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Comptes rendus

KELLY, Stéphane, dir., Les idées mènent le Québec. Essais sur une sensibilité historique (Québec, Les Presses de l’Université Laval, coll. « Prisme », 2003), 222 p.

  • Stephen Kenny

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  • Stephen Kenny
    Département d’histoire
    Université de Régina

Corps de l’article

Les idées mènent-elles le Québec ? À la lecture de cet ouvrage, la question reste sans réponse. Ce recueil présente des réflexions diverses et provisoires sur l’évolution de la sensibilité historique au Québec. Il s’intéresse également aux différentes idées qui l’ont traversé ainsi qu’à leur impact sur la compréhension de l’histoire et sur la façon dont la société se conçoit. Rédigées par des chercheurs expérimentés et par d’autres au début de leur cheminement intellectuel, ces pages présentent une richesse de perspectives.

Qu’on soit spécialiste d’histoire, de sociologie, de religion ou de science politique, il y en a pour tous les goûts. Avec des approches et des intérêts particuliers, il s’avère difficile, sinon injuste, de comparer des opinions et des arguments aussi disparates. Une lecture globale de ce volume laisse perplexe. Le mot galimatias vient à l’esprit, mais peut-être corne d’abondance serait plus à propos. Une telle variété peut avoir un effet pervers : certaines réflexions semblent plus convaincantes que d’autres.

Depuis la Révolution tranquille, la façon d’apprécier l’histoire du Québec est passée par plusieurs étapes. Les historiens ont suggéré différentes définitions historiographiques pour qualifier cette évolution. Stéphane Kelly, sociologue et directeur de cet ouvrage, distingue trois sensibilités qu’il dénomme moderniste, révisionniste et postrévisionniste. Les collaborateurs de ce collectif n’emboîtent pas tous le pas, certains préférant d’autres termes du genre nationaliste, néo-nationaliste et même uchroniste. La vieille notion de survivance, mise de l’avant par les écoles visant des changements politiques, économiques et sociaux, est maintenant contestée par une nouvelle génération de chercheurs.

Chaque génération discerne le passé selon sa propre perspective et en arrive à le comprendre et à le catégoriser selon les intuitions de son temps. Mais dès qu’on établit des catégories, il y a de nouveaux penseurs pour en inventer d’autres. Un tel processus n’est cependant pas inutile, il permet d’approfondir le sens de l’histoire. Dans le recueil de Stéphane Kelly, cette ébullition d’idées due à des perspectives fraîches incite les spécialistes établis à remettre en question leur construction du passé. Que le premier historien mentionné soit Eugene Genovese est à cet égard très significatif. Inspirateur d’une nouvelle société historique aux États-Unis et grand historien du Sud et de l’esclavagisme, Genovese lui-même est le modèle d’une évolution intellectuelle allant du marxisme au christianisme.

Au Québec comme ailleurs, les vérités acceptées sont ébranlées. La diabolisation de l’Église, la lourdeur de la Grande Noirceur, la rupture de la Révolution tranquille ou l’inévitabilité historique de la souveraineté ne constituent plus des consensus de la conscience historique. Les formules simplistes, comme la défaite des patriotes suivie d’une emprise cléricale, ne sont plus si évidentes. Cela implique une ouverture à de nouvelles façons d’étudier le passé. Par exemple, le catholicisme, devenu un sujet tabou au cours des années 1960 et 1970, recommence à intéresser les chercheurs. Cette religion, facteur d’identité fondamental depuis l’arrivée des Français en Amérique du Nord, est examinée à présent par de jeunes intellectuels peu familiers avec les valeurs et le soi-disant assujettissement des évêques. Par conséquent, cette nouvelle sensibilité au rôle de l’Église serait maintenant plus cérébrale que viscérale.

Les meilleurs essais de cette collection sont ceux qui restent ouverts à la signification et aux conséquences du changement, de la mutation des idées. Par exemple, après un survol éclairant de ce qu’il considère être une crise de la conscience historique, Gérard Bouchard fait preuve de perspicacité en conclusion. Cette crise, se demande-t-il, révèle-t-elle une radicalisation de la pensée ou doit-elle être considérée comme la révélation d’une pensée plus profonde ou simplement équivoque ? Dans ce même esprit interrogatif, Éric Bédard et Xavier Gélinas s’en prennent au procédé des historiens nationalistes en se demandant, « [...] n’ont-ils pas été les thuriféraires conscients d’une classe de technocrates décidés à faire table rase d’un passé gênant ? » (p. 89)

En empruntant certaines pistes de l’histoire, il est possible de faire fausse route et d’arriver à des impasses. On trouve des exemples de ces chemins qui ne mènent nulle part. En voici un : notant une certaine francité de l’Église catholique aux États-Unis au xixe siècle, Jean Gould semble découvrir une terre américaine plus sympathique aux catholiques que celle du Canada. Est-il au fait de la coopération, aussi controversée soit-elle, qui existait entre l’Église et l’administration coloniale britannique, ou encore se rend-il compte que les États-Unis vivaient au cours de cette période antebellum le plus violent épisode d’anticatholicisme de toute leur histoire ? Gould ne risque-t-il pas de déformer le passé ?

Finalement, reconnaissons qu’il y a des routes carrément laissées en friche. Il est frappant de constater l’absence de considération envers le Canada hors-Québec dans cet ouvrage. Malgré quelques mentions de titres, aucun penseur canadien-anglais ne figure dans l’analyse de ces essais. Cette absence est d’autant plus étonnante que leurs auteurs ne font pas preuve de fermeture d’esprit puisqu’ils s’inspirent de sources québécoises, françaises, américaines et même irlandaises. Compte tenu des propos du directeur de la collection Prisme dans laquelle cet ouvrage figure, l’exclusion de l’impact du Canada sur l’histoire des idées est intrigante. Guy Laforest souligne en effet l’importance de l’ouverture intellectuelle pour comprendre le Québec contemporain et il promet une place dans la collection pour les auteurs anglophones du Québec et du Canada. Mais ces bonnes intentions ne se concrétisent pas dans le livre de Stéphane Kelly.

Une telle constatation nous incite à élargir le débat. Le Canada anglais existe-t-il ? Certains chefs politiques de nos jours en doutent. Les intellectuels québécois se permettent-ils la même conclusion ? Les rapports historiques entre Canadiens d’expression française et anglaise doivent-ils être négligés ? Depuis cinquante ans, cette rencontre n’a-t-elle pas eu le moindre effet sur l’évolution de la sensibilité historique au Québec ? Les chercheurs québécois vont-ils laisser la question entre les mains d’auteurs comme Normand Lester ?

Qui ne se souvient pas de la division qui existait à l’époque du référendum de 1995 ? À l’époque une journaliste du Time Magazine a demandé à madame Alice Simard son opinion sur les Canadiens anglais. La mère du professeur Bouchard, collaborateur de ce recueil, et de l’ancien premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, a répondu qu’elle n’en avait jamais rencontré mais qu’elle était certaine qu’ils étaient gentils comme tout autre étranger. Sa réponse fait penser au premier discours comme chef de l’opposition de son fils en janvier 1994. M. Bouchard a déclaré que l’histoire nous enseignait que le problème du Canada est le Québec et que celui du Québec est le Canada. L’éloignement qui explique la réponse de la mère est peut-être devenu la conviction de son fils. Les penseurs québécois qui ont collaboré à la collection de Stéphane Kelly peuvent-ils plaider la même distanciation ?

Aucun auteur de ce livre ne calcule l’impact du Canada anglais sur la sensibilité historique québécoise. Sa compréhension équilibrée en reste incomplète.