Quemada expose la problématique de l’étude et en dégage les orientations, compensant ainsi pour l’absence d’une introduction dans laquelle l’auteur aurait pu expliquer sa démarche et situer sa contribution par rapport à l’ensemble des travaux qui ont été conduits sur l’histoire du français québécois au cours des dernières décennies. Le lecteur aurait ainsi mieux compris en quoi la Société, dont la vocation était à la fois descriptive et normative, avait mis en valeur le patrimoine linguistique québécois.

L’ouvrage se subdivise en quatre parties. Dans les deux premiers chapitres de la première partie, servant de préambule, l’auteur, après avoir fait un survol historique des préoccupations linguistiques d’importance de l’époque, décrit les composantes du programme d’études de la Société du parler français au Canada dont les animateurs — principaux protagonistes — étaient Adjutor Rivard, avocat, auteur et philologue, et Stanislas-Alfred Lortie, membre du clergé et professeur à l’Université Laval. À l’orée du xxe siècle, le développement de la conscience linguistique des Canadiens français a déjà pris forme dans un mouvement de rectification langagière auquel ont pris part, depuis les années 1840, les Thomas Maguire, Jérôme Demers, Jean-Philippe Boucher-Belleville, Arthur Buies, Michel Bibaud, Jules-Fabien Gingras, Oscar Dunn, Joseph-Amable Manseau, Sylva Clapin et autres. La deuxième partie de l’étude traite de la place et de l’importance du Glossaire dans l’histoire de la lexicographie au Québec. L. Mercier brosse un tableau des productions lexicographiques qui ont précédé le Glossaire, ce qui permet de mieux apprécier l’apport de ce dernier. Il établit ensuite méticuleusement la genèse du dictionnaire, selon une approche philologique, de la naissance du projet jusqu’à l’étape de la publication.

Les chapitres 5, 6 et 7, qui forment le coeur de l’ouvrage, décrivent de façon rigoureuse les trois enquêtes de type linguistique, géolinguistique et lexicographique sur lesquelles devait s’appuyer l’élaboration du Glossaire du parler français au Canada. Cette troisième partie fait voir en même temps la complexité de la mise en chantier d’un ouvrage de référence exhaustif de type lexicographique. On peut donc parcourir ces pages pour comprendre la mécanique, savamment explicitée, qui sous-tend la conceptualisation et la réalisation du premier glossaire d’envergure au Canada. Mais si une lecture davantage érudite tente l’historien ou le spécialiste, il pourra accompagner L. Mercier dans une démarche de vérification systématique afin de résoudre une énigme, à savoir dans quelle mesure le contenu du Glossaire repose sur les résultats de son enquête.

C’est en recherchant les assises scientifiques de cette pièce maîtresse de la lexicographie québécoise, inspirée du « courant dialectologique européen », que L. Mercier a voulu vérifier l’autorité du Glossaire du parler français au Canada. Les résultats de sa recherche, présentés dans la quatrième partie de l’ouvrage, servent à rétablir les faits : « il s’avère que cette enquête ne peut pas être invoquée pour garantir l’autorité de son Glossaire » (p. 393). On portera dorénavant un regard plus réaliste, moins idéalisé, sur ce remarquable projet de société qu’a représenté l’entreprise de la Société du parler français au Canada. En revanche, l’étude savante du linguiste fait prendre conscience de toute l’ampleur de l’oeuvre de la Société, en en décrivant chacune des réalisations ayant contribué à son rayonnement jusqu’au couronnement de sa revue (Bulletin du parler français au Canada) par l’Académie française. On y trouvera non seulement de riches données sur l’entreprise lexicographique de la Société, mais également une réflexion sur l’importance du rôle socioculturel qu’a joué le Glossaire comme « témoin de son temps ». En décrivant avec précision le parcours ardu des auteurs du Glossaire, L. Mercier fait revivre leur enthousiasme, celui d’une génération d’érudits passionnés pour la langue de leur pays et unis par un projet mobilisateur.