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Comptes rendus

RYAN, Pascale, Penser la nation. La Ligue d’Action nationale, 1917-1960 (Montréal, Leméac Éditeur, coll. « Domaine histoire », 2006), 324 p.

  • Xavier Gélinas

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  • Xavier Gélinas
    Division d’archéologie et d’histoire, Musée canadien des civilisations

Corps de l’article

Penser la nation arrive à point nommé. Les études sur L’Action française et L’Action nationale, revue d’idées et de combats qui vient de célébrer son 90e anniversaire, ne manquent pas, mais aucune n’est pleinement satisfaisante. La plupart sont incomplètes, se concentrant sur un sujet précis ou une période restreinte. Ainsi, l’excellent mémoire de Jean-Claude Dupuis (1993) n’aborde que la période de L’Action française qui va de 1917 à 1928 (la revue renaîtra sous le nom d’Action nationale en 1933). L’essai récent de Catherine Bouchard, Les nations québécoises dans L’Action nationale (2002), se penche sur les années 1960-1990 et sur un seul thème – quoiqu’évidemment central. D’autres études sont devenues caduques, malgré leurs mérites, grâce aux progrès de la recherche ; c’est le cas du livre de Susan Mann Trofimenkoff qui date du début des années 1970. D’autres enfin sont imprégnées d’idéologie « révolutionnaire-tranquille » à un point tel que leur téléologie les empêche d’admettre la possibilité d’une mouvance dynamique, désintéressée et cohérente avant 1960.

Au fil du temps et de l’évolution de L’Action française puis nationale, l’auteure présente les aspects changeants de la revue (la place intermittente dévolue aux livres et aux arts, entre autres) et ses constantes, son administration, son nombre d’abonnés, ses célèbres enquêtes, ses numéros spéciaux. On peut suivre un à un les membres de la Ligue par une chronique minutieuse des arrivées et des départs. De copieuses indications biographiques et bibliographiques sont fournies. Pascale Ryan nous convie à la rencontre d’un groupe composite de clercs, de professeurs et de membres des professions libérales de tous âges – L’Action nationale ne s’est jamais caractérisée par une cohésion générationnelle, contrairement à Cité libre ou à Parti pris, par exemple –, assez hautement scolarisé, dont une forte proportion, dès le tout début, a complété ses études supérieures à l’étranger. Plusieurs « ligueurs » sont des experts reconnus dans leur domaine – songeons à Arthur Laurendeau en musique, à Maximilien Caron en droit, à Philippe Hamel en dentisterie, à François-Albert Angers en sciences économiques, à Guy Frégault en histoire, et à combien d’autres – qui décident de ne pas se retrancher dans leur tour d’ivoire universitaire ou le confort bourgeois de leur bureau et de mettre leurs lumières en commun en agissant pour la Cité. L’auteure a raison d’insister : les intellectuels, au plein sens français du terme, n’ont pas attendu la Révolution tranquille, ni même le Refus global, pour se manifester au Québec, et ne se sont pas recrutés qu’à gauche.

Parmi la somme de noms, de dates et de faits que doit comporter un tel ouvrage, il serait inévitable que de petites erreurs s’insinuent ; et pourtant, tout ce que le recenseur peut signaler est que Jean-Marc Léger est né en 1927, non en 1929 (p. 231) et qu’il exerça ses fonctions de délégué général du Québec à Bruxelles, non à Paris (p. 235). Cette prosopographie est donc irréprochable dans ses détails et rendra de précieux services aux chercheurs qui souhaiteront explorer des sujets connexes.

Tout en présentant les hommes – car il y eut peu de femmes – et leur Ligue, l’auteure ne peut manquer de se pencher sur le contenu de leur revue. Ici aussi, elle suit les années et se garde des analogies ou contrastes tentants mais souvent trompeurs parce qu’anachroniques. Le dépouillement graduel de la collection donne un survol descriptif, faute d’espace, et non une analyse de fond. Cette lecture sans prétention se révèle néanmoins enrichissante, en faisant voir comment les changements de la revue sont liés tantôt aux aléas du membership, tantôt à la situation québécoise ou canadienne dans son ensemble. Certains grands axes de la revue demeureront inchangés : l’appel à un réveil de la dignité nationale et au maintien de l’autonomie provinciale, la résistance à l’anglicisation sous toutes ses formes. D’autres reflètent la Zeitgeist, comme les projets de « restauration sociale » des années 1930 ou le pacifisme et le républicanisme (canadien) d’après-guerre. D’autres encore indiquent l’influence particulière d’individus clés : ainsi, Esdras Minville ne trouvera nullement contre-indiqué de se mêler de près aux discussions politiques à l’échelle québécoise, tandis que le jeune André Laurendeau, plus tard, traduira son malaise envers maintes thèses du nationalisme traditionnel qui avaient jusqu’alors guidé la revue sans dissidence. Son directorat (1937-1943, puis 1948-1954) amorce une période de remises en question et on verra souvent, dans les pages mêmes de la revue, cohabiter jusqu’à la toute fin des années 1950, dans un climat de « confrontation sans merci » (p. 255) plutôt que de dialogue courtois entre gens d’une même famille, les vues contrastantes des nationalistes fidèles à l’esprit groulxien, rafraîchi au besoin, et celles des néonationalistes comme Pierre Laporte et Jean-Marc Léger, sans parler des contributions sporadiques de plumes étrangères aux questionnements nationalistes, comme Gérard Pelletier et Claude Ryan.

On ne trouve qu’un reproche à adresser à Penser la nation : sa brièveté. Que le livre s’arrête à l’année 1960 décevra ceux qui auraient aimé savoir comment L’Action nationale vécut le bouillonnement identitaire des années subséquentes, mais il est compréhensible et historiquement logique de marquer une fin à ce moment-là, après avoir couvert plus de quatre décennies. Mais justement, les quarante premières années de ce qui fut, par sa durée, la variété de ses collaborateurs et la richesse de ses articles, la plus importante revue d’idées au Canada français n’auraient-elles pas bénéficié d’un plus long traitement ? Par souci, sans doute, de ne pas imposer une lecture trop académique, l’auteure renvoie périodiquement à sa thèse de doctorat, mais quelle proportion de lecteurs le fera ? L’historienne est ici victime de son succès. Eu égard à l’importance du sujet, dont elle nous convainc, et à sa prose toujours limpide, plus d’un lecteur aurait volontiers accepté quelques dizaines de pages supplémentaires pour suivre avec elle cette odyssée nationaliste.

En épousant fidèlement la chronologie, en contextualisant sans cesse mais sans pesanteur, en émaillant son récit de commentaires utiles que l’on peut parfois ne pas partager mais qui sont l’apanage des chercheurs ayant creusé leur sujet, le tout, en se tenant loin de toute théorie aprioriste, Pascale Ryan offre une oeuvre d’histoire intellectuelle vivante, incarnée.