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Comptes rendus

FRIEDMAN, Avi et David KRAWITZ, Peeking Through the Keyhole. The Evolution of North American Homes (Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2002), 212 p.

  • Paul-Louis Martin

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  • Paul-Louis Martin
    Centre interuniversitaire d’études québécoises
    Université du Québec à Trois-Rivières

Corps de l’article

Précise, incisive, décapante, parfois aussi, je l’avoue, déprimante, cette étude aborde de plein front les causes et les facteurs sociaux et culturels qui sont en voie de modifier nos façons de construire et d’occuper nos habitations. Le titre évocateur de l’essai, qu’on pourrait traduire ainsi : « Écornifler par le trou de la serrure », est très juste et à la fois incomplet, puisque les auteurs prennent une telle distance au-delà de leur sujet qu’on les perçoit tout aussi à l’aise lorsqu’ils prennent en compte de très haut la quasi-totalité des pratiques et des tendances récentes en voie d’accéder au rang de normes et de nouvelles habitudes de vie.

À quoi ressembleront les maisons de demain ? Les architectes Friedman et Krawitz se font sociologues, comme il se doit, pour analyser l’évolution récente des styles et des genres de vie qui sont déjà, ou vont sous peu, se traduire en formes concrètes. Leurs observations, bien étayées par un argumentaire statistique, offrent, en autant de chapitres thématiques, une lecture des changements qui affectent chacun des membres d’une maisonnée, parents, enfants et grands-parents. Le rythme de la vie contemporaine s’accélère, nous disent-ils d’entrée de jeu, les mariages sont plus tardifs et moins productifs ; l’adolescence se prolonge, la vieillesse aussi ; les tâches ménagères ont diminué de plus de moitié depuis 1965 ; les maisons sont de plus en plus câblées, si bien que les grandes fonctions de l’habitation s’en trouvent modifiées. L’espace de la cuisine est resté un centre nerveux de la vie des occupants, mais la préparation et la consommation des aliments ont été réduites et fragmentées selon les horaires et les besoins de chacun grâce aux mets congelés ou produits à l’extérieur qu’il suffit d’enfourner au micro-ondes. La cuisine et tout son dispositif technique, voire « high tech », sont dorénavant décloisonnés et intégrés dans un espace plus vaste où ils servent en outre à exprimer le statut social réel ou revendiqué.

La fragmentation des tâches ne s’arrête pas là. La segmentation des intérêts de chacun et les outils de communication variés comme la télévision, le vidéo et l’informatique occasionnent une individualisation accrue des espaces intérieurs. Les constructeurs doivent maintenant prévoir des panneaux câblés dans chacune, ou presque, des pièces de la maison : en Amérique, avancent les auteurs, près de 33 % des gens possè-dent un bureau de travail à domicile, sans compter ceux des étudiants. Il est assez ironique de constater qu’en même temps qu’on noue des liens avec le vaste monde, on continue de tout ignorer de son voisin de palier. La formule punitive « Va réfléchir dans ta chambre » qu’on administrait auparavant aux enfants turbulents a décidément perdu tout son sens…

Les systèmes de construction ont gagné une telle efficacité depuis la fin des années 1940, grâce aux composantes préfabriquées et à la standardisation des éléments, qu’il faut à peine mille heures de travail pour ériger une maison de taille moyenne, livrée clé en mains et munie du double des dispositifs de confort et des aménités qu’elle offrait à cette époque. La performance des matières isolantes dans les revêtements et les ouvertures, couplée à celle des appareils de chauffage, est venue hausser la barre de la maison idéale, du moins celle dont on rêve en Amérique et qui offre le luxe de l’espace, soit 2000 pieds carrés, quatre chambres à coucher, deux salles de toilettes et demie et un garage double. Ne voit-on pas de tels modèles surgir sans cesse dans les banlieues cossues et souvent prétentieuses de nos villes, grugeant constamment les espaces ruraux ? Et les auteurs de continuer leur radiographie des tendances, d’autres diraient des dérives, de l’une des plus importantes industries en Amérique : le seul marché de la rénovation domi-ciliaire dépasse ainsi les 200 milliards de dollars chez nos voisins du Sud, comme en témoignent ici et là-bas la floraison des super quincailleries (les « méga-stores ») et l’audience des chaînes de télévision vouées exclusivement à la rénovation et à l’amélioration du « Home ».

Produits de consommation, la maison, son contenu et son paysage proche le sont devenus, insidieusement et malgré nous, sous l’influence combinée des raffinements techniques, du marketing agressif et des tentations du clinquant et du tape-à-l’oeil. Avons-nous vraiment besoin de tous ces gadgets domestiques qu’on nous propose (Do we really need all this stuff ?) se demandent finalement les auteurs ? Les impacts environnementaux de l’extension urbaine ne doivent-ils pas nous inciter à revoir nos valeurs et à densifier les villes ? Ne faut-il pas accroître la diversité des choix d’habitations, afin de mieux correspondre à la variété des styles de vie qui émergent aujourd’hui ?

Voilà une réflexion fort sensée, une charge en somme contre la surconsommation et le poids de l’uniformité, un plaidoyer enfin pour l’analyse courageuse et sans complaisance de nos besoins essentiels : se loger, se nourrir, vivre. « Dis-moi comment tu habites, je te dirai qui tu es », avançait le moto de l’exposition universelle de 1889, consacrée en partie aux façons de construire et d’habiter à travers le monde. Pour Friedman et Krawitz, l’habitation d’aujourd’hui est une maison de verre qui nous révèle à nous-mêmes. Et l’image reçue n’est guère séduisante.