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Comptes rendus

FORTIN, Jean-Charles, Jacques SAINT-PIERRE et Normand PERRON, Histoire de Laval (Québec, Les Presses de l’Université Laval, coll. « Les régions du Québec », 2008), 341 p.

  • Claire Poitras

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  • Claire Poitras
    INRS-Urbanisation, Culture et Société

Corps de l’article

En retraçant l’histoire de l’île Jésus et de la ville qui s’y trouve, cet ouvrage vise à saisir les éléments définitionnels de l’identité lavalloise. D’entrée de jeu, les auteurs reconnaissent que Laval ne constitue pas une région culturelle au même titre que d’autres régions du Québec comme Charlevoix, le Saguenay ou encore la Gaspésie. Malgré cela, le livre fournit des pistes pour établir les traits de l’identité de la région de Laval. Partant du découpage des régions administratives du Québec pour mettre en lumière le processus de construction identitaire, les auteurs relèvent trois conditions ayant déterminé son caractère : l’arrivée massive de jeunes ménages en quête d’espace et de verdure à partir des années 1940, la constitution de la Ville de Laval en 1965 lors de la fusion de 14 municipalités et l’essor d’activités économiques fournissant des emplois aux Lavallois. Devenue une « région économique à part entière » (p. 229) depuis quelques décennies, Laval serait aussi une région d’appartenance et « un endroit où il fait bon vivre » (p. 290). Cette dernière caractéristique relève plus du slogan publicitaire que d’un fait historique scientifiquement démontré.

À l’instar des régions qui sont dans l’aire d’influence de la métropole, les auteurs soulignent le caractère ambivalent relié à la double appartenance identitaire : à leur propre région et à celle de Montréal. Retraçant l’histoire de l’occupation humaine du territoire de l’île Jésus, l’ouvrage vise à montrer comment, au fil des décennies, ses habitants en sont venus à se différencier de ceux de la région de Montréal, du moins en partie. La création de la Ville de Laval en 1965 constituerait un tournant dans la mise en forme d’une identité régionale. Par rapport aux autres régions du Québec, celle de Laval aurait émergé comme région culturelle tardivement, c’est-à-dire dans la seconde moitié du xxe siècle avec l’arrivée massive de jeunes ménages montréalais à la recherche d’un cadre de vie favorable à l’épanouissement de la vie familiale et dont l’habitat pavillonnaire, des loisirs organisés et le recours à l’automobile comme mode de transport constituent les ingrédients clés. Il est dommage que les auteurs n’aient pas eu davantage recours aux travaux sur l’histoire de la banlieue au Canada et en Amérique du Nord pour mieux faire ressortir les traits distincts du processus lavallois. D’autres enjeux ayant récemment marqué les villes de banlieue comme la diversification ethnique, la détérioration des infrastructures urbaines ainsi que le vieillissement démographique sont abordés dans l’ouvrage mais dans une perspective très locale.

Divisée en sept chapitres, l’étude fait ressortir trois types d’organisations sociospatiales qui ont marqué l’histoire de Laval depuis sa colonisation au xviie siècle : « campagne », entre « campagne et banlieue », puis « ville ». La vocation suburbaine du territoire est façonnée à partir de 1940, alors que des milliers de ménages montréalais viennent s’établir dans les nouveaux secteurs résidentiels. Entre 1941 et 1966, la population de l’île Jésus passe de 21 631 à 196 088 habitants (p. 189). Cette croissance démographique effrénée crée une demande de services publics que les petites municipalités n’arrivent pas à combler de manière satisfaisante. Dès lors, l’intégration des municipalités de l’île apparaît comme une solution aux problèmes que génèrent l’éparpillement urbain et le manque de planification. Mais l’ouvrage ne nous dit pas si la fusion a atteint tous ses objectifs.

Bien qu’un chapitre soit consacré à la géographie physique et à l’environnement naturel, le cadre bâti et l’environnement construit sont peu traités. Quelques pages sur les enjeux environnementaux contemporains auraient été utiles pour faire le pont entre le passé et le présent. Une question dont j’aurais aimé trouver la réponse est l’origine du toponyme du boulevard Le Corbusier. Est-ce parce qu’ils considéraient leur ville comme un prototype de la modernité urbanistique que les élus de Laval ont nommé un boulevard en l’honneur de l’un des pères du mouvement moderne en architecture et en urbanisme ? En outre, le patrimoine bâti et archéologique n’est pas considéré dans l’analyse. Est-ce là le reflet du faible intérêt que la municipalité porte à l’endroit de ces ressources et de leur intérêt historique ? Par ailleurs, l’ouvrage ne fournit pas de clé pour interpréter l’organisation sociospatiale de la ville et de ses lieux publics, ces derniers étant rares. La définition de la notion de ville repose strictement sur les fonctions administrative et institutionnelle. Les dimensions urbanistiques, sociales ou culturelles de l’urbain comptent peu pour les chercheurs.

L’ouvrage n’avance pas d’hypothèse forte, si ce n’est que la région de Laval a acquis son identité et une conscience régionales lors de la fusion des villes de l’île Jésus pour former la nouvelle ville de Laval en 1965. Les preuves et les faits historiques pour en faire la démonstration sont toutefois minces. Un autre argument avancé est que pour rompre avec son statut de banlieue-dortoir, les élites locales ont entrepris une démarche d’autonomisation en ce qui a trait aux institutions territoriales en mettant en place des structures administratives, économiques, sociales et culturelles à l’échelle de Laval. Avançant la thèse selon laquelle les élites locales (ou régionales) ont poursuivi l’objectif de faire de Laval autre chose qu’une banlieue-dortoir de Montréal, l’ouvrage ne fait pas d’analyse sociopolitique pour montrer comment ces acteurs sont parvenus à leur but. Qui plus est, l’apport au développement urbain de certains acteurs clés comme les promoteurs immobiliers n’est pas pris en considération, l’accent étant mis sur les élus locaux.

L’ouvrage comporte quelques erreurs d’édition et coquilles. Une photographie représentant l’inauguration d’un pont à Sainte-Rose en 1946 est reproduite en deux exemplaires (p. 45 et 209). À la page 250, une photographie nous montre des immeubles résidentiels en hauteur alors que la légende signale un véhicule de la Société de transport de Laval. À la page 96, on retrouve « mélice » au lieu de milice dans les sous-titres en marge du texte. Ces erreurs n’enlèvent rien à l’excellent travail de recherche iconographique et de représentation cartographique et graphique réalisé par l’équipe de rédaction.

Je dois avouer que j’ai entrepris la lecture de l’ouvrage avec certains doutes concernant la pertinence de consacrer une histoire régionale à Laval. Ai-je changé de point de vue ? Oui et non. Le travail de synthèse historique est très bien réalisé et nous procure un portrait nuancé du développement de l’île Jésus et des caractéristiques de sa population. Il reste que les auteurs ont un peu trop forcé la note par rapport à la quête d’une identité régionale, en particulier concernant les démarches pour se détacher de l’influence montréalaise. Ce faisant, ils soutiennent le principe contestable selon lequel pour forger leur identité, toutes les régions du Québec, y inclus celle de Laval, doivent être dotées notamment d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche pour se positionner par rapport à Montréal. Dans un contexte métropolitain, n’aurait-il pas été opportun de considérer la traversée des ponts comme un élément de liaison au lieu de la voir exclusivement sous l’angle d’une césure ?