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Comptes rendus

POITRAS, Claire, La cité au bout du fil, le téléphone à Montréal de 1879 à 1930 (Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2000), 323 p.

  • Peggy Roquigny

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  • Peggy Roquigny
    Département d’histoire
    Université du Québec à Montréal

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Dans cette étude portant sur la mise en place du téléphone à Montréal de 1879 à 1930, Claire Poitras se fixe comme objectif de « mettre en lumière les mouvements de société associés à la percée du réseau téléphonique » (p. 17). Selon l’auteure, durant cette période, l’impact du réseau téléphonique sur la société ne concerne pas tant l’organisation urbaine qu’une « révision des principes urbanistiques de la ville » par la promotion que fait Bell de certaines « valeurs modernistes » (p. 18). Si la spécialité en aménagement territorial de Claire Poitras marque profondément cet ouvrage aux dimensions urbanistique et réseautique, sa démarche se base aussi sur la « sociologie de la technologie et [...] l’analyse des représentations socioculturelles » (p. 14). Effectivement, cherchant à saisir le rôle de la mise en place du réseau téléphonique dans la transformation de la ville et de ses représentations, l’auteuretravaille autant sur le réseau lui-même que sur les représentations socioculturelles qui l’accompagnent. Le principal apport de cet ouvrage est donc le lien qu’il établit entre « la sphère technique et la sphère socioculturelle » (p. 20).

Par ailleurs, plutôt que d’aborder le rapport entre la société montréalaise et le réseau selon une perspective de causalité linéaire, l’auteure privilégie un cadre d’analyse interactionniste. Cela lui permet d’accéder à une compréhension plus nuancée, complexe, mais aussi complète, des influences du réseau et du modèle urbain proposé par Bell sur la ville et la société montréalaise, et vice versa.

Ce cadre d’analyse interactionniste signifie la prise en compte des divers acteurs existants, à savoir l’entreprise Bell, les porte-parole municipaux, qui représentent la ville et ses intérêts, et le public client ou pas. Le choix des sources, à savoir les archives de Bell, celles de la ville de Montréal ainsi que des coupures de presse et le fonds de la Chambre de commerce de Montréal (pour l’opinion publique), semble servir cette orientation. Malheureusement, l’auteure ne présente ni ses sources ni sa méthode, peut-être en raison du fait qu’elle présente ici les résultats de sa thèse de doctorat, La construction des réseaux dans la ville : l’exemple de la téléphonie à Montréal, de 1879 à 1930, réalisée en aménagement à l’Université de Montréal en 1996.

Des quatorze chapitres du livre, les premiers sont une mise en contexte à trois niveaux : la mise en place du réseau téléphonique dans un contexte montréalais de métropolisation favorable aux échanges et à la communication (chapitre 1) où des modèles urbanistiques influencent les principes d’élaboration du réseau (chapitre 2), réseau téléphonique qui se fait une place parmi des réseaux de communications préexistants — le télégraphe et la poste (chapitre 3).

L’auteure s’intéresse ensuite à l’élaboration du réseau d’un point de vue technique : la création du monopole de Bell avec une vision bien précise (chapitre 4) dans un espace géographique et social particulier, dont certains éléments infléchissent la stratégie de Bell (chapitre 5) ; ce qui aboutit à la création d’un réseau téléphonique qui passe de la commutation manuelle à la commutation automatique (chapitre 6).

Les trois prochains chapitres sont consacrés à l’étude de l’offre et de la demande. Après avoir montré que l’orientation de Bell vers une planification rationnelle ne commence qu’après la Première Guerre mondiale (chapitre 7), Poitras s’attarde sur les efforts d’intégration de l’entreprise et du réseau à la ville (chapitre 8), sur la promotion du téléphone (chapitre 9) et sur l’usage et les usagers du téléphone (chapitre 10). Elle montre alors comment les stratégies d’entreprise de Bell intègrent la prise en considération de la clientèle à fidéliser ou à conquérir.

C’est dans le bloc suivant que la dimension socioculturelle de l’étude est la plus exploitée. Poitras y étudie comment l’image que Bell construit du téléphone et de ses possibilités se base sur des représentations socioculturelles en même temps qu’elle les modèle, aussi bien au niveau de la représentation de la ville (chapitre 11), que de celle du foyer (chapitre 12).

Dans les derniers chapitres, l’auteure met en perspective la vision proposée par Bell avec celle d’autres acteurs, municipaux et associatifs. Pour ce faire, elle analyse deux sujets de discorde : l’encombrement des rues par les poteaux et les fils (chapitre 13) et la question des tarifs (chapitre 14). Elle y voit un contre-pouvoir à la portée limitée, mais qui montre tout de même l’existence d’un décalage entre les modèles proposés par Bell et la réalité.

Cette structure thématique permet donc à Poitras d’aborder de manière exhaustive les divers aspects entourant l’établissement du réseau téléphonique à Montréal. Certes, l’auteure prend soin d’intégrer régulièrement des divisions chronologiques, des sous-périodes, dans ses chapitres. Néanmoins, vu le grand nombre de chapitres et les va-et-vient chronologiques que cela implique, la structure thématique rend malaisée une compréhension synthétique, globale, de l’évolution du réseau et de la transformation des enjeux qui y sont liés, à travers le temps.

En revanche, le choix de cette structure permet à l’auteure de bien démontrer son hypothèse, puisque pour chaque aspect qu’elle aborde, elle met en évidence la dimension interactionniste. Même si Bell est le fil directeur, Poitras évite une vision unilatérale et le principe de causalité linéaire, en cherchant toujours à montrer comment la politique de Bell influence, mais aussi est influencée par des éléments externes (la ville, la clientèle, etc.). Poitras réussit donc bien à faire du développement du réseau téléphonique un élément participant à la transformation de la ville, et surtout de sa représentation, mais un élément intégré à un mouvement plus vaste, et non une cause, un déterminant unique et tout-puissant.

Sa démonstration est d’autant plus convaincante qu’elle est bien appuyée (citations, tableaux, iconographie), même si parfois, certaines informations sont négligées (exemple p. 88 : ne donne pas le nombre de plaintes, ce qui serait pourtant pertinent). À noter aussi quelques comparaisons avec la France et l’Angleterre qui permettent de situer le phénomène montréalais dans un contexte plus international.

Dans l’ensemble, il s’agit d’un ouvrage technique susceptible d’intéresser aussi bien les spécialistes en histoire urbaine qu’en histoire socioculturelle.