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Comptes rendus

VAN DIE, Marguerite, Religion, Family, and Community in Victorian Canada : The Colbys of Carrollcroft (Montreal, McGill-Queen’s University Press, 2006), xx-282 p.

  • Nancy Christie

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  • Nancy Christie
    Département d’histoire, Université Trent

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Traduction : Steven Watt

Ce livre de Marguerite Van Die est une étude intensive de la famille Colby de Stanstead en Estrie. En exploitant une vaste correspondance intergénérationnelle, Van Die se concentre sur un thème en particulier, soit celui de la religion, vue comme une « expérience vécue » au sein de la famille. Elle cherche à donner une nouvelle interprétation à l’histoire religieuse en affirmant que la transition majeure vers l’évangélisme libéral, manifeste à la fin du xixe siècle, s’est produite à l’intérieur de la sphère religieuse domestique et non dans celle de l’Église institutionnelle. Il est aussi à noter que Van Die croie que cette importante mutation religieuse a une connotation sociale, dans la mesure où elle reflète les aspirations de la classe moyenne émergente. Les apports historiographiques que le livre prétend fournir couvrent un large spectre. Or, bien que l’auteure dresse un portrait, assez bien écrit, de la vie familiale de la classe moyenne, d’un point de vue méthodologique le choix d’appuyer son étude sur l’histoire d’une seule famille (même une famille qui a produit une riche correspon- dance à travers trois générations) révèle à la fois des forces et des fai-blesses. En basant son étude de cas sur la famille Colby, Van Die peut facilement illustrer la manière dont les changements socio-économiques ont modifié la vie familiale et religieuse à la fin du xixe siècle et au début du xxe, bien qu’il faille reconnaître que l’intérêt principal de l’auteure reste la vie conjugale de Charles et Hattie Colby au milieu de l’époque victorienne.

Il est clair que l’intérêt de Van Die pour cette famille découle de sa vaste correspondance, mais l’auteure aurait dû expliquer aux lecteurs en quoi son cas est typique ou exceptionnel. Dans quelle mesure l’emplacement de la famille dans la ville frontalière de Stanstead reflète-t-il la vie des familles protestantes canadiennes durant cette période ? À travers le livre, l’auteure réfère continuellement aux liens de la famille avec la culture américaine, mais ces liens ne sont pas théorisés. Malgré les influences américaines dans la vie des Colby, ils fréquentent quand même l’église méthodiste wesleyenne de Stanstead. Or, cette mouvance religieuse, de personnes d’origine américaine qui parviennent à s’identifier à des institutions religieuses britanniques, constitue l’élément interprétatif central de l’étude de Jack Little sur la vie religieuse des Cantons de l’Est[1], une étude que Van Die ignore presque tout à fait, tout comme d’ailleurs le corpus extensif d’études historiques sur la région faites par le même auteur. Van Die n’explique pas non plus comment son analyse rejoint les thèses de Lynne Marks et Hannah Lane[2], qui ont toutes les deux étudié la religion dans le contexte de petites villes au xixe siècle et, dans le cas de Lane, d’une autre communauté frontalière, celle de St. Stephen, au Nouveau-Brunswick, qui longe la frontière canadienne avec le Maine. De même, le livre néglige d’offrir une explication plus nuancée de la manière dont la croyance et la pratique religieuses soutenaient une identité de la classe moyenne et la différenciaient de celle de la classe ouvrière, ce qui aurait pu obliger l’auteure à revoir sa thèse sur la religion comme élément central de l’identité de la classe moyenne. À propos justement de la question de la classe sociale, Van Die ne démontre aucune connaissance de la vaste littérature internationale sur l’intersection de la vie religieuse et la classe sociale qui a rendu démodées les généralisations faciles sur la croyance évangélique comme un simple aspect de la formation sociale de la classe moyenne.

Quoique Van Die soit mieux connue comme historienne de la religion évangélique et que son intérêt pour l’histoire de la famille soit relativement récent, il est quand même étonnant qu’elle ne se soit pas familiarisée avec la grande richesse de la littérature canadienne et internationale sur la famille. Ces études ont remis en question le portrait de la famille idéalisée ou essentialiste qui domine le livre de Van Die. Chacune des catégories énumérées dans le titre du livre (la religion, la famille et la communauté) sont traitées comme des objets monolithiques et sont associées à « une idée de stabilité et de continuité dans une société dont l’ordre est menacé par l’itinérance, la fragmentation et la compétitivité » (p. 188). Présentée ici de façon naïve, l’ancienne dichotomie Gemeinschaft/Gesellschaft était la signature des théories orthodoxes sur la laïcisation et la modernité, des théories qui ont essuyé des critiques sévères des historiens de la religion et de la famille. Les lecteurs de ce livre ne trouveront aucune discussion des inégalités de force entre époux, entre frères et soeurs ou entre parents et enfants. Au contraire, selon Van Die, la religion semble avoir été transmise sans heurt d’une génération à l’autre au sein de la famille de façon relativement stable et peu controversée. Il est vrai que Van Die structure les chapitres du livre autour de thèmes liés à la différence sexuelle, pendant qu’elle étudie de façon systématique les différences entre les expériences religieuses de Hattie et de Charles. Mais elle ne montre pas comment Hattie aurait pu utiliser son plus grand engagement à la piété évangélique pour disputer ou bien critiquer le pouvoir de son mari au sein de la famille. Par exemple, l’auteure cite une lettre de Hattie à son mari dans laquelle elle lui raconte qu’elle était à l’église avec ses enfants et qu’ils ont tous regardé vers le fond du banc d’église où Charles s’assoyait d’habitude et qu’ils ont vu qu’il n’était pas là. Van Die en conclut que la famille était essentielle au maintien de la vie religieuse. Une autre interprétation serait que Hattie était en train de critiquer son mari pour ne pas s’être présenté plus souvent en famille lors des services religieux publics. Van Die n’étudie pas non plus de façon assez profonde la manière dont la pratique religieuse de Charles appuyait son rôle d’homme d’affaires. A-t-il profité, par exemple, de son implication considérable dans le financement et la gestion laïques de l’église locale afin d’établir des relations politiques ou d’affaires ? Ou avait-il une vision très contractuelle de sa relation personnelle avec Dieu ? Et comment sa religiosité en tant qu’homme d’affaires se compare-t-elle avec celle de l’homme d’affaires méthodiste sir Joseph Flavelle, dont la carrière a été analysée de façon si pénétrante par Michael Bliss[3] ? Dans sa description de la fréquentation de Hattie et Charles, Van Die note qu’il y avait rarement des discussions sur des questions religieuses dans leurs lettres. Une affirmation assez consternante quand on sait que les couples évangéliques plaçaient la religion au coeur de leur relation. Comment interpréter ce silence quand la place de la religion dans leurs vies était censée être centrale ? La seule fois où Charles y va de réflexions sur ses convictions religieuses c’est dans une lettre à sa future belle-mère, une méthodiste dévote, vraisemblablement afin de convaincre les parents, plutôt sceptiques de Hattie, qu’il peut faire un parfait époux. Doit-on voir dans cette lettre, comme Van Die, le témoignage d’une expérience de conversion religieuse, ou plutôt une stratégie réfléchie qui vise, comme une grande partie de la correspondance familiale, le renforcement de l’unité familiale ? Nous trouvons particulièrement troublant la rareté relative et la nature stéréotypée des réflexions religieuses dans la correspondance des Colby, ce qui aurait pu mener l’auteure à examiner d’autres thèmes que celui de la religion comme élément central des expériences de la famille. De plus, les informations fournies par Van Die au sujet de la religion semblent indiquer que la plupart des discussions entre les membres de la famille traitaient de leurs visites à l’église locale, ce qui soulève une question fondamentale au sujet de la conclusion générale sur le rôle central joué par la famille dans les changements religieux au xixe siècle. Sans aucun doute, l’institution a joué un rôle central dans leurs vies. Encore reste-il à savoir si les Colby participaient à la création d’un nouveau discours d’évangélisme libéral, ou si la famille constituait simplement un lieu parmi d’autres où ce discours circulait.

Ce livre soulève de nombreuses idées intéressantes, mais pour des raisons stylistiques ou méthodologiques, l’auteure a choisi d’utiliser les conclusions d’autres historiens (presque tous des Américains) au lieu de faire sa propre analyse. Certes, cette approche fournit un contexte global pour la micro-analyse d’une famille, mais malheureusement la trop grande dépendance de l’auteure envers des thèses qui ne sont pas les siennes donne l’impression que ses conclusions ne découlent pas de sa propre analyse des sources. La problématique encadrant cette étude, fondée sur l’historiographie, empêche l’auteure de générer de nouvelles questions qui auraient pu permettre une analyse plus nuancée et dynamique à partir de cette riche correspondance familiale. En conclusion, il faut également noter que ce livre véhicule une certaine idéologie dans la mesure où il présente la famille de l’époque victorienne comme une forme idéale à un moment où la définition même de la famille est en train d’être remodelée par la loi relative au mariage entre personnes du même sexe. Le monde dépeint dans cette étude intensive de la famille Colby est stable et harmonieux parce que la définition de la famille découle de la religion. Ainsi, la religion, la famille et la communauté s’intègrent parfaitement et fonctionnent essentiellement comme « un refuge dans un monde impitoyable ». Dans le dernier paragraphe de son livre, l’auteure se demande pourquoi la laïcisation a eu lieu au moment où l’entité familiale est de plus en plus sacralisée et y va d’une conclusion assez proche des points de vue des évangélistes nord-américains de droite, en affirmant que les changements au sein de la famille entraînent un déclin du religieux. Essentiellement, le message du livre est clair : la religion ne peut pas survivre comme une force culturelle significative à l’extérieur de la famille nucléaire hétérosexuelle.

Parties annexes