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Comptes rendus

DONAGHY, Greg, dir., Le Canada au début de la guerre froide 1943-1957/Canada and the Early Cold War 1943-1957 (Ottawa, Ministère des Affaires étrangères et du Commerce international, 1998), 255 p.

  • Dominique Desrosiers

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  • Dominique Desrosiers
    Département d’histoire
    Université de Montréal
    Université de Paris-Sorbonne (Paris IV)

Corps de l’article

Cet ouvrage collectif compilé par Greg Donaghy, historien au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international, fait suite à un colloque tenu en novembre 1997 afin de marquer le trentième anniversaire du premier volume de la série Documents relatifs aux relations extérieures du Canada (DREC), fruit des liens serrés qui se sont tissés après la Seconde Guerre mondiale entre ce ministère et le monde universitaire. Pour l’occasion, on a demandé à quelques-uns des spécialistes de la politique étrangère canadienne les plus renommés de se prononcer sur des thèmes reliés aux réalisations de la diplomatie canadienne au cours de la période que l’on considère ici comme étant son « âge d’or », soit les années couvrant la fin de la Seconde Guerre mondiale et la première décennie de la guerre froide.

Les entreprises de diffusion des connaissances en matière de politique étrangère, telles celle qui est à l’origine de la publication du présent volume, tirent leur source dans les efforts déployés afin de mobiliser la population canadienne au cours de la Deuxième Guerre mondiale, présentée alors comme une lutte des sociétés ouvertes et démocratiques contre le totalitarisme. La conviction du gouvernement fédéral de la valeur et de l’importance de l’information publique sera par la suite renforcée par le développement de la guerre froide opposant le Canada et ses alliés à un nouvel ennemi totalitaire : l’Union soviétique. Les réalisations économiques, militaires et politiques du Canada au cours de la guerre contre les forces de l’Axe puis lors de la première décennie de la guerre froide alimentant un nouveau type de nationalisme canadien, il se fit jour, dans les milieux de la politique étrangère, dont une part non négligeable des dirigeants avaient été depuis le milieu des années 1920 recrutés chez les historiens universitaires, la conviction que le Canada devait déployer tous les efforts nécessaires pour atteindre « le même degré de raffinement culturel » que les grandes puissances avec lesquelles il avait accru la fréquence et la profondeur de ses contacts. D’où l’importance alors conférée à un projet documentaire calqué sur les modèles américain et britannique.

La Seconde Guerre mondiale ayant démontré qu’il était désormais impossible pour le Canada de se retrancher à l’abri de la sécurité relative conférée par la position géographique du continent nord-américain, un goût marqué pour l’internationalisme est apparu dans les hautes sphères politiques, militaires et économiques du pays. Sorti plus fort et plus indépendant que jamais du conflit, le Canada avait alors été propulsé au premier rang des maîtres d’oeuvre des efforts visant à mettre en place de nouveaux mécanismes régissant la sécurité collective et le commerce international dans le contexte inédit de la bipolarité. C’est ainsi que, selon Donaghy, le style diplomatique empreint à la fois d’idéalisme, d’imagination et de pragmatisme « créé » par Louis S. Saint-Laurent et Lester B. Pearson amènera le Canada, au cours des années 1950, à tirer profit de son statut de moyenne puissance sans passé colonial ou d’agresseur pour s’illustrer dans le rôle de médiateur. Comme le démontrent les textes faisant partie de l’ouvrage collectif dont il est ici question, plusieurs historiens et politologues mettent toutefois en doute l’émergence soudaine d’une politique étrangère canadienne originale et indépendante après 1945 et minimisent ainsi l’influence de Saint-Laurent et Pearson.

Se démarquant de la plupart des collaborateurs à l’ouvrage, Stéphane Roussel soutient que l’idéalisme des chefs de la diplomatie canadienne qu’il qualifie de « kantien » (en référence au Projet de paix perpétuelle du philosophe allemand) eut un impact décisif sur la définition canadienne de la nature que devait revêtir la « communauté nord-atlantique » lors des pourparlers qui menèrent à sa création, entre 1947 et 1949. Pour Denis Stairs, toutefois, c’est le prince Metternich et non Emmanuel Kant qui inspire la politique canadienne au cours de transition entre la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide. Selon lui, la lecture résolument réaliste du comportement des Américains et des Soviétiques qu’auraient faite les diplomates canadiens au milieu des années 1940 allait inspirer au Canada une attitude pragmatique et strictement centrée sur l’intérêt national et le calcul des forces en présence à l’égard de la constitution du nouvel ordre mondial. Cette prééminence de l’intérêt national est également souscrite par John English dans son article qui conteste la thèse voulant que l’adhésion enthousiaste du Canada à l’ONU aurait été motivée par des considérations d’ordre purement idéologique. Dominique Marshall parvient à des conclusions similaires dans un article qui fait la critique de la politique canadienne à l’égard de l’engagement des Nations Unies en faveur des droits des enfants, politique dont les grandes lignes auraient subi l’influence directe des tensions politiques inhérentes à la guerre froide.

Le Canada étant un pays essentiellement tourné vers l’Europe et évaluant, de ce fait, l’évolution de la situation internationale dans une perspective nord-atlantique, son intérêt et son implication dans le volet asiatique de la guerre froide reste limité. Tel est le propos tenu par Robert Bothwell dans un article qui souligne le caractère presque exclusivement américain des efforts déployés afin d’endiguer les avancées du communisme en Asie. En revanche, la politique canadienne allait se montrer beaucoup plus active en Europe, comme en fait foi l’article d’Angelika Sauer qui, prenant pour exemple la politique allemande du Canada, démontre que le début de la guerre froide n’a entraîné aucune transformation radicale de la politique canadienne en Europe, celle-ci ne subissant que quelques ajustements de circonstance. Cette assertion voulant que la continuité et non le changement ait caractérisé l’attitude du Canada sur la scène internationale est partagée par Hector Mackenzie, dont l’article aborde la non-concrétisation d’un « triangle nord-atlantique » qui devait servir, après la guerre, de pivot aux relations économiques extérieures du Canada. Finalement, l’article de J. L. Black se distingue de la discussion sur la nature de la politique étrangère canadienne puisqu’il traite de la vision du monde soviétique et de la perception du Canada qui en découlait, perception en vertu de laquelle celui-ci, enjeu de la lutte anglo-américaine pour la domination de l’Occident, devait ultimement servir de plate-forme à une invasion de l’URSS.

L’éventail relativement large des thèmes abordés par les huit auteurs permet au lecteur d’avoir un aperçu général complet de la politique étrangère et de sécurité du Canada au cours de la première décennie de la guerre froide. Il nous faut à ce sujet féliciter Greg Donaghy ainsi que les organisateurs du colloque pour avoir su réunir des spécialistes ayant des visions différentes et parfois même contradictoires de la nature et des objectifs de cette politique. En faisant la revue des aspects de la politique canadienne étudiés dans ce recueil, une seule carence nous vient à l’esprit et il s’agit de la quasi-absence de références à la notion de « couplage stratégique » Amérique du Nord – Europe. Cette notion est fondamentale pour la compréhension de la recherche par le Canada de l’intérêt national et de partenaires susceptibles de lui éviter de se retrouver isolé avec les États-Unis sur le continent nord-américain au cours de cette période. Cela étant, un article sur ce concept dont découle l’engagement soutenu d’Ottawa dans les questions de sécurité européenne au début de la guerre froide n’aurait pas été superflu.

En ce qui a trait à la forme, les lecteurs francophones pourront déplorer le fait que seul le chapitre rédigé par Stéphane Roussel soit écrit en français, chose qui n’est guère surprenante pour ce type de publication. À cet effet, on pourra toutefois se consoler par l’ajout, au début de chaque article, d’un résumé de vingt à trente lignes rédigé dans l’autre langue officielle, ce qui permet au lecteur unilingue de saisir l’essentiel de la thèse soutenue par chaque auteur.