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Comptes rendus

RAMIREZ, Bruno, La ruée vers le Sud. Migrations du Canada vers les États-Unis 1840-1930 (Montréal, Boréal, 2003), 277 p.

  • Patricia A. Thornton

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  • Patricia A. Thornton
    Department of Geography, Planning and Environment
    Concordia University

Corps de l’article

Traduction : André Poulin

Du milieu du xixe siècle jusqu’à 1930, le Canada fut l’un des plus grands bassins de population et de main-d’oeuvre des États-Unis. Cependant très peu d’attention a été accordée à ce déplacement important de population, à l’exception des Canadiens français qui ont quitté le Québec au xixe siècle. À l’aide de sources, inédites pour la plupart, et de quelques sources déjà connues, Bruno Ramirez contribue grandement à combler cette lacune. S’appuyant principalement sur le Soundex Index to Canadian Border Entries to the United States, dressé par le US Immigration and Naturalization Service, son livre La ruée vers le Sud. Migrations du Canada vers les États-Unis 1840-1930 offre la première analyse à l’échelle continentale de ce mouvement de masse, en présentant son contexte transatlantique, ses caractéristiques régionales importantes et le double rôle du Canada à titre de destination et de réservoir de migrants. Ramirez s’appuie sur les études magistrales qu’il a réalisées sur les mouvements des migrants canadiens-français et italiens dans l’économie nord-atlantique. Dans son nouveau livre (publié en anglais en 2001), il place la migration canadienne au centre de l’histoire canadienne et états-unienne, et situe dans leur contexte historique des questions actuelles telles « l’exode des cerveaux » et l’immigration illégale vers les États-Unis par la « porte de derrière », le Canada. Bien documenté, ce livre des plus utiles plaira principalement aux spécialistes étant donné l’abondance des renseignements et sa structure qui rend le récit peu fluide.

Le premier des cinq chapitres retrace les principales causes du grand exode canadien et offre une mise en contexte nécessaire pour la suite du livre. Le chapitre deux traite de l’apparition de la « frontière » en tant qu’obstacle au déplacement. Les États-Unis y ont introduit des contrôles de plus en plus rigoureux entre 1902 et 1924 afin d’enrayer l’entrée des personnes considérées comme indésirables (les illettrés, les « étrangers indésirables », les indigents, les malades et les personnes immorales)  ; ce qui a aussi empêché les Canadiens de se rendre librement aux États-Unis. Les chapitres trois, quatre et cinq représentent le coeur de l’ouvrage : Ramirez y livre les résultats de son analyse des données relatives aux passages à la frontière de 1906 à 1930. Le chapitre trois traite des Canadiens français (21%), le chapitre quatre, des Canadiens anglais (57%) et le chapitre cinq s’intéresse à ce que Ramirez nomme les ré-émigrants, des Canadiens nés à l’étranger qui s’établissent aux États-Unis après avoir vécu un temps au Canada : ce groupe a été peu étudié, même s’il représente un quart de tous les émigrants canadiens.

En raison de la nature des sources utilisées, La ruée vers le Sud ne nous offre pas une analyse culturelle étoffée, et ne présente ni les conséquences de l’immigration ni sa signification sur la vie de ceux qui l’ont vécue. Il n’apporte pas, non plus, de réponses à des questions théoriques plus larges comme l’a fait Betsy Beattie dans Obligation and Opportunity, une étude consacrée à la migration féminine des Maritimes vers les « Boston States » au cours des années 1880 et 1920 (que ne cite pas Ramirez). Cependant l’ouvrage de Ramirez comble un déséquilibre majeur dans l’historiographie canadienne, qui a jusqu’à maintenant davantage porté sur la migration des Canadiens français du Québec vers les villes textiles de la Nouvelle-Angleterre. En fait, le mouvement moins visible des Canadiens anglais était trois fois plus important. L’intégration des Canadiens anglais à la société américaine fut plus rapide, puisqu’ils n’ont pas édifié d’églises, de sociétés de bienfaisance ou d’autres institutions culturelles ethniquement distinctes, ni, de manière générale, créé de quartiers ethniques ou produit des documents caractéristiques. Ramirez s’appuie sur des sources arides, mais incroyablement riches en données statistiques – registres de la frontière sur plus de 21 000 émigrants, recensements et rapports publiés – afin de fournir des renseignements concernant l’âge, le sexe, le statut matrimonial, le lieu d’origine et de destination, ainsi que les relations personnelles des migrants canadiens.

Les conclusions générales sont présentées de façon convaincante et appuyées rigoureusement par les données. Ramirez démontre qu’il y a une continuité fondamentale dans la configuration spatiale et sociale de la migration canadienne vers les États-Unis. La plupart des migrants se sont déplacés à l’intérieur de leur région continentale vers de grandes et de petites villes près de la frontière, en s’appuyant sur de larges réseaux de parenté et de voisins établis de longue date. Pour l’essentiel, les migrants étaient des jeunes hommes célibataires âgés de 15 à 30 ans, même s’il y avait aussi des femmes. Parmi celles-ci, certaines cherchaient du travail, d’autres étaient des épouses et des mères. L’auteur démontre de façon convaincante certaines différences, que l’on soupçonnait, entre les migrations franco-canadienne et anglo-canadienne. La plupart des Canadiens français qui sont allés travailler dans les villes textiles de la Nouvelle-Angleterre étaient relativement pauvres, venaient de régions rurales et étaient généralement illettrés, alors que les migrants canadiens-anglais, qui s’établissaient dans des régions plus variées aux États-Unis, étaient en plus grand nombre des hommes d’affaires, des professionnels, des contremaîtres, des cols blancs et des ouvriers qualifiés. Malgré ces différences, Ramirez montre que les migrants canadiens de langue anglaise et ceux de langue française partis s’établir aux États-Unis au cours du xxe siècle étaient à bien des égards semblables. Une analyse démographique fine lui a permis de remettre en question l’idée dominante des « deux Canadas » en terre américaine, voulant que les Canadiens de langue anglaise et ceux de langue française venaient de deux régions séparées et distinctes du pays.

Étant donné que les trois mouvements migratoires ont beaucoup en commun, l’organisation de la matière, quelque peu maladroite, entraîne de nombreuses répétitions. La présentation des trois mouvements, à travers trois récits et trois séries de données statistiques, voile la dimension régionale distincte des « grands exodes canadiens ». L’Ontario, le Québec, les Maritimes, les Prairies et la Colombie-Britannique possédaient des contextes politique et économique différents, qui ont profondément marqué la nature et le processus de la migration. Le poids relatif des forces répulsives et attractives différait d’une région à l’autre. Or, Ramirez ne fait pas le lien entre cette réalité et la sélectivité des migrants. Il passe aussi sous silence l’importante question de l’impact de cette gigantesque et constante émigration sélective sur la santé économique de plusieurs régions canadiennes. Alors qu’il fait allusion à l’importance des sommes d’argent envoyées du Canada vers la Grande-Bretagne et l’Italie, il ne mentionne aucunement l’étendue de ce phénomène entre les États-Unis et le Canada.

Ramirez apporte une rectification nécessaire à nos idées préconçues des « deux Canada », présente un troisième type de mobilité et dépoussière une histoire des plus importantes autant d’une perspective canadienne qu’américaine. Globalement, La ruée vers le Sud est une riche contribution, bien documentée, de l’histoire relativement négligée, mais essentielle, de la migration des Canadiens vers les États-Unis entre 1840 et 1930, qui doit être lue autant aux États-Unis qu’au Canada.