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Comptes rendus

Dumont, Micheline, Pas d’histoire les femmes ! Réflexions d’une historienne indignée (Montréal, Éditions du remue-ménage, 2013), 223 p.

  • Élise Detellier

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  • Élise Detellier
    Historienne

Couverture de Volume 67, numéro 2, automne 2013, p. 137-265, Revue d’histoire de l’Amérique française

Corps de l’article

« Le patriarcat continue sa domination. C’est ce constat qui est à l’origine de mon indignation. » (p. 218). Ainsi se termine le recueil de textes intitulé Pas d’histoire les femmes ! Réflexions d’une historienne indignée, écrit par Micheline Dumont, pionnière de l’histoire des femmes au Québec. Ces quelques mots résument très bien l’ouvrage composé de seize textes écrits au cours des quinze dernières années et dont la longueur varie de deux pages à une cinquantaine. Dès l’avant-propos, Dumont affiche clairement ses couleurs : c’est sa colère – assumée et légitime – qui a guidé l’écriture de ses textes témoins d’une « histoire des femmes comme combat non gagné » (p. 15). C’est donc en tant qu’historienne et militante féministe que Dumont nous livre ses réflexions fort inspirantes au sujet de l’histoire des femmes et de sa place toujours négligée dans l’histoire académique et populaire.

Dans la première partie « Le féminisme est-il soluble dans le nationalisme ? » (p. 17), Dumont commence par se demander si l’histoire nationale peut tenir compte de la réflexion féministe (p. 19-45). Elle explore quatre exemples tirés de l’histoire du Québec : le retrait du droit de vote des femmes par les patriotes, l’influence du discours nationaliste sur les revendications féministes de la première moitié du XXe siècle, le sexisme du discours nationaliste radical des années 1960 et la lenteur dans la mise en place des points peu nombreux concernant les femmes dans le débat sur la souveraineté. Avec ces quatre exemples, Dumont conclut à l’importance de comprendre la logique selon laquelle le nationalisme et le féminisme s’opposent « de façon irrémédiable » (p. 44). Elle en explique ainsi les rouages : « cette logique qui empêche de réconcilier féminisme et nationalisme comprend la tendance générale à “naturaliser” les femmes, l’identification de l’homo quebecensis au masculin, le refus de reconnaître aux femmes le statut de “sujet” de l’histoire, la valorisation d’une approche étroitement démographique de l’avenir de la nation, la réception des préoccupations venues du féminisme comme un “greffon étranger” » (p. 44-45).

Dumont poursuit ses réflexions sur l’histoire nationale et le féminisme en affirmant que la laïcité n’est pas une garantie pour les droits des femmes comme on le pense trop souvent au Québec. Elle soutient aussi que, dans les années 1970, « le seul mouvement qui a vraiment produit une petite révolution a été le mouvement des femmes, celui qui est issu des groupes autonomes des femmes » (p. 53). Elle démontre que l’affaire des Yvette représentait une véritable stratégie politique orchestrée par des femmes et contre la volonté des stratèges du Parti libéral. Dumont entreprend ensuite une étude fort intéressante pour savoir de quelle manière les députées de l’Assemblée nationale « affichent ou n’affichent pas leurs rapports avec le mouvement féministe » (p. 64). Elle en conclut que la majorité des députées n’affichent pas leurs liens avec le mouvement féministe, car elles préfèrent une approche humaniste qui représenterait l’ensemble de la population. En fait, l’option féministe marquerait négativement les femmes, alors que, pour les hommes, une décision féministe les marquerait de manière positive. Dumont lève ainsi le voile sur l’un des doubles standards en politique.

La deuxième partie de l’ouvrage s’intitule « Cherchons les femmes » (p. 81). Dumont commence par les chercher dans le magazine L’Actualité, alors qu’elle se demande « dans quelle mesure les transformations du mouvement des femmes ont modifié le discours sur le féminisme dans ce magazine » (p. 86). Ses recherches l’amènent à constater que le magazine laisse peu de place aux femmes et que celles-ci sont souvent cantonnées dans une image traditionnelle de la féminité. Dumont s’indigne ensuite des résultats d’une recherche où l’historien Gérard Bouchard prétendait pouvoir estimer l’indice d’alphabétisation d’une population, alors que ces données ne concernaient que les hommes. Pour elle, il est clair qu’une telle démarche tient « à la tradition androcentrique de l’histoire qui mesure tout à l’aune du masculin » (p. 130).

Dans un autre texte, Dumont démystifie l’idée trop largement répandue voulant que les garçons décrochent de l’école à cause d’un environnement trop féminin et du féminisme. Dans une analyse de la place des femmes dans Cité Libre et L’Action nationale, elle se questionne sur la manière dont le féminisme et les actions des femmes ont été représentés dans ces deux revues intellectuelles au cours des années 1960, soit au cours d’une décennie durant laquelle les femmes ont formulé des revendications politiques. L’historienne conclut avec justesse : « Invisibles et occultées dans les revues intellectuelles, au moment même où elles se produisaient, les revendications et les actions des femmes seront par la suite invisibles dans la très grande majorité des ouvrages consacrés aux années 1960 en général et à la Révolution tranquille en particulier. » (p. 166) Enfin, Dumont révèle la quasi-absence des femmes et du mouvement féministe dans l’ouvrage Histoire intellectuelle de l’indépendantisme québécois [1968-2012] de Robert Comeau, Charles-Philippe Courtois et Denis Monière.

Dans « l’horizon large des féminismes », Dumont prend d’abord position sur la question du voile en affirmant que ce dernier, porté par quelques milliers de femmes, ne menace pas l’égalité entre les hommes et les femmes. Elle rappelle avec justesse que cette égalité est plutôt menacée « par le système économique, par la tradition politique, par les aménagements privés entre les hommes et les femmes […], par l’industrie médiatique et cosmétique, par l’importance économique de la guerre et de l’empire des armements » (p. 176). Dans une analyse sur la participation des groupes de femmes québécois aux associations féministes internationales, l’historienne démontre clairement comment les Québécoises sont passées de la simple adhésion à l’initiation avec l’organisation de la marche mondiale des femmes en 2000. Puis, elle retrace 150 ans de luttes féministes et rappelle l’importance du 8 mars, journée internationale des femmes, dans la lutte féministe, une journée qui est remise en question par certains et certaines.

Dans son dernier texte, « Les femmes et le savoir », elle explique que, même si des femmes dans les universités ont démontré que les femmes étaient exclues de l’histoire, cette dernière continue de s’écrire au masculin : « On continue d’écrire la majorité des livres d’histoire comme si les femmes n’existaient pas, comme si de nombreux travaux en histoire des femmes n’avaient pas été produits. Ou on leur accorde une petite place congrue dans des encarts ou des illustrations. On continue de penser que la vraie histoire est l’histoire politique, celle qui s’intéresse aux guerres, aux gouvernements, aux relations internationales. »

Lire l’ouvrage de Micheline Dumont, c’est se rappeler que la lutte féministe n’est pas terminée, que le travail doit continuer avec acharnement. Madame Dumont, avec des ouvrages comme le vôtre, la révolution se poursuivra !