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La fête du Travail à Montréal le premier lundi de septembre, symbole de l’affirmation de la classe ouvrière dans l’espace public (1886-1952) [1]

  • Jacques Rouillard

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  • Jacques Rouillard
    Département d’histoire, Université de Montréal

Couverture de Volume 64, numéro 2, automne 2010, p. 5-159, Revue d’histoire de l’Amérique française

Corps de l’article

En Amérique du Nord, la fête légale du Travail est célébrée le premier lundi de septembre et non le 1er mai comme en Europe. C’est une journée chômée qui est encore l’occasion de manifestation de travailleurs et travailleuses dans certaines villes au Canada et aux États-Unis [2]. Mais cette fête a perdu énormément de lustre au cours des dernières décennies et les démonstrations se font de plus en plus rares dans les villes en Amérique du Nord. Il fut pourtant une époque où des milliers de travailleurs et travailleuses syndiqués défilaient dans les rues de nombreuses villes pour marquer leur force et leur solidarité. Montréal était de ces villes où, pendant plusieurs décennies, les syndiqués ont voulu manifester la force du syndicalisme et illustrer l’affirmation de la classe ouvrière.

De nos jours, à Montréal comme dans les autres villes du Québec, rien ne vient marquer cette prétendue fête du premier lundi de septembre. Elle est une journée de congé chômée voulant commémorer le travail, mais elle a perdu toute sa signification originelle. Aucune organisation ne se manifeste pour la commémorer ou en expliquer la signification. Pour les centrales syndicales au Québec, le 1er mai représente la fête authentique des travailleurs et travailleuses à l’exemple de la fête internationale célébrée ailleurs qu’en Amérique du Nord. Le premier lundi de septembre est donc devenu une fête sans fête dont le sens est tombé dans l’oubli. Ayant perdu toute signification symbolique, ce jour s’est transformé en borne symbolique – peut-être pas pour longtemps encore – marquant la fin de l’été et des vacances et le début de l’automne avec la rentrée scolaire et le retour plein et entier au travail. C’est aussi une journée de congé bienvenue permettant un long week-end souvent marqué par des activités sportives ou encore une occasion de faire des emplettes.

Et pourtant, il n’y a pas si longtemps la fête du premier lundi de septembre était célébrée avec grand éclat par les syndicats montréalais affiliés aux unions internationales (d’origine états-unienne). Organisée par le Conseil des métiers et du travail de Montréal (cmtm) de 1886 à 1952, la fête avait comme élément central un défilé dans les rues de la ville. Cette célébration avait une ampleur considérable, dépassant toute autre manifestation publique à l’occasion d’une fête civique, y compris la fête des Canadiens français, le jour de la Saint-Jean-Baptiste [3]. C’était le défilé annuel structuré le plus imposant de l’histoire du Québec en termes de participation au cortège, à tout le moins jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.

En occupant collectivement un espace public, les syndiqués veulent manifester symboliquement la fierté de leur travail, la force du syndicalisme et leur identité comme classe sociale. C’est en ce sens aussi que la manifestation est comprise par les éditorialistes, les hommes politiques et les autorités religieuses. Bien avant la fameuse grève de l’amiante de 1949 et les années qui ont précédé la Révolution tranquille, elle illustre la vigueur de la « classe laborieuse » et le dynamisme du syndicalisme. Cette célébration reflète aussi l’importance du syndicalisme international et, à travers lui, l’influence sociale et culturelle des États-Unis sur le Québec.

Mais cette manifestation symbolique a connu un déclin à Montréal pour finalement disparaître à tel point que sa signification est maintenant tombée dans l’oubli. Cette fête, qui a mal résisté aux aléas du temps, représente une manifestation symbolique correspondant à des changements sociaux ancrés dans une période précise de l’histoire du Québec. Comme toute célébration symbolique, sa transmission n’est pas à l’abri du rejet, de la distorsion, de l’abandon et de l’oubli. C’est un bel exemple d’une fête institutionnalisée qui a connu un grand succès dans la première moitié du xxe siècle pour s’effacer dans la seconde. Comme nous le verrons, elle est victime de changement dans la composition du salariat et touchée aussi par l’avènement de la société de consommation.

Au début du xxe siècle, la ville de Montréal est l’une des grandes villes industrielles d’Amérique du Nord, au neuvième rang en fait selon la taille de sa population en 1920. Elle est alors sans conteste la métropole financière, industrielle et commerciale du Canada avec une population atteignant un million d’habitants en 1931. C’est une ville à majorité francophone, pour les deux tiers de sa population environ, alors que les anglophones en représentent approximativement le quart [4].

À cause de sa situation géographique, elle est largement soumise aux influences sociales et culturelles du continent nord-américain, dont celles du syndicalisme états-unien qui a dominé pendant longtemps le mouvement syndical canadien et québécois. À partir du milieu du xixe siècle, des syndicats venus du Sud du 49e parallèle ont débordé au Canada et les unions auxquels ils sont rattachés commencent alors à joindre l’épithète internationale à leur nom. Jusqu’aux années 1930, ils ont comme caractéristique d’organiser les travailleurs selon le métier de leurs adhérents, ce qui permet un meilleur rapport de force avec les employeurs lorsque vient le temps de vouloir négocier des contrats collectifs de travail. Par la suite, certaines unions internationales ont réuni les travailleurs et travailleuses par usine indépendamment de leur tâche afin de pourvoir syndiquer les employés de la grande industrie manufacturière.

À Montréal, les syndicats internationaux sont très largement majoritaires : 10 000 membres environ en 1901, 22 000 en 1921, 30 000 en 1931 et 50 000 en 1940 [5]. Pour les deux tiers environ, ce sont des francophones, très nombreux dans les syndicats de la construction, de l’imprimerie, de la chaussure et parmi les cheminots [6]. Cette proportion correspond d’ailleurs au leadership du cmtm (73 %) si on se fie à la consonance du patronyme des membres de la direction du Conseil de 1897 à 1930 [7]. On ne saurait donc assimiler le syndicalisme international à une institution étrangère à la société franco-québécoise. Mieux que toute autre institution, il incarne son américanité et l’influence exercée par les États-Unis sur la société francophone. Et parmi les valeurs qu’il transmet au Québec, il y a un événement symbolique majeur, la fête du Travail, célébrée le premier lundi de septembre avec autant d’enthousiasme à Montréal que dans les autres grandes villes nord-américaines. Elle y connaît même davantage de succès qu’ailleurs au Canada [8].

Un premier défilé de la fête du Travail à Montréal est organisé le 6 septembre 1886 par l’Union des cigariers. Regroupés par syndicats dans un ordre rigoureux, 2000 travailleurs syndiqués défilent dans les principales rues du sud-est de la métropole avec deux fanfares et des bannières. Plusieurs maisons sont décorées de drapeaux et de nombreux spectateurs se pressent sur le parcours. Après le démantèlement du défilé au Champ de Mars, les familles des syndiqués sont transportées par bateau au parc Elmwood Grove pour un pique-nique, des jeux et des compétitions sportives amicales. En fin d’après-midi, une plateforme est érigée dans le parc où des orateurs se font entendre. L’initiateur de la fête à Montréal, George Warren, président de l’Union des cigariers et ex-organisateur des assemblées de Chevaliers du travail, y vante les mérites du syndicalisme, tandis que les deux candidats ouvriers aux prochaines élections provinciales, William Keys et W. Robertson, invitent les travailleurs à les appuyer [9]. On reprend ainsi à Montréal une célébration qui, dans les années 1880, se répand dans les grandes villes nord-américaines.

L’initiative de la fête du Travail vient des États-Unis après le succès d’un premier défilé à New York en 1882, alors que de 10 000 à 20 000 travailleurs syndiqués marchent dans les principales rues devant une foule estimée à 250 000 personnes réparties le long du parcours. Défilant par syndicat dans un ordre presque militaire, ils arborent drapeaux, bannières et slogans inscrits sur des pancartes. Certains syndiqués portent leurs vêtements ou leurs outils de travail. Après quoi, ils sont invités avec leur famille à un pique-nique dans un parc de la ville où ils peuvent participer à des jeux, des compétitions sportives et s’adonner à une soirée dansante. La manifestation coïncide avec une rencontre de l’Assemblée générale de l’Ordre des Chevaliers du travail, organisation qui se porte à la défense des travailleurs. L’idée de consacrer un jour de fête aux travailleurs serait venue de Peter J. McGuire, fondateur et secrétaire général de la Fraternité internationale des charpentiers et menuisiers, qui le propose à une réunion du Conseil central des métiers et du travail de New York [10].

L’objectif consiste à consacrer une journée pour honorer les travaileurs syndiqués de la ville afin de montrer leur force et leur solidarité tout en voulant lancer un message aux politiciens pour qu’ils cessent de profiter des travailleurs [11]. On se rallie à un défilé au début de septembre puisque la fête « would come at the most pleasant season of the year, nearly midway between the Fourth of July and Thanksgiving, and would fill a wide gap in the chronology of legal holiday [12] ». Ce n’est donc pas pour commémorer un événement marquant que cette journée est choisie, mais pour des raisons plus prosaïques : le temps est habituellement plaisant à New York au début septembre et le jour retenu se situe au milieu d’une longue période sans fête chômée.

Cependant, l’idée de faire défiler des travailleurs dans les rues n’est pas très originale pour l’époque. Au XIXe siècle, il arrivait souvent dans des villes nord-américaines, y compris à Montréal, de marquer par un défilé avec bannières et fanfares l’anniversaire d’un corps de métier. Des marches dans l’espace public avaient lieu également pour appuyer une réclamation particulière, recruter de nouveaux membres, etc. [13]. Au XIXe siècle, le défilé sur les artères principales des villes apparaissait comme une importante forme de communication publique pour obtenir une reconnaissance sociale ou soutenir une cause [14]. Les groupes religieux, ethniques ou sociaux organisaient aussi de telles manifestations. Dans le cas des travailleurs, on peut même faire remonter aux guildes du Moyen Âge l’habitude pour les ouvriers de métiers de manifester leur savoir-faire en arborant leurs outils et leur costume de travail [15].

À Montréal, des défilés imposants de travailleurs ont précédé, à certaines occasions, la célébration de la fête du Travail. Dès 1867, les 8000 travailleurs de la Grande Association à Montréal défilent par corps de métier avec fanfares et drapeaux et portent à la boutonnière un ruban avec l’emblème de leur métier [16]. En 1881, des débardeurs montréalais en grève marchent dans les rues du port à deux reprises en juillet 1881 [17]. La ville de Québec n’est pas en reste car un syndicat extrêmement vigoureux, la Société des journaliers de navires (débardeurs), organise un défilé le 23 juillet de 1867 à 1878 pour rappeler sa victoire contre les marchands et les arrimeurs lors d’une grève en 1866. Entre 2500 à 5000 débardeurs participent à la marche avec bannières et fanfares [18].

Au xixe siècle, le défilé de la Saint-Jean-Baptiste à Montréal est aussi l’occasion pour des syndicats de montrer leur savoir-faire et leur contribution à l’identité canadienne-française. Dès 1855, les typographes de l’Union typographique Jacques-Cartier défilent avec un char allégorique comportant une presse d’imprimerie [19]. De 1874 à 1899, des syndicats sont présents lors du défilé du 24 juin pour souligner leur contribution au progrès de la « nation [20] ». Ainsi, en 1881, les 200 membres du syndicat affilié à l’Union internationale des mouleurs déambulent dans les rues avec deux chars allégoriques illustrant leur métier. Le tout est suivi d’un pique-nique à l’île Grosbois auquel sont invitées les familles de travailleurs et la population en générale [21].

Dans le cas de la célébration de New York le premier lundi de septembre en 1882, son originalité tient à ce que la fête vise à honorer le monde syndical et la classe ouvrière dans son ensemble et qu’elle est répétée chaque année par la suite. Tant aux États-Unis qu’au Canada, c’est la première fête qui soit célébrée un lundi et ce choix a probablement grandement contribué à la popularité de sa diffusion [22]. Le défilé de New York connaît un grand succès et le Conseil en recommande la célébration à d’autres conseils centraux pour en faire « a universal holiday for workingmen ». À son congrès de Chicago en 1884, la Federation of Organized Trades and Labor Unions, ancêtre de l’American Federation of Labor, adopte une résolution faisant du premier lundi de septembre la fête nationale des travailleurs et il en recommande l’observance à tous les salariés. L’idée fait rapidement tache d’huile puisqu’en 1889, la fête est célébrée dans 400 villes aux États-Unis [23]. Les syndicats pressent les villes, les États et le gouvernement fédéral de faire de cette journée une fête légale. Ils y parviennent dans plusieurs États et le président consent à ce qu’elle devienne une fête civique nationale en 1894.

Les syndicats au Canada, qui adoptent la fête dans les années 1880, invitent le gouvernement fédéral et les provinces à reconnaître ce jour comme fête légale pour honorer la classe ouvrière. Ainsi, les leaders syndicaux, témoignant devant la Commission royale d’enquête sur les relations de travail en 1886, de même que des résolutions adoptées par les délégués de syndicats au Congrès des métiers et du travail du Canada (cmtc) de 1888 à 1893 réclament que le gouvernement fédéral fasse du premier lundi de septembre une fête légale au Canada [24]. Il acquiesce finalement en 1894, la même année que le gouvernement fédéral aux États-Unis. Le premier lundi de septembre devient ainsi un jour férié chômé, le premier consacré à un groupe social, et avant même que le gouvernement dédie une fête à des groupes ethniques (saint Patrick, saint George, saint Jean-Baptiste). Trois autres fêtes chômées non religieuses sont alors en vigueur au Canada : le Jour de l’An, le jour de la Confédération et la fête de la reine Victoria [25].

Pour sa part, le maire de Montréal en fait une fête civique en 1889 recommandant aux employeurs de fermer boutique pour la journée [26]. Effectivement, de très nombreuses entreprises et commerces observent déjà cette consigne, ce qui permet aux ouvriers de participer au défilé et aux spectateurs d’être plus nombreux sur le parcours [27]. Quant au gouvernement du Québec, il fait du premier lundi de septembre une fête légale en 1899. C’est à cette époque également que les commissions scolaires prennent l’habitude de retarder le début de la rentrée scolaire au lendemain de la fête du Travail [28]. Dans la ville de Québec, le Conseil central des métiers et du travail organise un défilé chaque année le premier lundi de septembre à partir de 1891 et l’exemple est suivi dans plusieurs autres municipalités du Québec. En 1907, la fête est aussi célébrée avec un défilé à Saint-Hyacinthe, Hull et Saint-Jean [29].

La célébration du premier lundi de septembre, qui se répand dans les villes canadiennes à partir de 1883, est donc à l’origine de l’actuelle fête du Travail [30]. Elle se situe dans le courant nord-américain de célébration qui a prévalu à la suite du défilé de New York en 1882. Trois raisons s’imposent pour le reconnaître : le cmtc, principal organisme représentant les travailleurs canadiens, a réclamé que le premier lundi de septembre devienne fête nationale ; elle est célébrée par la suite à chaque année à la même date en hommage aux travailleurs salariés canadiens. Enfin, lorsqu’ils veulent tracer l’origine de la fête du Travail, les leaders syndicaux et les journaux montréalais font référence à la célébration de New York en 1882.

Le défilé à Montréal

Nous l’avons vu, la première fête du Travail à Montréal est organisée en 1886 à l’instigation de l’Union des cigariers. Trois ans plus tard, elle en cède l’organisation au Conseil central des métiers et du travail de Montréal. Fondé le 12 janvier 1886, le Conseil central regroupe alors des syndicats internationaux et des assemblées de Chevalier du travail. Son rôle politique consiste à faire connaître le mouvement syndical et à acheminer des réclamations auprès des pouvoirs publics, principalement vers le Conseil de ville de Montréal. En 1897, le Conseil se fractionne lorsque la plupart des syndicats internationaux le quittent pour former le Conseil des métiers fédérés et du travail de Montréal. Ces derniers reprochent au Conseil central d’accorder aux assemblées un même nombre de délégués aux assemblées des Chevaliers qu’aux syndicats internationaux qui comptent habituellement beaucoup plus de membres [31].

Cette division se transporte dans les rues de Montréal : chaque conseil organise des défilés de la fête du Travail parallèles de 1898 à 1907. Avec l’augmentation importante du nombre de syndicats internationaux à Montréal, le Conseil fédéré supplante rapidement le Conseil central. Ce dernier annule son défilé à partir de 1908 pour ne conserver qu’une fête champêtre dans un parc, manifestation qui perdure jusqu’en 1915 [32]. Le Conseil fédéré devient en 1903 le Conseil des métiers et du travail de Montréal (cmtm) tandis que le Conseil central adopte le nom de Conseil central national des métiers et du travail de Montréal.

Départ du défilé du 5 septembre 1904 à l’angle de l’avenue des Pins et de l’avenue du Parc

Source : La Patrie, 6 septembre 1904, 1

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La forte croissance du syndicalisme international à Montréal dans la première moitié du xxe siècle donne rapidement une envergure considérable au défilé du cmtm. Détenant une charte de l’American Federation of Labor, le Conseil représente un organisme central pour les syndicats internationaux afin de faire connaître leur mouvement et défendre les intérêts des syndiqués et des travailleurs en général. Le préambule de sa constitution de 1897 précise qu’il a pour but « d’organiser et d’unir les classes ouvrières pour leur protection mutuelle, leur éducation et leur avancement social [33] ».

Outre un travail d’éducation des syndiqués et de la population en général, sa principale tâche consiste à adopter des résolutions destinées aux organismes municipaux, notamment le Conseil de ville de Montréal. Les délégués votent également des résolutions pour qu’elles soient débattues aux assemblées annuelles du Congrès des métiers et du Travail du Canada et acheminées par la suite au gouvernement d’Ottawa et de Québec. De ses revendications se dégage un projet de société proche de celui qui anime de nos jours le syndicalisme et que nous caractériserons de social-démocrate [34]. Les réunions bimensuelles du Conseil, dont rendent compte les grands quotidiens, attirent en moyenne une centaine de délégués de syndicats. Des comités permanents se greffent aux activités du Conseil dont celui de la fête du Travail qui supervise l’organisation du défilé et de la fête champêtre pour les familles des syndiqués.

Défilé, rue Sainte-Catherine, des membres du syndicat, local no 21, de l’Union internationale des mouleurs d’Amérique du Nord

Source : L’Album universel, vol. 20, 73, 445, 12 septembre 1903

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Organisé avec soin, le défilé, très bien structuré, s’effectue dans un ordre rigoureux, presque militaire, selon le modèle des marches dans les autres villes nord-américaines. Les syndiqués sont regroupés par syndicat avec une place précise pour chacun d’eux [35]. Seuls les membres des syndicats approuvés par le comité d’organisation défilent dans les rues pendant au moins une heure et demie. Il y a donc une séparation nette entre les acteurs du défilé et les spectateurs qui sont très nombreux le long du parcours.

Comme le montre le tableau 1 (p. 46-47), le cortège des syndiqués prend véritablement son envol au début du siècle avec une participation oscillant entre 10 000 et 20 000 travailleurs [36]. C’est l’époque où certains syndicats imposent même une amende de 1 $ à 3 $ aux syndiqués qui ne participent pas au défilé [37]. Contrairement aux États-Unis et dans plusieurs villes au Canada, il n’y a pas de baisse de la participation des syndiqués à la manifestation avant et après la Première Guerre mondiale [38]. Parfois même, particulièrement de 1918 à 1925, années de fort militantisme, on compte entre 25 000 et 30 000 syndiqués qui déambulent dans les rues.

C’est par la suite que les marcheurs se font moins nombreux, même si les syndicats affiliés au cmtm comptent des effectifs plus substantiels. Les dirigeants syndicaux commencent alors à faire appel au sens du devoir des syndiqués pour qu’ils se joignent au défilé. Il n’en reste pas moins que le cortège comprend souvent entre 15 000 et 20 000 syndiqués de 1929 à 1942 lorsque le temps est clément. Après la Deuxième Guerre mondiale, la participation s’étiole pour des raisons que nous verrons plus bas.

Quant à la foule le long du parcours, elle atteint un nombre impressionnant de spectateurs selon le compte rendu des journaux. C’est entre 100 000 et 200 000 personnes qui se massent sur les trottoirs par beau temps. Compte tenu de la population de Montréal et de sa banlieue, c’est le tiers des habitants qui assistent au défilé. Et nombreuses sont les maisons qui sont décorées le long du parcours et où flottent des bannières et des drapeaux patriotiques (Union Jack britannique, Red Enseign, tricolore français). C’est un événement marquant de la vie publique des Montréalais.

Le défilé est organisé avec soin par le Comité de la fête du Travail qui obtient parfois un appui financier de la ville de Montréal. Faire défiler des milliers de travailleurs de façon ordonnée dans les rues nécessite une organisation méticuleuse et une préparation de plusieurs mois. Les journaux font connaître la place précise assignée à chaque syndicat. Un commissaire ordonnateur à cheval avec des adjoints assure le bon déroulement du cortège. Des policiers, parfois à cheval, ouvrent la marche. Les syndiqués déambulent parés de leurs plus beaux habits (souvent redingote noire avec chapeau), le plastron enrubanné d’insignes et de boutons à l’emblème de leur syndicat. Certains portent avec fierté leurs vêtements de travail : par exemple, les plâtriers en costume blanc, les peintres aussi en blanc avec casquettes et gants blancs, les ferblantiers en salopette bleue et les mouleurs avec un pantalon noir et un chandail portant le sigle imu (Iron Moulder Union), etc. Les femmes feront partie du défilé à partir de 1902 ; elles sont plus nombreuses à mesure que sont formés des syndicats féminins, notamment à la fin des années 1930.

Tableau 1

Participation et assistance au défilé de la fête du Travail à Montréal

Participation et assistance au défilé de la fête du Travail à Montréal

Moyenne des estimations des participants et de la foule se massant le long du parcours selon trois quotidiens montréalais lorsqu’ils en font mention (La Presse, La Patrie, The Montreal Daily Star). Pour 1899, 1902, 1903, 1904 et 1905, la moyenne est établie selon la participation aux défilés des syndicats affiliés au Conseil fédéré et au Conseil central. Les estimations n’ont évidemment rien de scientifique. Il arrive parfois que la pluie réduise substantiellement la participation des travailleurs et le nombre de spectateurs. Les effectifs du CMTM de 1912 à 1936 proviennent des déclarations fournies par le secrétaire du Conseil au ministère fédéral du Travail ; elles ne sont pas toujours fiables, mais elles offrent un ordre de grandeur (Organisations ouvrières au Canada [Ottawa, ministère du Travail], 1912-1951). Les données de 1937 à 1951 sont tirées des estimations mieux fondées de Bernard Dionne (Les « unions internationales » et le Conseil des métiers et du travail de Montréal, 1938 à 1958, vol. 1, thèse de doctorat [histoire], Université du Québec à Montréal, 1988, 275).

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Char allégorique du syndicat, local no 134, de la Fraternité internationale des chaudronniers d’Amérique du Nord

Source : La Patrie, 2 septembre 1902, 2

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Les membres de l’exécutif des syndicats défilent à pied en fin de cortège, d’abord en carrosse tiré par des chevaux et, plus tard, en automobile. Ils sont accompagnés de personnalités politiques invitées, provenant de la ville de Montréal, du gouvernement du Québec et d’Ottawa. Le maire de Montréal participe presque toujours au défilé tout comme des échevins, députés et ministres, parfois même le premier ministre du Québec. Les dirigeants syndicaux font parvenir un message de circonstance à la population qui est reproduit textuellement dans les journaux à partir des années 1930. Le cmtm publie un programme souvenir commémorant la fête du Travail.

Afin de donner un air de festivité à la marche, plusieurs fanfares accompagnent le défilé (22 fanfares en 1919) et la plupart des syndicats affichent des bannières de soie à l’emblème de l’union internationale à laquelle ils sont affiliés. Des affiches mettent souvent en relief des réclamations syndicales comme : « Engagez le travail honnête », « Suppress the work of children [39] », « L’Union fait la force [40] », « À bas les monopoles [41] » « À bas les trous infects où on fait un travail de mercenaire et misérable [42] », « Pas de scabs [43] », « En grève depuis 25 semaines et toujours solides [44] », « La semaine de travail de 44 heures », « Vacances payées [45] ».

Plusieurs chars allégoriques illustrant le métier des syndiqués font aussi partie de la manifestation. Les travailleurs veulent montrer qu’ils sont fiers de la pratique de leur métier. Ainsi des menuisiers s’occupent à construire portes et cadres de fenêtre sur un char ou encore des tailleurs de pierre découpent un gros bloc de pierre. En 1927, parmi les nombreux chars allégoriques, l’un d’entre eux montre deux vieux cordonniers travaillant sur un petit banc en contraste avec les machines modernes moins fatigantes pour les travailleurs, un autre expose des appareils électriques modernes tandis qu’un tramway datant de 1892 tiré par deux chevaux est suivi par un tout nouvel autobus transportant 95 employés [46]. En 1950, des machinistes réparent un moteur d’avion monté sur un camion, un soudeur et un riveteur travaillent sur un immense réservoir installé sur une plate-forme d’un camion tandis que, sur un autre char allégorique, la reine des midinettes est assise sous un immense rouleau de fil en compagnie de travailleuses lançant aux spectateurs des bouts de galons à mesurer [47].

Pour inciter les syndicats à réaliser un char allégorique, un prix est attribué à partir de 1917 au syndicat qui présente le plus beau char en tenant compte aussi du nombre de syndiqués et de leur tenue vestimentaire. Plus tard, le journal La Presse patronne ce prix accompagné d’une coupe en argent [48]. Des employeurs sont tentés de contribuer financièrement à la réalisation de chars allégoriques tant pour manifester leur appui à leurs employés que pour faire connaître leur marque de commerce. Une première requête est faite en ce sens au Conseil en 1935. Le comité d’organisation de la fête accepte qu’une entreprise contribue à la réalisation d’un char allégorique, sous réserve qu’il n’y ait pas d’annonce sauf une plaque avec le nom de l’entreprise [49]. Plus tard, après la Deuxième Guerre mondiale, cette plaque se transforme sur certains chars allégoriques en marque de commerce bien en évidence comme c’est le cas également dans plusieurs autres villes canadiennes [50].

Le parcours du défilé est révélateur de l’importance qu’on veut lui accorder. Les premiers défilés se tiennent dans les rues commerciales de l’est de Montréal depuis le Champs-de-Mars (arrière de l’Hôtel de ville actuel). À partir de 1889, le défilé se déplace davantage vers l’ouest de la ville en empruntant les artères du centre financier de Montréal (rues Saint-Jacques et McGill) pour revenir dans l’est dans les rues Sainte-Catherine et Saint-Laurent jusqu’au parc de l’Exposition (rue Mont-Royal). De 1906 à 1934, le cortège abandonne le quartier des affaires pour se concentrer davantage dans les rues commerciales. Depuis le carré Viger, les syndiqués empruntent le parcours formé principalement des rues Saint-Denis, Sainte-Catherine, Saint-Laurent, Ontario et Amherst pour terminer au carré Papineau. Ce sont des rues de quartiers ouvriers plus susceptibles d’attirer des spectateurs avec un lieu de démembrement proche du populaire parc d’amusements Dominion. De 1934 à 1952, le défilé débute au parc Lafontaine et se termine au carré Viger en empruntant notamment les rues Sherbrooke, Papineau, Sainte-Catherine, Saint-Laurent et Craig (maintenant rue Saint-Antoine).

Après le défilé, la célébration se poursuit par une fête champêtre pour les ouvriers et leur famille dans un des grands parcs à la périphérie de la métropole ou encore dans un populaire parc d’attractions privé. Ce sont les parcs Sohmer au début du siècle (aujourd’hui derrière la maison de Radio-Canada), Dominion (situé entre le fleuve et la rue Notre-Dame) dans les années 1920 et 1930 et Belmont (Cartierville) pendant et après la Deuxième Guerre mondiale. Des jeux et des activités sportives sont prévus tant pour les syndiqués que pour leur famille : courses, lancée du poids, jeux d’adresse, souque à la corde, etc. Des prix sont remis aux gagnants. Il peut aussi arriver qu’un banquet réunisse les principaux dirigeants syndicaux suivi d’une soirée dansante et d’un feu d’artifice. C’est l’occasion donc de fraterniser et de manifester une solidarité entre familles ouvrières.

Pour donner une plus juste idée du caractère de la manifestation, arrêtons-nous à l’année 1914, date du 25e anniversaire de l’organisation de la fête [51]. Le ralliement des syndicats internationaux a lieu cette année-là place Viger. Le défilé, qui s’ébranle à 9h30, compte 67 syndicats de métier, 12 fanfares qui jouent les hymnes nationaux, une dizaine de chars allégoriques, un nombre « infini » de drapeaux et de bannières aux couleurs canadiennes, anglaises, françaises, belges et américaines. La foule des spectateurs massés des deux côtés de la rue observe et applaudit au passage de ces travailleurs dont le nombre est évalué entre 15 000 et 20 000.

Les membres de plusieurs syndicats portent avec fierté leurs vêtements de travail : les plâtriers en costume blanc, les ferblantiers en salopette bleue avec leur casque en fer blanc, les métallurgistes en tricot rouge, les mouleurs avec leur pelle sur l’épaule, les souffleurs de verre portant à la main une canne en verre et les cigariers portent aux lèvres un cigare de choix. Le char allégorique du syndicat des ingénieurs stationnaires fait voir une machine à vapeur en action ; un autre, celui des débardeurs, représente un navire en chargement ; un troisième illustre la construction métallique ; et un autre, celui des tailleurs de pierre, fait entendre un air connu grâce aux coups de boucharde sur une immense galette de pierre. Pour sa part, l’Union des employés civiques est escortée par plus de cinquante cavaliers.

Le maire de la ville, Médéric Martin, escorté d’un détachement de constables et de pompiers en grande tenue, marche dans les rangs de l’Union des cigariers, dont il est membre. L’exécutif du Conseil des métiers et ses invités ferment le cortège. En après-midi, un pique-nique pour les familles ouvrières a lieu au Parc Dominion où un programme de jeux est prévu pour les enfants et les adultes. Des prix sont accordés aux gagnants. Les journaux rendent compte le lendemain des noms des vainqueurs. Dans leur compte rendu de la fête, le journal The Montreal Daily Star titre : « Record of Labor Best in History ; Parade Monday » ; et La Presse : « La Fête du travail chômée avec éclat. Une manifestation grandiose », célébrée, selon le journaliste, « avec tout l’éclat et le succès accoutumé ».

En 1919, au faîte de la participation syndicale, le défilé, qui « n’avait jamais revêtu un caractère aussi grandiose » selon La Patrie, compte 30 000 ouvriers membres de 125 syndicats marchant pendant deux heures. Ils sont accompagnés de 22 corps de musiciens et d’une quarantaine de voitures ou chars allégoriques où flottent des centaines de bannières et de drapeaux [52]. Sur le parcours, les maisons sont décorées, et des milliers de personnes sur les trottoirs applaudissent les participants. Le défilé est si imposant que le syndicat en tête du défilé a atteint le point de rupture de la parade au carré Papineau alors que le dernier syndicat n’est pas encore parti du point de ralliement au carré Viger. Le président du cmtm, John T. Foster, évoque dans son message que

la fête du Travail était un jour de réjouissance, et que (la classe ouvrière) ne devait pas craindre de manifester sa force, et qu’elle doit être fière du progrès accompli cette année par le travail organisé. Les classes laborieuses dormaient, elles se sont réveillées aux idées nouvelles de liberté. Le désir de jouir de la vie est devenu son cri de ralliement. Le prolétariat reprend conscience de sa force [53].

Signification syndicale de la fête

Une fête doit être marquée par le désir de rompre avec la routine du quotidien dans une atmosphère de joie et d’allégresse. Son sens original comporte la notion que « la fête ne se donne pas en représentation, mais qu’elle se vit [54] ». La fête du premier lundi de septembre correspond pleinement à cette définition car elle se vit collectivement dans l’important défilé auquel les travailleurs participent en déambulant dans les rues. Ils deviennent eux-mêmes des acteurs de la démonstration et non de simples spectateurs. Le défilé se distingue ainsi de ceux de la Saint-Jean-Baptiste et de la Saint-Patrick à Montréal ou encore des défilés marquant la fête du Canada.

Par ailleurs, l’objectif de la célébration ne consiste pas uniquement à se réjouir et à se divertir. Au-delà des festivités, les organisateurs veulent donner à la fête une signification précise. Elle n’est pas un rappel à contenu historique comme le Memorial Day aux États-Unis ou le Victoria Day au Canada anglais. Elle ne commémore pas non plus un douloureux épisode lié à l’histoire des travailleurs comme le jour du 1er mai. C’est plutôt une fête qui vise à rappeler l’appartenance à une entité collective, mais pas au même titre que les fêtes nationales où on se réjouit d’être canadiens-français, québécois ou canadiens. La fête du Travail invite à célébrer une identité sociale, celle des travailleurs salariés, une classe sociale en pleine expansion à la fin du xixe siècle. L’éditorialiste du journal La Presse le réalise dès 1888 :

Oui, la fête du travail n’est pas une simple démonstration qui doit être un jour de repos après une année de labeur ; mais c’est l’affirmation solennelle d’un corps important qui vient affirmer sa puissance et reconnaître publiquement ses obligations, avec toute la dignité qui convient à la noblesse et à la grandeur du travail [55].

Le journal La Presse consacre souvent sa une à promouvoir la fête du Travail

Source : La Presse, 30 août 1902, 1

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La première célébration à Montréal en 1886 survient précisément au moment où les travailleurs syndiqués veulent étendre leur influence au niveau politique. Le Conseil central des métiers et du travail de Montréal, formé la même année, a pour rôle principal de se faire l’interprète de la classe ouvrière. L’organisme veut manifester la présence de cette classe ouvrière de manière symbolique en occupant l’espace public par un défilé annuel grandiose. Il veut illustrer l’importance et le pouvoir des travailleurs salariés tout comme la légitimité du syndicalisme, une organisation encore largement contestée par les employeurs à cette époque. À travers cette manifestation de solidarité, les syndiqués affirment leur contribution essentielle au développement de la société et leur désir aussi d’obtenir une reconnaissance sociale.

Même si la célébration se situe dans un cadre institutionnel sans volonté de contestation radicale de l’ordre social, l’occupation de la rue représente « an assertion of power », « an annual assertion of class presence », « a symbolic assertion of the fundamental power of workers ». Cette explication de l’historien Eric J. Hobsbawm pour le défilé du 1er mai en Europe convient aussi au premier lundi de septembre à Montréal. Les syndiqués veulent affirmer symboliquement l’existence des travailleurs salariés comme classe sociale et leur contribution au développement de la société. « Pourquoi célébrer la fête du travail ? » demande le leader ouvrier Gustave Francq en 1932 :

le jour choisi par le Travail Organisé – choix ratifié par la suite par les gouvernements du Canada et des États-Unis – pour glorifier le rôle joué dans la société par la classe ouvrière, pour reconnaître la part importante qu’elle prend dans la marche en avant du progrès et de la civilisation, journée qui lui permet de démontrer au public sa force numérique, son énergie et sa solidarité [56].

C’est le sens aussi qui ressort des messages publics diffusés chaque année aux travailleurs et à la population en général par les dirigeants syndicaux (le procédé s’institutionnalise dans les années 1930) [57]. Désireux de souligner la solidarité des « masses laborieuses », ils s’appliquent aussi à affirmer sa puissance aux employeurs et à la classe politique. C’est ce que rappelle, en 1917, Edmond Clermont, président du syndicat montréalais de l’Union internationale des cigariers :

À la veille de la fête du Travail, il est de mon devoir de président de votre union de vous rappeler qu’à chaque année tous les ouvriers syndiqués font une démonstration dans le but de bien démontrer leur force aux capitalistes et aux gouvernants afin qu’on se pénètre bien de cette idée que les ouvriers sont d’une classe dont il faut ni maltraiter ni fouler aux pieds les droits et les libertés [58].

On en profite pour souligner la nécessité du syndicalisme international, organisation dont on fait valoir qu’elle a permis l’amélioration du sort de la classe ouvrière après de longues années de luttes et d’efforts :

C’est notre devoir, rappelle en 1947 le président et le secrétaire de la Fédération provinciale du travail, d’admirer le splendide travail des pionniers du Mouvement International qui se sont imposé tant de peines, tant de privations et tant de sacrifices, pour nous léguer un si précieux héritage. C’est à eux que nous devons de recevoir les salaires raisonnables qui ont chassé de nos foyers la misère et la pauvreté [59].

Le passé leur apparaît garant d’un avenir meilleur pour les travailleurs en autant qu’ils joignent les rangs du Travail Organisé, c’est-à-dire ceux des syndicats internationaux.

Cependant, les syndicats ne défilent pas avec l’intention de protester contre le système économique ou dans un esprit de défiance envers le patronat ou les autres classes de la société. Dans leurs discours, les leaders syndicaux font souvent valoir la nécessité de la coopération entre le Capital et le Travail tout en réclamant qu’on respecte « la justice et les droits du peuple ».

Cet immense ralliement des vraies forces de la démocratie, précise le secrétaire du cmtm en 1917, constitue un sublime avertissement aux autres forces qui journellement les assaillent. C’est aussi un appel vers l’entente, la coopération auxquelles les deux grandes classes de la société aspirent également, mais dont de sots préjugés empêchent la réalisation [60].

L’organisation très ordonnée du défilé révèle le caractère respectable et l’intention réformiste de la manifestation à l’exemple de celle dans les autres villes canadiennes [61]. Plusieurs autres signes le démontrent : des policiers encadrent la marche, des drapeaux patriotiques sont brandis et surtout les dirigeants politiques sont invités à se joindre au défilé. Comme nous l’avons souligné, le maire de Montréal participe presque toujours au défilé tout comme des échevins, députés et ministres provinciaux et fédéraux. La manifestation appelle donc à célébrer de manière symbolique la force du syndicalisme et l’identité de la classe ouvrière, tout en respectant l’ordre et l’autorité établis.

La fête vue par les éditorialistes et les hommes politiques

En réponse, les nouveaux quotidiens montréalais d’information, qui apparaissent à la fin du xixe siècle, font une large place à la célébration tant pour annoncer la programmation que pour en rendre compte le lendemain [62]. Il n’est pas rare que les journaux La Presse, La Patrie, The Montreal Star, qui ont des tirages beaucoup plus importants que les traditionnels journaux politiques [63], consacrent une page complète, souvent à la une avant la Première Guerre mondiale, pour célébrer la noblesse du travail et rendre hommage aux travailleurs.

Illustration par La Patrie de la bonne entente devant régner entre le capital et le travail.

Source : La Patrie, 4 septembre 1909, 1

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Désireux d’élargir leur lectorat en s’identifiant au milieu ouvrier, ils mettent en évidence, au tournant du siècle, les dirigeants syndicaux et saluent la contribution des travailleurs à la société industrielle. L’éditorialiste de La Patrie reconnaît en 1904 que la fête marque « le réveil des classes laborieuses » qui « n’ont occupé qu’une bien faible place dans l’esprit des gouvernants » et qui sont « maintenant décidés à cesser de ne jouer qu’un rôle passif dans notre état social [64] ». Et l’éditorialiste du Montreal Star de renchérir : « It is not so long that we have had Labor Day in Canada. The setting apart of this “day” in honor of Labor was a formal recognition of the growing power of that element in the community [65]… »

Le syndicalisme international est accueilli positivement pour avoir contribué à l’amélioration du sort des travailleurs. L’éditorialiste de La Presse note que « la position importante qu’occupe aujourd’hui la classe ouvrière est, sans contradiction possible, l’oeuvre des unions ouvrières [66] ». Cependant, il importe que les syndicats collaborent avec le monde patronal et se montrent responsables : « L’alliance du capital et du travail assurera le bonheur des familles, la paix sociale. Pour qu’elle dure, il faut que l’un et l’autre sachent rester constamment dans les limites de leurs droits et de leurs devoirs [67]. » Les éditorialistes mettent souvent en évidence le calme des relations de travail au Québec ou au Canada, alors que les grèves et les conflits perturbent la paix sociale aux États-Unis ou en Europe. Ils en félicitent les travailleurs montréalais.

À partir du milieu des années 1920, on ne retrouve plus dans ces journaux le même enthousiasme et la même importance accordée au premier lundi de septembre. Leur désir de s’identifier à la classe ouvrière s’estompe. Les éditorialistes s’épanchent toujours sur le sens de la fête, mais les comptes rendus de la célébration sont reportés loin à l’intérieur du journal. De plus, l’espace qui leur est consacré occupe une place beaucoup moins importante même si la participation des syndiqués au défilé est aussi imposante qu’au début du siècle. Les éditorialistes ne remettent pas en question que la fête soit celle des travailleurs salariés ou de la classe ouvrière, mais ils insistent bien davantage sur les devoirs des salariés que sur leurs droits. Ils partagent les messages d’harmonie sociale des autorités politiques et religieuses à l’occasion de la fête du Travail :

Les masses laborieuses, écrit l’éditorialiste de La Presse en 1925, sont en proie à des influences pernicieuses auxquelles elles doivent résister si elles ne veulent pas se laisser entraîner à leur propre perte et causer un tort irréparable à l’humanité, dont elles forment l’une des principales armatures. Une adhésion généreuse et entière aux enseignements de la religion catholique préservera seule nos ouvriers contre ces multiples dangers [68].

La crainte que la classe ouvrière ne bouleverse l’ordre social comme en Europe colore l’orientation des éditoriaux.

On récuse le radicalisme ouvrier et dénonce les grèves parce qu’elles ont un effet destructeur et ne profitent pas aux travailleurs : « There never has been anything gained by the strike or lock out save an increase of bitterness and animosity, a stimulating of those passions and antagonism which are the brakes on the wheels of the industrial machinery [69]. » La crise économique des années 1930 et la Deuxième Guerre mondiale renforcent le discours sur le fait que la collaboration patronale ouvrière est un ingrédient essentiel au progrès, à l’emploi et à l’effort de guerre : « Félicitons les travailleurs canadiens, peut-on lire en 1935, de n’avoir pas perdu la tête dans le malheur et de préférer encore les solutions de raison et de patience (les deux vont souvent ensemble), aux promesses immenses mais dangereuses d’une poignée d’agitateurs [70]. » Et l’éditorialiste de La Presse de suggérer en 1947 : « Une franche coopération entre les diverses classes de la communauté n’a jamais été si désirable qu’à notre époque [71]. » Le changement de ton des éditorialistes dans les années 1920 n’est pas sans lien avec la « révolte ouvrière » marquée par l’explosion de conflits de travail de 1919 à 1921 (159 arrêts de travail au Québec) [72]. Cette orientation s’explique également, comme nous le verrons plus loin, par la volonté du clergé catholique de diffuser une vision bon ententiste des relations de travail.

À partir des années 1930, les hommes politiques font parvenir des messages de circonstance pour honorer les travailleurs. Reproduits textuellement dans les journaux, ils s’inscrivent dans le même esprit que ceux des éditorialistes. Les messages provenant du ministre du Travail, et parfois du premier ministre du Québec, ne manquent pas de célébrer « la grandeur du travail », invitant les ouvriers à se rendre compte de leur situation privilégiée. Le message est l’occasion de mettre en évidence les réalisations du gouvernement pour la classe ouvrière et de présenter la collaboration du Capital et du Travail comme un ingrédient indispensable au progrès économique et social. Ainsi, en 1950, le ministre du Travail, Antonio Barrette, signale que « le Québec donne toujours l’exemple de l’ordre dans le progrès [73] ».

Avec l’élection de l’Union nationale en 1936, le ministre du Travail ne participe plus au défilé des unions internationales. Et geste significatif, le premier ministre Maurice Duplessis assiste en 1936 et 1937 à la cérémonie religieuse à l’Oratoire Saint-Joseph associée au syndicalisme catholique [74]. C’est l’époque où les syndicats internationaux, qui sont accusés d’être des organisations communistes, ont maille à partir avec le gouvernement de l’Union nationale. Dans ses messages annuels (1936-1939,1944-1952), le premier ministre Duplessis fait souvent référence à l’enseignement social de l’Église présentant le travail comme une obligation et les travailleurs sous l’angle de leur devoir : « L’union basée sur le respect des droits et des devoirs de chacun est une source de force et de bien-être et la véritable et juste coopération est une formule de salut [75]. »

Le 1er mai, fête des travailleurs

Le succès de la fête du Travail amène d’autres groupes sociaux à vouloir en récupérer la signification tant à droite qu’à gauche du spectre idéologique. En 1907, le Parti socialiste de Montréal invite le Conseil des métiers à célébrer avec lui le 1er mai, fête internationale des travailleurs. Après un long débat, le Conseil refuse alléguant qu’il ne partage pas les principes socialistes et qu’il ne reconnaît pas d’autre fête du Travail que celle du premier lundi de septembre [76]. L’année précédente, les socialistes ont célébré pour la première fois le 1er mai avec beaucoup d’éclat, drapeau rouge en tête. Une fois devant l’immeuble de la succusale de l’Université Laval à Montréal (qui est alors au centre-ville), certains manifestants – ils sont cinq à six cents dont plusieurs Juifs immigrés récemment d’Europe centrale – se mettent à crier à pleins poumons le slogan anticlérical : « À bas la calotte [77] ! » La démonstration fait scandale de sorte que, l’année suivante, la police à cheval disperse violemment les manifestants qui sont chahutés par des étudiants de l’Université Laval à Montréal et des membres de syndicats internationaux [78].

Dans les années subséquentes, les socialistes, et plus tard les groupes communistes, qui défilent le 1er mai, ont souvent maille à partir avec les policiers car les autorités municipales n’apprécient guère leurs idées révolutionnaires [79]. Cependant, la manifestation, même dans les années 1930, ne réunit qu’un nombre bien réduit de participants puisque ces groupes demeurent faibles à Montréal. Les syndicats internationaux rejettent évidemment toute idée d’un renversement du système capitaliste, estimant plutôt que le capital et le travail poursuivent des rôles complémentaires.

Répression par la police municipale du défilé du 1er mai 1907.

Source : La Patrie, 2 mai 1907, 1

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Le projet de consacrer le 1er mai aux travailleurs est issu du congrès de fondation de la Deuxième internationale à Paris en 1889. On veut rappeler la lutte aux États-Unis pour la journée normale de travail de huit heures que les syndicats voulaient voir appliquer le 1er mai 1886. Le refus de nombreux employeurs débouche sur un mouvement de grèves dans plusieurs villes. Pendant un ralliement au Haymarket de Chicago, une bombe explose tuant 7 policiers et en blessant plus de 70. Huit leaders ouvriers sont injustement condamnés dont quatre à la peine capitale qui seront pendus. Le procès, qui a de larges échos en Europe, contribue sûrement à sensibiliser les délégués au congrès de Paris de 1889 à la lutte des syndiqués américains pour la journée de huit heures. Toujours est-il qu’ils adoptent une résolution faisant du 1er mai, le jour de la fête internationale des travailleurs [80]. Elle commence à être célébrée timidement dans les années 1890 pour regrouper des foules considérables au cours de la décennie suivante et devenir, au xxe siècle, la fête par excellence des travailleurs à l’extérieur de l’Amérique du Nord [81].

Fait assez paradoxal, c’est donc en référence à un événement qui est survenu aux États-Unis que cette date est choisie. Mais les syndicats états-uniens vont ignorer cette célébration car ils ont déjà leur fête du Travail depuis 1884, soit cinq ans avant le congrès de Paris. Lorsqu’elle est célébrée par des groupes socialistes au début du xxe siècle, l’American Federation of Labor en vint à la considérer comme une fête « unamerican » appartenant à la tradition radicale européenne. À Montréal, les syndicats internationaux considèrent aussi la fête du 1er mai comme une manifestation socialiste à laquelle ils refusent de participer [82]. Ce n’est que beaucoup plus tard, dans les années 1970, qu’ils se réconcilient avec le 1er mai alors que le premier lundi de septembre a perdu toute signification.

La fête sous le regard des autorités religieuses

À Montréal, la menace que fait peser le clergé catholique sur les syndicats internationaux se révèle plus sérieuse que celle des groupes socialistes. En effet, l’épiscopat catholique s’émeut de leur expansion au Québec au début du siècle. Deux grèves importantes à Montréal en 1903 et la venue, la même année, dans la métropole de Samuel Gompers, président de l’American Federation of Labor, décident l’archevêque de Montréal, Mgr Paul Bruchési, à mettre en garde, dans une lettre pastorale, les catholiques contre les unions internationales qui « n’ont rien de commun avec nos dispositions de tempérament, avec nos moeurs et nos croyances [83] ». L’année suivante, il veut influer sur le sens de la fête en proposant au Conseil des métiers et du travail de faire précéder le défilé du premier lundi de septembre d’une messe célébrée à la basilique Notre-Dame [84]. Mais les dirigeants syndicaux refusent, alléguant que la fête ne doit pas avoir de caractère religieux puisqu’elle est commune aux travailleurs de toute confession religieuse [85]. Ils suggèrent à l’archevêque une solution de rechange, soit une messe le dimanche précédant le premier lundi de septembre.

Messe célébrée à la basilique Notre-Dame en l’honneur de la fête du Travail, le 4 septembre 1904

Source : La Presse, 6 septembre 1904, 1

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Effectivement, à partir de 1904, une messe en l’honneur des travailleurs est célébrée à la basilique Notre-Dame le dimanche soir. Dans une lettre pastorale y invitant les travailleurs, Mgr Bruchési présente l’Église catholique dans une perspective nouvelle, en tant que protectrice des travailleurs qui ont bien sûr des devoirs, mais jouissent aussi de droits comme d’obtenir des conditions de travail décentes et des salaires équitables répondant « aux légitimes besoins des familles [86] ». Quant au prédicateur, il insiste dans son sermon à Notre-Dame, où les fidèles sont très nombreux, que l’Église a toujours eu une attention particulière pour l’ouvrier et qu’elle détient la solution des questions sociales [87]. L’année suivante, Mgr Bruchési reconnaît le droit des travailleurs de former des syndicats en autant « qu’ils ne viennent contredire les droits clairement établis et ne réclament point des choses qui seraient évidemment contre l’ordre social [88] ». Une messe spécifique pour les anglophones est organisée à l’église Saint-Patrick à partir de 1905.

Les années suivantes, les sermons à Notre-Dame sont parfois l’occasion d’écorcher les syndicats internationaux accusés de faire fi de la religion et de la morale catholiques. Ainsi, en 1906, Mgr Émard, évêque de Valleyfield, invite les ouvriers à s’éloigner des unions « dont le but n’est pas avoué et dont les directeurs sont inconnus » et il exprime le souhait que les ouvriers canadiens forment des syndicats canadiens au lieu de joindre des unions internationales [89]. Trois ans plus tard, Mgr Bruchési, dans son homélie, met en garde les ouvriers contre les sociétés neutres qui « ne s’occupent pas de religion » ou des sociétés d’affaires « qui n’ont pas d’idéal » et qui en ne parlant que d’affaires s’abstiennent de parler de religion et de morale [90]. L’allusion touche évidemment les syndicats internationaux qui se défendent d’aborder des questions religieuses et de se mêler de la religion de leurs membres.

Cet argumentaire pave la voie à la formation de syndicats catholiques qui prennent leur envol à Montréal en 1914 et qui mettent sur pied un Conseil central national et catholique en 1920 pour chapeauter ces syndicats. Cette année-là, c’est l’aumônier général des syndicats catholiques de Montréal, l’abbé Edmour Hébert, qui est chargé de l’homélie à Notre-Dame. Il s’en prend sans ambages aux « unions neutres » qui font « une véritable injure à la foi catholique » « en excluant Dieu et la religion » de l’action syndicale. L’enseignement papal ferait un devoir aux ouvriers catholiques « de se regrouper dans des associations nettement confessionnelles pour la défense de leurs intérêts et la protection de leurs droits ». Seule l’Église, « gardienne indéfectible de la vérité éternelle […] peut fournir les principes capables de fixer avec certitude les relations entre le capital et le travail [91] ».

L’année suivante, les autorités religieuses annulent les messes du dimanche soir à Notre-Dame et à Saint-Patrick. Elles les remplacent par une messe solennelle à l’Oratoire Saint-Joseph (imposante basilique alors en construction dédiée au patron des ouvriers) à laquelle sont invités les travailleurs et leur famille. À partir de 1924, les syndicats catholiques s’amènent à l’Oratoire en défilé avec bannières et fanfare depuis la cour du collège Notre-Dame situé en face de l’Oratoire ou de la cour du collège Jean-de-Brébeuf situé pas très loin de l’Oratoire non plus. Il n’y a pas véritablement de défilé dans les rues, probablement parce que les syndiqués catholiques sont beaucoup moins nombreux à Montréal que les syndiqués internationaux (3248 membres en 1924) [92]. Il devient alors gênant de marcher avec de minces effectifs alors que le défilé des internationaux attire des milliers de syndiqués [93]. Pour la journée du lundi, les syndicats catholiques invitent leurs membres à une fête champêtre en après-midi dans un grand parc en périphérie de la ville où sont prévus des jeux et des amusements populaires.

Dans les années 1920 et 1930, les autorités religieuses, qui ont toute autorité sur l’organisation de la manifestation, accentuent leur orientation spirituelle. La célébration religieuse faite en plein air face à l’Oratoire Saint-Joseph est présidée par l’archevêque de Montréal assisté de plusieurs dignitaires religieux. Sont conviés non seulement les travailleurs salariés, mais les fidèles en général afin de rendre hommage au travail et aux travailleurs. Elle attire alors une foule imposante s’élevant entre 20 000 à 50 000 personnes, composée de travailleurs avec leur famille et de nombreux pèlerins. Les membres de la Jeunesse ouvrière catholique, mouvement d’action catholique, s’ajoutent à la fin des années 1930. Cette célébration religieuse jette de l’ombre sur le défilé des syndicats internationaux, car les quotidiens montréalais lui accordent autant d’importance, sinon plus, même si les syndiqués catholiques sont beaucoup moins nombreux à Montréal. De plus, les éditorialistes intègrent de plus en plus à leur analyse la dimension religieuse de la fête.

Dans un sermon de circonstances à l’Oratoire, un prédicateur évoque habituellement la sollicitude de l’Église catholique à l’égard des travailleurs, la nécessité du syndicalisme et le devoir des travailleurs de joindre le syndicalisme catholique. Ainsi, en 1940, dans son homélie radiodiffusée dans tout le Canada, le père Jean d’Auteuil Richard évoque le fait que « l’internationalisme met notre classe ouvrière canadienne dans une situation fausse, inquiétante et qui n’est pas sans danger », qu’il faut « envisager les problèmes du travail dans la perspective inépuisablement riche du dogme catholique » et que les évêques au Québec « ont jugé de l’opportunité et de la nécessité de doter notre classe ouvrière catholique d’un syndicalisme parfaitement adapté aux exigences profondes de sa foi et de sa philosophie de la vie [94] ». À propos du défilé des internationaux, l’abbé L. Lafortune, assistant directeur des oeuvres sociales du diocèse, le caractérise en 1925, toujours pendant la célébration à l’Oratoire, comme étant « un défilé anonyme et bizarre, sans signification et sans but [95] ».

Après la Deuxième Guerre mondiale, la sacralisation de la fête, sa dimension pieuse, s’accentue. La participation syndicale est encore davantage marginalisée avec la suppression du court défilé des syndiqués catholiques à partir de 1946. À la messe solennelle célébrée en plein air à l’Oratoire Saint-Joseph le dimanche en après-midi, on ajoute une procession aux flambeaux en soirée. Le glissement s’accentue si bien que la fête devient moins la fête des travailleurs que celle du travail en général. En 1956, les autorités religieuses font officiellement du premier lundi de septembre la fête de Saint-Joseph artisan et les travailleurs sont invités à apporter leurs outils pour les faire bénir. De plus, non seulement les dirigeants des syndicats catholiques sont-ils invités, mais également ceux de plusieurs mouvements d’action catholique qui ne sont pas liés au monde ouvrier [96].

L’aumônier général de la ctcc au Québec, Henri Pichette, rend compte alors de la nouvelle définition de cette « fête chrétienne » en 1956 : « L’Église, au lieu d’isoler les travailleurs catholiques dans une fête à part, les invite à communier intimement et fraternellement avec tous les autres travailleurs dans leur aspiration légitime en leur apportant en plus leur propre témoignage [97]. » En 1959, le supérieur de l’Oratoire invite à la célébration tous les ouvriers, cols blancs et même les membres des professions libérales [98]. La manifestation a ainsi perdu son sens original d’honorer les travailleurs syndiqués pour devenir un hommage religieux célébrant tous ceux qui effectuent un travail.

Déclin

La participation des syndiqués internationaux au défilé de la fête du Travail et aux manifestions qui l’accompagnent perd beaucoup de son lustre après la Deuxième Guerre mondiale. C’est moins de 5000 syndiqués qui défilent dans les rues alors que les effectifs du Conseil des métiers et du travail atteignent plus de 70 000 membres. Un vieux leader ouvrier, Gustave Francq, s’en plaint en 1948 : « On n’a plus la fête du Travail d’antan, alors qu’il n’était pas rare de voir parader [sic] un syndicat avec 100 pour cent de ses membres et qu’il n’y avait pas assez de fanfares dans le district de Montréal pour suffire à la demande [99]. » En 1940, le défilé est annulé en raison du mauvais temps et, pour la première fois en 1944, il n’est pas organisé, officiellement pour éviter d’interrompre le travail dans les usines de guerre [100]. Mais des divisions à l’intérieur du cmtm entre une aile plus radicale et une autre plus modérée jouent certainement aussi un rôle dans cette décision. Toujours est-il qu’il devient par la suite très difficile de mobiliser à nouveau les syndiqués pour défiler.

Le défilé étant à nouveau contremandé en 1952 en raison d’une pluie torrentielle, le Conseil des métiers et du travail prend le parti, l’année suivante, de le remplacer par un spectacle de variétés dans une vaste salle [101]. Le spectacle a d’abord lieu au Palais du Commerce, puis au Forum et au Chalet de la Montage, toujours suivi d’une invitation à se rendre au parc Belmont. La participation des syndiqués devient passive, invitée à un spectacle de variétés de plus en plus offert par des professionnels de la scène. C’en est donc fini du défilé traditionnel, de l’occupation par des travailleurs de l’espace public et d’une implication personnelle des syndiqués.

La formule du spectacle en salle est abandonnée en 1962, remplacée par une réception du maire Jean Drapeau au Chalet de la Montagne pour les dirigeants du Conseil du travail de Montréal et les permanents syndicaux. À la même occasion est lancée la semaine de promotion des étiquettes syndicales apposées sur les produits de fabrication syndicale afin de les faire connaître à la population [102]. Cette activité est abandonnée, l’année suivante, de sorte que le premier lundi de septembre devient une simple journée de congé, une fête sans fête. Sa signification entre alors dans l’oubli parmi les syndiqués et la population en général.

Publicité de la bière Molson montrant que la fête du Travail, autrefois célébrée par un défilé animé, est devenue l’occasion d’une longue fin de semaine de repos.

Source : La Presse, 30 août 1958, 22

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Dans les années 1950, les dirigeants syndicaux montréalais expliquent la désaffection des syndiqués par le désir de beaucoup d’entre eux de s’offrir des vacances à l’extérieur de la ville pour cette dernière fin de semaine de l’été. La fête est donc en partie victime du choix du lundi pour marquer la célébration [103]. À l’origine, il pouvait être alléchant de prolonger le congé du dimanche par celui du lundi ; mais le samedi devenant lui aussi un jour de relâche après la guerre, il devient alors tentant de profiter de ces trois jours de congé pour s’éloigner de la ville et visiter des parents et amis. Dans les années 1950, les journaux renferment des publicités des compagnies de chemins de fer et de navigation proposant des excursions à l’extérieur de la ville [104]. Comme pour d’autres fêtes, l’avènement de la société de loisirs et de consommation fait alors concurrence à la fête du Travail. Ce congé devient pour les syndiqués plus un moment de détente et de loisirs privés qu’une occasion de solidarité ouvrière dans un espace public.

Comme nous l’avons noté, les journaux mettent beaucoup moins en évidence la fête à partir de la seconde moitié des années 1920. Elle devient un événement secondaire placé loin à l’intérieur de leurs pages. C’est le moment aussi où les éditorialistes, les politiciens et les autorités religieuses insistent sur les devoirs des travailleurs et la nécessaire collaboration patronale ouvrière. La « révolte ouvrière » qui suit la Première Guerre mondiale n’est pas étrangère à ce resserrement chez les élites qui craignent que « les masses laborieuses» ne soient la proie « d’influences pernicieuses [105] ».

La volonté de sacralisation de la fête par les autorités religieuses jette de l’ombre sur le sens original de la fête. Après y avoir greffé une dimension religieuse avec la célébration d’une messe à la cathédrale Notre-Dame, elles en font évoluer la signification encore davantage à l’Oratoire Saint-Joseph. De fête syndicale célébrant les travailleurs catholiques, elle devient graduellement une fête religieuse du travail en l’honneur de saint Joseph. Cette interprétation entre en compétition avec la signification que les syndicats internationaux veulent lui donner. Et comme la grande majorité des syndiqués sont catholiques, elle affecte certainement leur participation au défilé.

Le repli de la manifestation s’explique aussi par des transformations à l’intérieur de la classe ouvrière et du monde syndical. À partir de la Deuxième Guerre mondiale, la composition du mouvement syndical change à Montréal, comme dans le reste de l’Amérique du Nord, avec la montée des syndicats industriels qui regroupent les travailleurs par usine plutôt que par métier. En 1938, elle engendre un schisme aux États-Unis à l’intérieur de l’American Federation of Labor qui voient plusieurs unions internationales favorisant le syndicalisme industriel la quitter pour former une nouvelle centrale, le Congress of Industrial Organizations (cio). Les syndicats montréalais affiliés aux unions internationales membres du cio forment le Conseil du travail de Montréal (ctm) en 1940 qui s’abstient cependant d’organiser un défilé parallèle à celui du cmtm.

Char allégorique de l’Union du vêtement pour dames lors du défilé du 3 septembre 1950

Source : The Montreal Gazette, 4 septembre 1950, Bibliothèque et Archives Canada, Photographies, Série 50-447-1

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Plusieurs syndicats affiliés au cmtm sont également affectés par les transformations dans la composition de la main-d’oeuvre. Alors que, depuis son origine, le cmtm se limitait plutôt à réunir des syndicats de métier, voilà que pendant la guerre, il ouvre ses rangs aux syndicats des industries du vêtement, du tabac, de l’alimentation, de la métallurgie, de l’aéronautique et du secteur des services [106]. Ces syndicats formés de travailleurs et de travailleuses semi-qualifiés ou non qualifiés partagent moins bien les objectifs de solidarité ouvrière et syndicale mis de l’avant par les syndicats de métier. Leur rapport au travail n’a plus la même signification, car ils ne se reconnaissent guère dans la fierté du métier, aspiration qui faisait partie du traditionnel défilé de la fête du Travail.

La montée du syndicalisme industriel à l’intérieur même du cmtm engendre aussi des tensions dans ses rangs entre les éléments réformistes et communistes de 1942 à 1946 [107]. Ces derniers, qui dirigent d’importants syndicats industriels, font adopter des résolutions plus radicales qui déplaisent à bon nombre de syndiqués. Les communistes sont évincés de 1945 à 1947 à la faveur de la Guerre froide, mais le mal est fait car ces résolutions donnent prise évidemment aux critiques concernant les dangers du communisme. À l’Oratoire, en 1945, le prédicateur sent le besoin de rappeler les dangers du communisme qui est «l’ennemi déclaré de l’ordre public», préconisant la lutte des classes et la suppression de la propriété privée [108]. Les divisions à l’intérieur des syndicats internationaux et les mutations du marché du travail ont pour effet de contribuer à la désaffection des syndiqués de participer au défilé.

Moins importante, mais néanmoins présente comme motivation à organiser un défilé, il y a les dépenses de plus en plus importantes liées à l’embauche d’une fanfare et à la préparation d’un char allégorique [109]. Fabriqués avec des moyens artisanaux, les chars ne peuvent plus rivaliser avec ceux d’autres défilés, notamment ceux de la Saint-Jean-Baptiste, patronnés par des entreprises industrielles ou commerciales. D’ailleurs, dans les années 1940 et 1950, les syndicats font eux-mêmes appel au soutien d’entreprises pour financer leurs chars allégoriques. Ces derniers deviennent alors tout autant l’illustration d’un métier qu’un moyen pour les entreprises de se faire connaître. C’est une entorse à la signification initiale du défilé.

Enfin, il y a lieu de se demander si le déclin de ce symbole traditionnel du travail salarié peut également refléter chez les syndiqués un affaiblissement du sens d’appartenance à la classe laborieuse, comme on l’appelait au début du siècle. Avec la prospérité de la guerre, le sort des travailleurs syndiqués s’améliore et la fierté d’appartenir à la classe ouvrière n’a peut-être plus la même signification. Il devient moins attrayant et peut-être gênant pour les ouvriers d’afficher publiquement dans les rues de la ville leur statut de salariés et de travailleurs manuels. La disparition de la fête deviendrait alors le reflet d’une transformation profonde des attitudes, des comportements et des rapports sociaux chez les travailleurs salariés, résultat d’une participation accrue à la société de consommation. En effet, le niveau de vie des travailleurs syndiqués s’améliore substantiellement après la Deuxième Guerre mondiale. La fréquentation des magasins s’intensifie pendant ce jour de congé et plusieurs acquièrent une auto, ce qui facilite les déplacements hors de la ville. C’est précisément la raison évoquée (« amélioration du standard de vie ») par Le Monde ouvrier, organe des syndicats internationaux, pour justifier l’abandon du défilé en 1953 [110].

Cependant, cette transformation n’affecte pas le militantisme des travailleurs syndiqués car les arrêts de travail sont plus nombreux pendant la guerre et l’après-guerre et l’opposition est vive à l’égard du gouvernement de l’Union nationale. Par ailleurs, l’abandon du défilé en 1953 ne représente pas la fin définitive de l’affirmation des syndiqués sur la place publique puisque l’initiative d’une marche dans les rues de Montréal est reprise par le mouvement syndical en 1970 sous des allures bien différentes cependant.

Ce défilé, qui a lieu le 1er mai, est le résultat d’une initiative du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal de la csn qui invite les syndicats de la métropole à y participer. Les présidents des trois principales centrales syndicales au Québec (ftq, csn, ceq) participent à la manifestation qui aura lieu chaque année par la suite. Ses organisateurs veulent situer la fête dans le courant international de solidarité avec les travailleurs et travailleuses du reste du monde [111]. Le défilé ne se limite pas aux syndiqués, il comprend aussi des groupes politiques de gauche et la manifestation est teintée d’une volonté de contestation de l’ordre social et du régime capitaliste. Cette manifestation, moins importante cependant en termes de participation que celle du premier lundi de septembre, symbolise la radicalisation du mouvement syndical au Québec pendant cette décennie.

À cette époque, les initiateurs du défilé ne connaissent pas l’origine de la fête du premier lundi de septembre et l’importance qu’elle a eue dans la métropole. On croit que cette fête chômée n’est pas la véritable fête des travailleurs, mais une fête dédiée au travail en général décidée par les gouvernements sans avoir été revendiquée par les travailleurs eux-mêmes. On ajoute qu’elle a été imposée de l’étranger, par nos voisins du Sud, sans qu’elle soit véritablement voulue par les travailleurs québécois. Cette interprétation est évidemment fausse car, comme on l’a vu, le premier lundi de septembre représente la célébration d’une fête des travailleurs issue entièrement du monde ouvrier.

Conclusion

En occupant un espace public de choix par leur défilé dans les rues, les travailleurs et travailleuses de Montréal veulent manifester de manière symbolique la fierté et la dignité de leur travail tout comme leur identité en tant que nouvelle classe sociale. Leur démonstration de solidarité affirme la présence de la classe ouvrière sur le plan de l’imaginaire collectif. Elle montre leur contribution essentielle au développement de la société afin d’obtenir en retour une reconnaissance sociale. La célébration vise également à ce que le syndicalisme soit reconnu comme une organisation légitime des travailleurs à travers lequel s’expriment les aspirations de la classe ouvrière. Même si la célébration se situe dans un cadre institutionnel, sans volonté de contestation radicale de l’ordre social, elle témoigne de manière symbolique de la volonté d’établir une nouvelle relation de pouvoir dans la société montréalaise.

La signification de la fête articulée par les syndicats internationaux n’est pas remise en question par les éditorialistes et les élites politiques de l’époque qui y voient l’affirmation d’une classe sociale en expansion et ils reconnaissent la légitimité du syndicalisme. Cependant, cette acceptation est teintée de la crainte, à partir des années 1920, que la montée du monde ouvrier bouleverse l’ordre social comme en Europe. C’est pourquoi, ils s’appliquent à mettre l’accent sur la nécessaire collaboration patronale ouvrière et à évoquer les améliorations que l’industrialisation apporte à la condition de vie des travailleurs. L’Église catholique va plus loin que de souhaiter la paix sociale, elle veut infléchir le sens de la fête du Travail par une célébration religieuse. Son interprétation évolue graduellement depuis l’invitation à une messe lancée en 1904. Voulue au départ comme fête honorant les travailleurs syndiqués, elle est présentée dans les années 1950 comme une célébration religieuse du travail en l’honneur de saint Joseph.

Après avoir connu une grande popularité, la participation des syndiqués à la fête du Travail fléchit dans les années 1930, puis s’effrite après la Deuxième Guerre mondiale. Comme nous l’avons fait remarquer, le désir des travailleurs de s’offrir une longue fin de semaine à l’extérieur de la ville et les transformations dans la composition des effectifs syndicaux ont eu raison du défilé et de la fête tout entière. Sa disparition est possiblement liée aussi à un affaiblissement du sens d’appartenance à la classe ouvrière comme les ouvriers de métiers l’entendaient au début du siècle. Rapidement, la signification de cette importante fête des travailleurs est tombée dans l’oubli pour devenir un jour de congé sans raison précise, une borne symbolique marquant la fin de l’été et le début de l’automne.

Parties annexes