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Comptes rendus

Lacasse, Germain, Johanne Massé et Bethsabée Poirier, Le diable en ville : Alexandre Silvio et l’émergence de la modernité populaire au Québec (Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2012), 299 p.

  • Donald Cuccioletta

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  • Donald Cuccioletta
    Université du Québec en Outaouais

Couverture de Volume 67, numéro 1, été 2013, p. 5-129, Revue d’histoire de l’Amérique française

Corps de l’article

Nous avons devant nous un ouvrage qui permet, de façon admirable, d’élargir nos connaissances sur la période 1900 à 1930, caractérisée par l’introduction de la modernité et de l’émergence de la culture populaire urbaine, telles que vécues par la masse populaire à travers les « revues d’actualités ». L’époque visée par cet ouvrage est une période bouleversante. L’industrialisation, l’émigration du monde rural vers la ville, l’urbanisation, la transformation du travail, l’émergence du rôle des femmes dans la société québécoise et l’arrivée de la première vague d’immigration étrangère sont les événements qui transforment les structures de la société québécoise, mais plus particulièrement de la société montréalaise. C’est le début de la modernité. Pour la masse populaire urbaine, cette modernité s’est réalisée par la créativité populaire exprimée dans le cinéma, le burlesque et les revues d’actualités. On pourrait même considérer les sports populaires, tels le hockey et le baseball, comme éléments du changement. Ainsi cet ouvrage a saisi et a très bien traduit cette atmosphère de la naissance d’une nouvelle façon de penser, de visualiser et de célébrer la vie dans les lieux urbains. Au fil du temps, cette nouvelle façon de s’exprimer se développera dans l’ensemble de la société québécoise et parviendra même à changer la culture traditionnelle rurale.

Évidemment, devant ces transformations une opposition farouche se développe. Les auteurs signalent et démontrent avec acuité cette opposition de l’Église catholique et de l’élite conservatrice, ces dernières continuant à proposer une culture traditionnelle aux masses face à l’évolution moderniste qui secoue la société, particulièrement à Montréal. Cette Église prêche un « clérico-nationalisme », qui résiste non seulement à l’industrialisation et à l’urbanisation, mais qui est aussi contre le positionnement du Québec en Amérique du Nord avec son américanité. Dans les années 1920, les Dominicains avaient même tenu un colloque à Montréal qui s’intitulait « Notre américanisation ».

En somme, comme le démontre l’ouvrage d’une façon percutante, cette opposition de l’élite traditionnelle, soutenue par l’Église catholique, est certes une opposition ferme à la modernité, mais, surtout à cette modernité particulière, représentée par « les revues d’actualités », la sécularisation des masses populaires, la langue vernaculaire des masses dans la quotidienneté et la désinvolture des spectacles qui provoquaient cette nouvelle définition de la liberté. Les élites voulaient aussi une modernité, mais la leur. Pas celle des masses laborieuses qui, au fond, allait remettre en question le pouvoir et la mainmise des élites et de l’Église catholique sur le peuple. Le monde est en train de changer, sur plusieurs fronts.

Les vedettes de la « revue d’actualité », plus accessibles que celles du cinéma, s’imposent, elles aussi, comme un élément de la transformation par leurs comportements et leurs tenues vestimentaires. Elles deviennent des images pour cette modernité : « De plus, la vedette engendre des modes vestimentaires, des coiffures et des attitudes qui influencent le public. Ce phénomène culturel moderne est directement lié au rêve américain : c’est l’idée que le commun des mortels a le pouvoir d’accéder, lui aussi, à la gloire, à la richesse et à la reconnaissance. » Cette figure de la vedette dans les « revues d’actualités » remplace celle du curé en chaire et celle de l’élite, qui est souvent représentée par le député en tant que symbole du pouvoir traditionnel.

Même si nous avons apprécié grandement cet ouvrage, il demeure néanmoins qu’on y trouve quelques faiblesses. En premier lieu, avec toutes les références faites à la culture états-unienne, comme à la page 87, il semble que les auteurs auraient pu, ne serait-ce que dans quelques pages, tenter de lier le concept de l’américanité et la culture populaire urbaine d’ici. Oui, nous l’avouons, nous sommes américains, mais nous l’exprimons dans un français populaire d’ici et avec un symbolisme d’ici. Oui, le concept de l’américanité est mentionné, mais une petite discussion sur le sujet aurait davantage distingué la culture américaine des États-Unis et la culture américaine des Québécois.

Les auteurs font aussi, à plusieurs reprises, une sorte d’extrapolation historique pour tenter de faire la jonction entre cette culture populaire urbaine, représentée par l’analyse des « revues d’actualités », et l’avènement de la Révolution tranquille et de la chanson populaire dans les années 1960, comme si cette culture populaire urbaine de la période de 1900 à 1930 était l’élément déclencheur de ce que nous avons vécu ultérieurement, entre 1960 et 1966. Certes, les auteurs ont raison de croire qu’il y a un lien, mais dans un livre d’histoire, même un livre d’histoire culturelle, il faut en faire la démonstration. Ces références, que nous trouvons parfois à la fin des chapitres, auraient plutôt profité au lecteur sous forme de notes de bas de page avec des explications hypothétiques ou même avec un petit index à la fin.

Et enfin, pourquoi avoir attendu à la toute fin pour placer le chapitre sur Alexandre Silvio ? La question se pose, d’autant plus que le sous-titre de l’ouvrage est « Alexandre Silvio et l’émergence de la modernité populaire au Québec ».

En dépit de ces quelques critiques qui, selon nous, demeurent secondaires, nous avons devant nous un ouvrage très bien documenté, avec une bibliographie bien étoffée et des affiches de spectacles en page qui nous placent dans l’ambiance de l’époque. Avec la mise en pages des dialogues utilisés dans les revues, les auteurs démontrent d’une façon efficace la scientificité de l’ouvrage sur la question de la langue populaire. Il y a même les textes des chansons qui ajoutent à la méthode structurelle de l’ouvrage.

En somme, un ouvrage et un travail très bien fait. Un livre, comme nous l’avons dit au début, qui approfondit cette quête historique du Québec en mode de transformation. Une facilité de lecture qui rend justice à l’approche populaire du sujet du livre. Un livre qui nous fait du bien et qui nous réconcilie avec notre culture populaire urbaine d’aujourd’hui. Nous recommandons sans hésitation la lecture de ce livre. Bravo !