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Comptes rendus

PAGÉ, Pierre, Histoire de la radio au Québec. Information, éducation, culture (Montréal, Fides, 2007), 496 p.

  • Anne F. MacLennan

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  • Anne F. MacLennan
    Département de communication, Université York

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Révision : Jean-Louis Trudel

Cet ouvrage ambitieux de Pierre Pagé, Histoire de la Radio au Québec. Information, éducation, culture, constitue une contribution de taille à l’histoire culturelle du Canada. Pagé relate le développement de la radio au Québec depuis son tout début (la télégraphie sans fil) jusqu’aux années 1980 (le triomphe du FM). Il défend de manière aussi convaincante que très étayée la thèse qui fait de la radio un élément constitutif du développement socioculturel du Québec.

La structure du livre permet une étude très fouillée de la radio. Au lieu de s’en tenir à une approche strictement chronologique, Pagé organise sa recherche selon cinq thèmes majeurs. Il commence par expliquer la genèse du média et la culture scientifique au Québec ; puis les rapports du journalisme et de l’information ; le rôle éducatif et culturel de la radio au service de la démocratie ; la radio comme médium musical ; et la radio comme médium dramatique.

Ces grands thèmes lui procurent un cadre propice à l’analyse du rôle fondamental de la radio dans la formation de la culture québécoise. Pagé met en évidence les liens que crée la radio, par-dessus le temps et l’espace, et qui confortent l’argument voulant que la radio soit essentielle à la vie au Québec. L’auteur reconstitue soigneusement les rapports unissant les réalisateurs de radio, les personnalités, les vedettes et les stations. Si on perd souvent de vue ces liens, le style narratif permet de suivre le développement des rapports de nombreux individus clés qui ont influencé l’évolution de la radio.

Pagé met à contribution sa connaissance étendue de la radio et des recherches à ce sujet depuis plus de trente ans pour réunir dans son livre plusieurs thématiques abordées par ces recherches. L’inclusion de toutes ces dimensions aurait été autrefois impossible en raison de la rareté de publications sur la radio. La plupart des monographies s’étaient auparavant concentrées, à juste titre, sur une station spécifique, un lieu, une politique ou une période.

L’ouvrage consacre beaucoup d’attention à CKAC et à Radio-Canada, avec raison. Pagé démontre dès les premiers chapitres que les premières stations largement écoutées, notamment CKAC et celles du réseau de Radio-Canada, ont déterminé la croissance de la radio au Québec. Nous aurions quand même voulu en savoir plus sur la situation dans les régions comme la Montérégie, le Saguenay-Lac-Saint-Jean et l’Abitibi-Témiscamingue et sur les stations de langue anglaise. Pagé critique l’adoption par CKAC d’une programmation en anglais ; il y voit le signe d’une culture en crise et un bilinguisme imposé. Ce thème revient souvent dans le livre, qui documente en détail l’influence des formats et des programmations en provenance des États-Unis au cours des dernières décennies. Les stations de langue anglaise sont presque exclusivement décrites comme des courroies de transmissions de l’influence américaine. Le développement des stations françaises au Québec est fort bien documenté, notamment le rôle de Radio-Canada à l’échelle de la province.

Pagé décrit les débuts de la radio et ses origines à Nicolet et au Séminaire de Saint-Hyacinthe. Il souligne l’importance des licences expérimentales, dix-huit en tout au Québec, des institutions scolaires et des universités détenant plusieurs d’entre elles. Le livre met en relief des personnages clés comme Jacques-Narcisse Cartier, qui fonde la station CKAC en 1922 après avoir fait carrière comme technicien expert et journaliste. Pagé soutient que le journalisme est demeuré en marge du monde de la radio, dominé par la diffusion de musique, jusqu’en 1938 quand les restrictions obtenues par la presse ont été levées à la demande du public dans le contexte de l’invasion allemande.

Contrairement aux analyses antérieures, Pagé n’insère pas les évolutions de la radio dans une périodisation politique. Il associe plutôt les transitions à l’apparition de personnages influents, aux changements de format et aux innovations technologiques. Il explique qu’à la fin des années 1930, CKAC a créé le « radio-journal », le décrivant comme « une chronique quotidienne de la vie collective de l’auditoire aussi bien que des grands événements du monde » (p. 84).

Histoire de la radio au Québec suit l’essor des actualités et de l’information à travers l’avènement des femmes journalistes avant la guerre ; la grève de l’amiante en 1949 et la grève des réalisateurs de Radio-Canada en 1958. L’ouvrage retrace ainsi l’expansion de cette couverture qui compte aujourd’hui quatre-vingt-dix émissions de nouvelles, y compris le Radio-Journal Revue de l’actualité et la Revue de la semaine. Il mentionne aussi des événements qui ont façonné la société québécoise, comme la visite du président de Gaulle en 1967 et le débat radiophonique Bourassa-Lévesque diffusé par CKAC en 1976. Pagé examine le développement de l’« information-spectacle » en tant que phénomène propre à la radio privée et aux discours de la société nord-américaine. Il s’intéresse aussi à l’impact des tribunes téléphoniques, aux changements dans la profession du journaliste et à l’« infotainment » dans leurs rapports avec le milieu de la radio et la société québécoise.

L’analyse que fait Pagé des rôles éducatif et culturel de la radio au service de la démocratie repose sur une étude des effets sur la radio de l’influence américaine, de la religion et des débats de société. Les années 1960 et la télévision ont forcé la radio à se donner une nouvelle identité. Pagé est alors de nouveau en mesure de relier cette transformation à la décentralisation qui entraîne la création d’un réseau de radios communautaires pendant les années 1970.

La conception contemporaine de la programmation radio est dominée par la musique, mais Pagé a gardé pour l’avant-dernière partie du livre sa description du rôle important de la musique contemporaine, de l’opé- rette et du chant choral aux premiers temps de la radio. Selon lui, le succès de la musique américaine à la fin des années 1970 est responsable d’une grave crise de la chanson québécoise. La dernière partie de l’ouvrage traite des spécialités de Pagé : le radiothéâtre, le radioroman et l’humour à la radio. En appui à sa thèse, ces formes dramatiques novatrices et d’origine locale confirment le rôle central joué par la radio dans la société québécoise.

Histoire de la radio au Qué bec. Information, éducation, culture est rédigé avec soin et restera un texte de référence. Le livre exploite un assortiment de sources publiées et d’archives tout en illustrant la situation unique de la radio dans la province au moyen d’anecdotes et d’exemples familiers. Pagé signe une argumentation convaincante en faveur de la centralité de la radio dans la formation de la culture et de la société québécoise.