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Comptes rendus

Saint-Jacques, Denis et Maurice LEMIRE, dir., La vie littéraire au Québec, V : 1895-1918. « Sois fidèle à ta Laurentie » (Sainte-Foy, Les Presses de l’Université Laval, 2005), 680 p.

  • Cécile Vanderpelen-Diagre

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  • Cécile Vanderpelen-Diagre
    Chargée de recherche FNRS
    Université libre de Bruxelles

Corps de l’article

Le cinquième tome de La vie littéraire au Québec, qui au total en comptera sept, reste fidèle aux exigences d’exhaustivité d’un projet collectif exemplaire. Soucieux d’être un outil de référence scientifique, ses auteurs offrent non seulement une réflexion problématisée sur les conditions de production du littéraire au Québec, mais également des instruments très utiles : tableaux chronologiques, bibliographie, synopsis biographiques, bibliographie très complète et index. La clarté du propos et des documents iconographiques très intéressants rendent la lecture aussi agréable que stimulante. Au fil de 700 pages, les auteurs ont mobilisé une riche documentation ainsi que les apports de la sociologie et de l’histoire. On regrettera cependant peut-être qu’aucune place ne soit laissée aux sources primaires inédites. Des indications sur leur lieu de conservation seraient des plus profitables. Nonobstant, il faut se réjouir de ce que certains éditeurs acceptent encore de publier ce type d’ouvrage, à la fois synthèse et ouvrage de référence.

Pour rendre compte des processus engagés dans la production et la réception des oeuvres, le livre s’articule autour de sept axes, qui correspondent à autant de chapitres : les déterminations étrangères (littérature française, culture américaine, catholicisme), les conditions générales (contexte politique, social, économique et artistique), les acteurs de la vie littéraire (formation, professions, pratiques associatives, vie théâtrale), le marché de la littérature (publication, périodiques, maisons d’édition, diffusion, bibliothèques), la prose d’idées (essai, histoire, biographie, etc.) et les textes d’imagination (poésie, théâtre, romans, récits brefs), la réception (instances de consécration, lieux de polarisation, définition de la littérature, etc.).

La période couverte dans ce tome se révèle intéressante à plus d’un titre, puisqu’elle se consacre à l’entrée du Québec dans le xxe siècle, et par là-même, dans la modernité. L’une des caractéristiques de la modernité est l’interrogation des institutions qui structurent le corps social sur les conditions de leur propre émergence. Les acteurs du champ littéraire ici étudié sont à cet égard absolument modernes. À l’heure de la constitution de ce champ, ils initient un discours tendant à réfléchir sur la littérature et ses frontières. « Au xxe siècle, l’histoire littéraire du Québec se caractérise notamment par la poursuite problématique d’un statut culturel autonome et légitime, tant au regard des autres activités intellectuelles qu’en rapport avec les autres littératures, en particulier la littérature française » (p. x).

Certes, de réelle autonomie, il ne saurait encore en être question. L’édition d’ouvrages littéraires est rendue difficile par l’absence d’éditeurs spécialisés en ce domaine et par la faible structuration du marché. La mainmise du clergé, tant sur l’édition que sur les bibliothèques, est un des obstacles majeurs au déploiement d’une édition littéraire. Cependant, le développement sans cesse croissant d’une presse d’information et de rubriques culturelles dans les hebdomadaires donne de nouveaux espaces d’écriture aux auteurs littéraires. Plus largement, il en va d’un accroissement des besoins en biens culturels, et de producteurs pour les fournir, qui touche tous les pays industrialisés. Si la voie royale pour devenir écrivain continue d’être le collège classique, le droit ou le clergé, l’émergence d’une presse dynamique assure des débouchés à une nouvelle bourgeoisie de plume, pas forcément liée à un parti politique. L’émulation intellectuelle qui en découle ne va pas sans des tentatives d’agrégation et de convergence des efforts, lesquelles sont liées au renouveau nationaliste qui éclôt à la fin du xixe siècle. Ainsi en est-il de l’École littéraire de Montréal et de la Société du parler français au Canada, foyers culturels d’encouragement aux écrivains. À côté de ces pôles institutionnalisés qui deviennent peu à peu des lieux de consécration du régionalisme et du nationalisme, des cercles informels se créent afin de défendre l’autonomie de l’art (Le Nigog, Le Soc, l’Encéphale). Le caractère éphémère de ces cénacles montre combien ce type de démarche est aléatoire. Leur survenue correspond toutefois à la mise en place d’un champ restreint (produisant une littérature pour littérateurs) à l’intérieur du champ littéraire, condition sine qua non du fonctionnement de ce dernier.

Le théâtre de création, nécessitant des moyens financiers et humains particulièrement importants, rencontre un surcroît de difficultés. Les classes moyennes, catégorie de spectateurs en constante progression, ne provoquent pas une capitalisation pouvant être investie dans une dramaturgie plus expérimentale. Quant au public cultivé, il est demandeur d’un théâtre d’orientation exclusivement français. Ce n’est donc pas dans ce genre que la « canadianisation » demandée par Julien Daoust pourra se réaliser.

Au demeurant, l’ouvrage montre – et c’est l’un de ses aspects les plus intéressants – que la « canadianisation » des oeuvres (dans les thèmes et la langue) n’apparaît pas comme un enjeu fondamental de l’autonomisation et de la légitimation des auteurs. Plus déterminante est l’émergence d’instances légitimantes, permise par le développement d’un discours critique organisé. Celui-ci surgit à la faveur de la naissance d’une presse spécialisée pour l’accueillir et d’un sursaut identitaire générateur de réflexions définitoires. Ces spécifications entrent de plain-pied dans le discours social grâce à l’introduction de l’enseignement de la littérature canadienne-française dans les classes secondaires. Camille Roy joue dans cette affaire un rôle majeur grâce à son Manuel d’histoire de la littérature canadienne-française (1918), qui offre une institutionnalisation durable du corpus littéraire québécois.

Le mérite majeur de ce nouveau volume de La vie littéraire au Québec est de traverser ce corpus en nous donnant les clés pour comprendre les logiques qui ont déterminé la consécration ou le succès des oeuvres. Il s’impose dès lors comme un instrument incontournable pour toute recherche en histoire culturelle.