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Dossier thématique

Travailler et survivre aux marges de l’emploi à Québec dans la deuxième moitié du XXe siècle : récits de travail domestique rémunéré

  • Catherine Charron

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  • Catherine Charron
    Docteure en histoire

Couverture de Volume 69, numéro 1-2, été–automne 2015, p. 7-224, Revue d’histoire de l’Amérique française

Corps de l’article

[Le] domaine du ménage, ça, c’était pas la job que je voulais faire. Ça c’était la job qui m’arrivait quand j’avais pas d’argent. […] J’ai fait mille et une jobs j’pense[1]

Au-delà des événements qui composent une trame biographique, et que l’on peut schématiquement organiser sous la forme d’un itinéraire, l’histoire d’une personne est aussi celle de ses ambitions, de ses espoirs, de ses échecs, qui sont autant d’expériences incorporées qui construisent la complexité de son rapport au monde. L’analyse des récits de vie implique de donner un sens à des événements enchevêtrés, des bouts d’histoires, des faisceaux d’actions orphelines, des projets avortés, des revirements de situation, et de mettre en équilibre divers « ingrédients de l’action » qui se déploient à différentes échelles (sociétale, familiale, individuelle) et selon différentes temporalités[2]. La perspective biographique permet de mettre à jour non seulement les logiques et les mécanismes de reproduction sociale, mais aussi les ratés de cette reproduction, les espaces de liberté des individus.

Au-dessous des structures apparemment lisses des normes, contraintes et déterminants historiques, il y a l’hétérogénéité de la réalité historique, qui est faite des résistances (menées ou esquissées), des stratégies, des déséquilibres, des renversements ; pour reprendre l’image de l’historienne et philosophe Arlette Farge, l’ordre social, l’ordre des sexes, ne sont jamais qu’une recomposition perpétuelle de petits désordres[3]. Par la pratique de l’histoire orale, revenir à l’échelle des acteurs et actrices de l’histoire permet de « dé-anonymiser » les structures sociales, qui prennent vie à travers les gestes convergents des multiples individus. De même, comme l’indiquait l’historien Paul Thompson dans son plaidoyer pour un rapprochement entre les théories des structures socio-économiques et celles de l’action individuelle, le changement social, et notamment les pratiques économiques, ne peuvent être compris sans prendre en compte les processus domestiques de socialisation, ce que permet l’étude des récits de vie :

C’est en effet en retraçant des vies individuelles que l’on peut apercevoir les relations entre le développement de la personnalité et l’économie sociale, à travers l’influence médiatrice des parents, des frères, des soeurs et cousins, du groupe de copains, de l’école et de l’Église, de la presse et des médias audiovisuels. Et ce n’est que lorsqu’on aura établi avec précision le rôle de ces institutions intermédiaires dans des processus tels que la socialisation différentielle des sexes selon les classes sociales qu’une réunification théorique se fondant sur des bases solides pourra être menée à bien[4].

L’imbrication des trames professionnelle et familiale dans les trajectoires sociales des femmes a constitué un axe de recherche extrêmement porteur en études féministes depuis plusieurs décennies, axe dans lequel nous inscrivons nos travaux[5]. Plus récemment, des chercheures ont développé des modèles intégrant le champ de la formation[6] ou encore celui de l’implication communautaire[7] à ceux de la famille et du travail, afin de mieux comprendre les déterminants de l’action et des projets de vie des femmes, en interaction avec les institutions et les normes sociales qui les encadrent. Les sources orales, particulièrement les récits de vie, sont indiquées pour pénétrer la complexité de ces imbrications synchroniques et diachroniques. L’histoire orale, parce qu’elle nous force à considérer les différentes sphères de la vie dans leur interpénétration plutôt que de façon isolée, nous permet de sortir des cadres d’analyse habituels (notamment aux frontières de l’histoire de la famille et de l’histoire du travail) et ouvre la porte à de nouvelles interprétations historiques[8]. À la recherche de l’expérience des femmes à cheval entre sphères privée et publique, lieux hautement symboliques et idéologiquement construits, les récits de vie des femmes nous obligent à briser cette dichotomie pour comprendre leurs actions, leurs stratégies de survie, leurs projets dans le contexte de leur propre vie.

Dans cet article, nous proposons de montrer l’apport des sources orales pour documenter un sujet comme l’évolution sociohistorique du service domestique, sur le plan des représentations comme sur celui des pratiques. La première partie sera consacrée à une discussion autour des différents ancrages historiographiques et méthodologiques de cette recherche. Dans une deuxième partie, nous exposerons quelques constats qui émergent d’une analyse des récits de vie comme discours sur le travail domestique rémunéré. Les constats qui se dégagent de cette analyse donnent une nouvelle mesure de l’invisibilité de ces activités situées à l’interface des sphères marchande et familiale, porteuses de représentations sociales et d’un rapport au travail marqués par l’héritage d’un modèle supposé « anachronique » de service domestique. Pour étayer cette brève réflexion autour des représentations sociales du service domestique, des extraits de témoignages qui figurent au corpus d’une enquête orale composé d’une trentaine de récits de vie seront mis à contribution.

À mi-chemin de la démonstration, nous proposerons à titre illustratif une courte présentation biographique d’une participante à l’enquête, Mme Brunet[9], dont le parcours, sans être représentatif de l’ensemble du corpus, rassemble plusieurs aspects traités dans cet article.

Dans la dernière partie de l’article seront proposés quelques axes interprétatifs concernant les dynamiques sociohistoriques contemporaines à l’oeuvre dans cette nébuleuse des emplois domestiques, lesquels se dégagent de l’étude des trajectoires professionnelles des femmes rencontrées au cours de cette enquête. Les propos de Mme Brunet, dont des extraits ponctueront cette dernière partie de l’article, pourront ainsi être replacés dans le contexte de son propre parcours, personnel et professionnel.

Histoires de service domestique : rencontre d’une méthodologie et d’un objet de recherche

Le travail domestique comme objet d’étude est né dans les années 1970, avec le renouveau du mouvement des femmes et le développement des perspectives féministes en sciences sociales. Les chercheures féministes ont mis en lumière dans leurs travaux l’idéologie naturaliste qui a historiquement légitimé l’assignation des femmes au travail domestique gratuit. Dans les années 1980, par la pratique de l’histoire orale, elles sont allées à la rencontre de l’expérience des femmes, en abordant, notamment, l’ancrage identitaire du travail domestique[10]. En considérant la question sous cet angle, ces chercheures ont pu montrer qu’il s’agit pour les femmes d’« un rapport particulier au travail où leur temps est entièrement approprié et constamment défini en fonction des besoins et des temps des autres[11] ».

Le travail domestique, au centre de la réflexion féministe concernant l’oppression des femmes dans les années 1970 et 1980, a été quelque peu délaissé en tant qu’objet d’étude ces dernières décennies. Pourtant, non seulement la persistance de la division sexuelle du travail justifie l’intérêt de poursuivre la réflexion dans ce domaine, mais les nouvelles formes de « délégation » du travail domestique[12] nous incitent à redoubler d’ardeur pour comprendre les mécanismes de re-production des inégalités sociales tels qu’ils se dessinent dans la deuxième moitié du XXe siècle, une période marquée par la hausse spectaculaire du nombre de femmes, et particulièrement de mères, en emploi[13]. Cette mutation socio-économique profonde qu’est la féminisation du salariat est allée de pair avec le développement des emplois de services, y compris les services personnels et domestiques.

L’externalisation du travail domestique constitue le moteur du développement de ce secteur domestique, résultat à la fois d’une demande croissante principalement de la part de la classe moyenne, et d’une offre accrue de main-d’oeuvre féminine[14]. Bien entendu, le service domestique n’est pas un nouveau métier ; au Canada en 1891, il concentrait 41 % de la main-d’oeuvre féminine[15]. Mais alors que le service domestique du tournant du XXe siècle met en scène la figure typée de la bonne à tout faire résidant chez ses « maîtres[16] », les formes d’emplois qui apparaissent dans la deuxième moitié du siècle rompent avec la tradition : femmes de ménage, gardiennes d’enfants, aides à domicile sont quelques-unes des appellations désignant les nouveaux métiers domestiques.

L’enquête orale, réalisée dans le cadre d’une recherche doctorale, a été menée auprès de trente femmes d’origine canadienne-française, nées avant 1960, et qui ont exercé une forme ou une autre de travail domestique rémunéré au cours de leur vie dans la région de Québec[17]. Les entretiens semi-dirigés avaient pour but de documenter la place des emplois domestiques dans l’ensemble de la trajectoire professionnelle des femmes interrogées, et également d’explorer le rapport au travail domestique rémunéré qui se dégage des récits de vie[18]. À partir de ces histoires de travail domestique, il s’agissait non pas de dresser des portraits individuels uniques et incomparables, mais de dégager des clés de compréhension de l’évolution de la société québécoise au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, notamment en regard de la place des femmes dans le salariat.

Pour la plupart d’origine rurale, les femmes rencontrées au cours de cette enquête ont migré à Québec pour des raisons familiales ou professionnelles. Les plus âgées du corpus (le tiers est né avant 1941), moins scolarisées, ont aussi été moins présentes sur le marché du travail tout au long de leur parcours. Leurs expériences de travail domestique rémunéré se concentrent surtout dans la phase prémaritale de leur cycle de vie, durant laquelle elles ont travaillé comme domestiques résidentes, et se retrouvent plutôt éparpillées dans le reste de la trajectoire professionnelle. Les plus jeunes ont des parcours plus complexes. Plusieurs parmi celles nées dans la période de l’après-guerre, dans un contexte de démocratisation de l’éducation, ont poursuivi leurs études au-delà du secondaire. Elles ont intégré le marché du travail à une époque de forte croissance économique, elles ont été témoins de la mise en place du système fordiste de régulation du travail dans le secteur industriel ainsi que de la montée en flèche du secteur des services. Leur récit nous plonge directement dans les mécanismes de segmentation du marché du travail, dans les ressorts ordinaires de la construction différenciée du rapport au travail selon le sexe et la classe sociale, bref, dans la mise en place d’un nouveau régime d’inégalités ajusté aux réalités socio-économiques du Québec de l’après-guerre. L’enquête orale permet de placer ces femmes au centre de cette histoire.

Récits de travail domestique rémunéré : premiers indices de la place du salariat domestique dans la société québécoise de la fin du XXe siècle

Certes, à travers leur récit, les personnes rencontrées au cours de cette enquête ont sélectionné et interprété des événements de leur vie pour les organiser en itinéraire, c’est-à-dire sous une forme cohérente mais artificielle. Une existence humaine ressemble plutôt à une « myriade d’évènements enchevêtrés[19] », et c’est bien le regard rétrospectif et la forme narrative imposés par le contexte de l’entrevue qui lui donnent cette linéarité. Les récits de travail domestique rémunéré ont pourtant résisté à cette mise en forme linéaire. Tenter de reconstituer les parcours professionnels à partir du fil conducteur des activités domestiques rémunérées s’est révélé finalement très ardu, l’hétérogénéité des récits faisant écho à l’hétérogénéité des parcours eux-mêmes. Certaines personnes ont décrit dans le détail des emplois qu’elles n’ont occupé parfois que quelques jours. D’autres ont oblitéré de larges pans de leur vie professionnelle, ou résumé en quelques mots de longues périodes. Forcément, les trajectoires reconstituées sont des constructions fort imparfaites, réalisées à partir de ces comptes rendus inégaux et souvent très lacunaires. Néanmoins, si nous avons dû renoncer à documenter de façon précise les occurrences et conditions de ces petits boulots domestiques, émiettés en grand nombre dans les parcours et pensés comme autant de situations singulières, il demeure que la démarche fut en soi heuristique, nous en apprenant autant sur l’exclusion du travail domestique rémunéré de la construction d’une identité de travailleuse que sur la complexité du rapport qui lie les différents fils de la trame professionnelle d’une existence.

Raconter l’invisible

De toute évidence, les femmes rencontrées au cours de cette enquête ont évoqué plus volontiers les épisodes de leur vie leur apparaissant comme des sources légitimes de fierté ou de valorisation et ont eu tendance à escamoter ceux qu’elles jugeaient au contraire négligeables, notamment les épisodes où se sont concentrées des activités fortement associées au travail domestique. Nous avons constaté que les femmes ont cherché à structurer leurs récits autour de leurs expériences de travail non domestique sur le marché de l’emploi formel, même non qualifié (comme vendeuse, caissière ou ouvrière). Leurs expériences de type domestique, toujours dans une certaine mesure en marge d’une relation salariale typique même sans être toujours « au noir », comme le gardiennage, le ménage, le travail à domicile, ne surgissent qu’accidentellement dans cette trame narrative, comme autant d’épisodes transitionnels ou dans l’ombre d’autres occupations d’ordres divers. Les activités domestiques rémunérées, nonobstant leur récurrence et leur poids dans les trajectoires, ne formaient pas une trame dans la conscience des femmes interrogées, qui étaient invitées dans un premier temps de l’entretien à raconter librement leur parcours professionnel. Ce constat se vérifie pour toutes les personnes rencontrées dont le parcours est parsemé d’emplois domestiques et non domestiques : chez les plus âgées, qui ont par exemple travaillé dans les usines de guerre, comme chez les plus jeunes, dont l’éventail d’expériences professionnelles dans les secteurs très féminisés comme le travail de bureau, le commerce de détail ou la restauration est plus large. Les activités rémunérées non domestiques peuvent prétendre à figurer dans les récits d’une mémoire collective reconnue, associée à un vécu ouvrier, ce qui n’est pas le cas du salariat domestique.

Ce n’est qu’en cours d’enquête que nous avons pris la mesure de cette oblitération des activités domestiques rémunérées dans les souvenirs et dans les récits. En posant des questions précises à la fin des récits de parcours, à l’aide d’exemples de formes spécifiques de travail domestique, ou en approfondissant certains épisodes restés obscurs, il a été possible de faire surgir plusieurs expériences qui n’avaient pas été mentionnées de prime abord. Au final, il a forcément été impossible de retracer toutes ces activités. Ces pratiques se présentent dans les parcours étudiés sous des formes diverses, généralement très peu formelles (travail salarié, quasi bénévole, payé en nature, au noir, sur une base régulière ou ponctuelle). Dans certains cas, notamment autour de la garde d’enfants non institutionnalisée, les arrangements qui mènent au salariat domestique sont de nature transitionnelle, souvent ponctuelle, et se situent très loin du registre professionnel. Plus fondamentalement, force nous a été de constater que le travail domestique rémunéré, petits boulots égrenés tout au long du parcours et peu pensés sur un mode professionnel, se confond régulièrement dans les récits et dans les souvenirs avec le travail gratuit, sur un continuum allant de l’entraide à l’emploi. La mise au service dans la famille, au coeur de la socialisation des filles, inaugure dans les parcours cette confusion entre travail domestique gratuit et rémunéré, réaffirmée tout au long des cycles de vie des femmes comme principe actif des solidarités familiales et communautaires.

Raconter « le dernier échelon[20] »

Le contexte de l’entretien, en plus d’imposer une forme particulière aux récits, en module profondément le contenu, à travers le choix des événements relatés, et surtout le sens donné à ces événements et les rapports de causalité qui les unissent. La demande faite à une personne de reconstituer son parcours est aussi une exigence d’identification, de justification de son existence : « Le rapport au temps individuel est indissociable d’un jugement moral porté sur le vécu personnel du temps en fonction d’objectifs de vie qui cadrent les expériences et permettent de les rendre significatives à ses propres yeux et, dans le cadre spécifique de l’entretien, aux yeux d’un enquêteur de passage[21]. » Cet aspect a été particulièrement déterminant dans le cas de notre enquête dont l’objectif était précisément de documenter des situations de dévalorisation et de déqualification professionnelle et sociale.

Les narratrices ont expliqué les circonstances et identifié les raisons de leurs difficultés, de leurs échecs et de leurs réussites. Pour les femmes nées après la Deuxième Guerre, première génération de femmes à devoir se définir professionnellement dans un Québec en pleine modernisation, le service domestique représente l’échec professionnel dans leur parcours. L’enjeu du récit de vie comme présentation de soi était de proposer des interprétations de cette présence du service domestique dans leur vie qui permettent des aménagements identitaires. Les formes « d’identité narrative[22] » construites par les femmes rencontrées en réponse à cette injonction d’identification ont varié en fonction des ressources personnelles – capital culturel ou social (en lien avec l’origine sociale, la scolarité, l’inscription dans des réseaux sociaux, l’expérience d’une certaine reconnaissance sociale ou professionnelle) – dont elles disposaient pour passer à travers l’épreuve de l’entrevue. Récits de victimisation, récits de courage, récits de malchances : notre rôle d’enquêtrice est de comprendre la fonction identitaire de ces interprétations parfois fournies « clé en main », parfois moins bien maîtrisées, dans les histoires racontées.

Le registre vocationnel a résonné à plus d’une reprise dans les récits recueillis au cours de notre enquête. Cette posture réflexive et éthique des femmes ayant oeuvré notamment auprès de personnes âgées est apparue comme un moyen de transcender une situation de dévalorisation sociale en la redéfinissant en termes de care, c’est-à-dire en opposant à la rationalité instrumentale du travail un investissement personnel porteur de sens. Corolaire de cette revalorisation du travail domestique par le care dans les récits de travail domestique salarié : une invisibilité accrue de toutes les pratiques qui ne cadrent pas dans ce registre, notamment le travail d’entretien ménager sans dimension de soin. Les sources orales dont nous disposons pour écrire l’histoire sont le résultat du processus narratif qui opère par exclusion et intégration.

L’enquête orale menée auprès de groupes socialement dominés soulève aussi l’enjeu de la reproduction des rapports de pouvoir au coeur même du processus de recherche, à travers le traitement réservé à leurs propos. Les « paroles de peu », selon l’expression d’A. Farge, risquent d’être réduites à l’expression d’une « innocence », et la ou le chercheur peut lui-même contribuer à « infériorisation de ceux-là même qu’[il] étudie et dont [il] fait l’histoire »[23]. À cet égard, sur le plan narratif, un défi concerne le risque de mettre à l’avant-plan les récits dont la mise en intrigue est parfaitement maîtrisée, au détriment des récits plus balbutiants. De la même façon, sur le plan du langage, la non-maîtrise des codes dominants ou légitimes[24] renforce l’invisibilité sociale des pauvres, comme le soulignent S. Neysmith et ses collaboratrices : « […] living in poverty also increases the invisibility of the work of women [...] because it robs them of a language for describing this work with words that are valued[25] ».

Dans le cadre de cette enquête sur le travail domestique, des disparités importantes dans la « qualité » narrative des récits recueillis nous ont posé un défi à la fois éthique et méthodologique : il fallait rendre justice à l’expérience sociale et historique des femmes qui avaient le moins de mots pour en rendre compte, dont les récits étaient plus encastrés de honte, de modestie ou d’insécurité. Un travail de rééquilibrage de l’interprétation a été constamment nécessaire pour lutter contre le réflexe de se détourner de ces récits et d’en faire les pièces marginales du corpus de témoignages, et plutôt les ramener au centre de la réflexion.

Le spectre de la servante

D’un point de vue historique, la question de la filiation des formes contemporaines de service domestique est incontournable. L’héritage ancillaire, avec ses archétypes de la bonne et sa maîtresse, son côté ostentatoire et ses airs d’Ancien Régime, apparaît bien dissout dans les nouveaux visages du service domestique. De l’avis de la majorité des femmes rencontrées au cours de cette enquête, une rupture forte s’est produite entre le service domestique d’antan et la réalité d’aujourd’hui. Cette mise en contraste revient en filigrane dans les récits, et témoigne bien de la prégnance d’un référent historique, comme l’exprime une participante née en 1944 :

C’est pus comme c’était…. avant l’travail domestique. On est pus des esclaves. Notre travail est reconnu et apprécié. Heille à cette époque-là [au début des années 1960] tu travaillais pas dans une maison privée, t’étais une servante. À cette époque-là j’connaissais une personne qui travaillait dans une maison privée là… avec le tablier pis le p’tit bonnet, ok ? Puis… elle mangeait pas à la même table que les patrons. Ouh non ! Ouh… non.

La plupart des femmes de la génération de l’après-guerre ont ainsi évoqué le service domestique d’autrefois pour mieux s’en distancer, mais de leurs récits cette image ressort également comme une présence symbolique dont il est impossible de faire abstraction. On devine, sans pour autant pouvoir l’identifier précisément, un spectre associé à un modèle ancien de service domestique, qui représente l’indignité d’une fonction sociale dont l’empreinte persiste à l’époque contemporaine. Du boulot « comme un autre » à l’indignité d’une fonction servile, la frontière est ténue. Le risque de basculer du côté de la servilité est toujours présent et traverse les récits. Il s’agit d’un enjeu identitaire au coeur même de l’expérience du service domestique.

À travers les dénominations qu’elles choisissent pour s’identifier, décrire leur travail et leur métier, c’est un premier indice de ce rapport particulier au travail qui ressort. Oscillant au cours de leur vie entre les statuts de femme de ménage, d’aide à domicile, de gardienne, de dame de compagnie, etc., le rapport au travail des femmes rencontrées a été très fortement marqué par ces appellations. Si le titre de « femme de ménage » est rejeté par celles qui oeuvrent auprès de personnes âgées et qui insistent sur l’aspect relationnel de leur travail et la dimension sociale de leur fonction de care, il est aussi rejeté par celles qui ne peuvent pourtant éviter la définition instrumentale de leur tâche. C’est la connotation servile qui est mise à distance à travers le choix d’expressions en apparence plus neutres. Certaines femmes qui ont été employées de gré à gré chez des particuliers, comme cette participante née en 1954, ont mis l’accent sur le fait que leur lien d’emploi était exempt de toute dépendance :

Puis moi j’ai jamais voulu qu’on me considère comme la femme de ménage. J’étais un travailleur autonome, « tu n’es pas mon employeur. On est au même niveau ». C’est ça tsé… dans un sens… je suis engagée, mais moi aussi c’est toi que je prends comme client. Moi j’aimais que les gens ressentent ça puis que si j’étais… j’étais libre de m’en aller n’importe quel temps moi là…

Le travail domestique rémunéré ne confère aucun statut social, et l’étiquette qui lui est associée est lourde à porter. Plusieurs femmes, comme cette participante née en 1938, ont développé des stratégies pour éviter d’avoir à s’identifier comme femme de ménage :

[Y]’a juste un resto où j’allais souvent, où la… la serveuse m’a demandé un jour… « mais qu’est-ce que vous faites ? ». […] « Ah… j’ai dit… là… j’suis dirigeante d’une maison à Cap Rouge…. [rire] » Dirigeante d’une maison à Cap Rouge ! « C’est moi qui reçois les fournisseurs.. ». C’était vrai en plus… dire que j’recevais les fournisseurs… […]. « C’est moi qui réponds au téléphone…. », pis j’disais jamais qu’les tâches… les tâches accomplies là… j’les détaillais pas… [je disais pas] « c’est moi qui lave le plancher à quatre pattes, c’est moi qui lave les tables, c’est moi qui lave les vitres…. ».

Cette conscience de la perception sociale du métier semble particulièrement aiguë chez les femmes qui ont intégré ce « métier » sur le tard, notamment celles dont la scolarité ou l’origine sociale semblaient destiner à une autre occupation. Les femmes ont le sentiment que le stigmate du service domestique les confine aux yeux de la société dans une fonction servile : « pour eux autres, t’es une femme de ménage, t’as de la misère dans vie… on peut pas la perdre. Mais c’est pas vrai, ça. » (participante née en 1954). Contre cette conception déterministe – que les femmes de ménage ne peuvent pas faire autre chose – elles tentent d’imposer leur propre pouvoir d’agir, comme l’explique une participante née en 1941 :

[La dévalorisation des femmes de ménage] ça fait partie d’la culture… En tout cas moi j’vois ça de même là… Ça fait partie d’la culture des gens, tsé… « Tu fais du ménage, t’es pas grand-chose. Tsé t’es… t’es pas bonne à grand-chose d’autre ». Ben ça a été un peu j’pense la culture… avec les… les générations…[…] Parce que si tu dis que t’es femme de ménage, ça veut dire « rien que bonne à torcher ». Pis moi dans l’AFEAS c’était… d’apprendre aux femmes que… y’avait pas juste dans vie de nettoyer la maison pis d’élever des p’tits, y’avait d’autre chose entre les deux oreilles qu’y’étaient capables de…[…] s’impliquer dans la société, pis capables de faire des choses…

Dans la relation qui s’établit entre les clients/patrons/employeurs et les travailleuses domestiques, l’enjeu pour celles-ci est d’imposer l’idée d’un équilibre du pouvoir, de façon à se convaincre et à prouver qu’elles sont en mesure de refuser la servitude. Néanmoins, la charge symbolique du service domestique, toujours prégnante dans la société québécoise contemporaine, rend cet équilibre non seulement précaire, mais toujours à refaire.

Un parcours singulier dans l’« archipel[26] » des métiers domestiques : récit de Mme Brunet

Mme Brunet est née en 1958, à Québec. Sa mère, célibataire, la confie à la naissance à ses propres parents, qui ont eux-mêmes 8 enfants. À l’âge de 4 ans, elle est prise en charge par une grand-tante, devenant la 13e enfant de la famille. Son père adoptif est chauffeur de taxi et sa mère adoptive occupe divers emplois durant l’enfance de Mme Brunet, notamment de femme de ménage, où celle-ci l’accompagne à l’occasion. À partir de l’âge de 12 ans, elle garde régulièrement les enfants du quartier. Après avoir complété ses études secondaires, elle travaille quelque temps dans un bureau comme commis à la comptabilité. Sans emploi, elle est orientée par le réseau des services sociaux vers un emploi d’aide à domicile qu’elle qualifie de quasi-bénévolat, et qu’elle occupera pendant quelques années.

J’cherchais du travail, j’en trouvais pas, et j’ai eu… […] c’est par le CLSC, à force de jaser avec les gens du CLSC, bon je me fais amie avec un, avec l’autre, j’aide un, j’aide l’autre, faire du ménage chez un, pour le dépanner, pour l’aider euh…[…] Et un moment donné j’ai rencontré une de mes copines qui m’a dit « tu… tu es bonne… » parce que j’ai toujours été bonne dans le gardiennage… […] alors, elle m’a dit « j’aurais un couple de personnes âgées, à domicile, à faire garder », alors j’ai commencé, à 18 ans à faire… ben j’appelle ça du bénévolat, j’étais payée une piastre de l’heure, j’faisais de 6 heures du matin à 6 heures du soir. Je… m’occupais des 2 personnes âgées, je les lavais… j’ai tout fait avec eux autres, j’ai tout appris.

Fortement socialisée au service domestique, elle développe très tôt une identité d’aidante. Sollicitée par différents réseaux informels pour de l’aide domestique, ou d’autres types de soutien, elle affirme avoir « toujours mis la main à la pâte ». Tout au long de son parcours, se chevauchent de longues périodes sur l’aide sociale, des boulots domestiques de survie (entretien ménager chez des particuliers) et du travail domestique, gratuit ou rémunéré, associé au care et présenté davantage comme s’inscrivant dans une démarche d’implication sociale ou de bénévolat :

[Moi], où ce que je voulais aller travailler, c’était plus des affaires au niveau social. Euh… c’était plus vraiment au niveau social. Mais… j’allais tout partout où ce qu’on… tsé quand t’as besoin de travailler, t’as besoin de travailler. Faque ça l’entretien ménager arrivait à l’époque… c’est ça qui s’offrait le plus, pis j’ai… […] pour moi, un salaire c’est un salaire, ça se gagne n’importe comment. Faque… c’est ça.

Racontant son parcours ponctué par des problèmes de santé physique et mentale, des difficultés familiales et des épreuves personnelles de toutes sortes, Mme Brunet affirme n’avoir « pas eu une vie facile ». Une tentative de retour aux études, dans le but d’obtenir une qualification dans le domaine de l’intervention, échoue. Confinée au domaine de l’entretien ménager, elle reconnaît que le fait de ne pas avoir de diplôme l’a empêchée de réaliser ses ambitions professionnelles :

[Mon] problème a toujours été dans ma vie que j’avais pas le… le cv pour. […] J’avais pas suivi mes cours… plus au niveau infirmier, pis toute… moi je voulais cheminer pour ça en attendant… Moi j’pensais de me mettre les pieds en entretien ménager, pis ça aurait été de grimper [les échelons]…

Dans les années 1990, par le biais de l’aide sociale, elle participe à des programmes d’employabilité qui l’orientent vers un organisme d’aide domestique auquel elle restera associée, à titre d’employée ou de bénévole, durant plusieurs années. À part quelques expériences isolées de travail de bureau, l’ensemble de sa trajectoire est structurée par les emplois domestiques, le plus souvent de nature informelle ou au noir. Vers le tournant des années 2000, bénéficiant de l’aide sociale, elle garde à plein temps son petit-fils. Elle fait à l’occasion des ménages contre rémunération, y compris pour son fils. Le récit de son expérience de l’aide sociale est marqué par l’amertume. Depuis qu’elle a été dénoncée pour avoir travaillé au noir, elle subit une surveillance accrue :

[J]’me suis fait rentrer dedans à cent mille à l’heure pis… faque là, ils me surveillent depuis ce temps-là. Ils surveillent les moindres gestes… […] Le problème, c’est que moi chus… ch’t’une personne qui est en problèmes de santé, chus pas [apte au travail], et je le suis vraiment pas, mais que si je déclare que je travaille une fois par semaine, admettons, chus apte au travail, pour eux autres. Et je le suis pas. Mais moi c’est pour ma survie mentale… comprends-tu ? Parce que si je fais pas ça, chus pas bien, parce que je suis une personne qui aime travailler. C’est valorisant pour moi. Alors au niveau de ma santé mentale, je dois le faire. Ça me fait du bien. Mais au niveau gouvernemental, les papiers, ça marche pas. Faque j’t’obligée de camoufler… tsé dire « j’vas le faire », pis ça me fait du bien tsé, j’me fais… heille écoute des fois 30-40 piastres, ou quelque chose, c’est pas énorme là, regarde… Faque j’t’obligée de camoufler sinon…

Portant un regard rétrospectif sur son parcours, Mme Brunet témoigne d’une certaine sérénité. En outre, une forte valorisation de ce qu’elle identifie comme une vocation pour le care apparaît comme l’ingrédient essentiel d’une certaine acceptation de son sort, d’une part, et de la cohérence narrative d’un parcours fortement instable, d’autre part.

Mécanismes de refoulement vers le secteur domestique d’une main-d’oeuvre féminine

Le service domestique a été historiquement le lot des exclues du marché du travail ; dans les dernières décennies du XXe siècle, les inégalités sociales sont encore le moteur du développement des emplois domestiques[27]. Aujourd’hui comme hier, le service domestique est un secteur « professionnel » parmi les plus accessibles aux femmes, dans lequel divers acteurs institutionnels ont périodiquement tenté de les refouler en période de « crises » du service domestique[28].

Femmes précarisées, femmes corvéables

Le développement d’un secteur domestique dans les dernières décennies du XXe siècle, période marquée par la féminisation du salariat, est un révélateur fort des mécanismes de segmentation et de dualisation du marché du travail. Alors qu’une minorité de femmes accèdent à une norme fordiste d’emploi stable, protégé et bien rémunéré, un grand nombre de femmes des classes populaires, moins scolarisées, peinent à accéder et surtout à demeurer de façon continue sur le marché du travail (voir le graphique 1). Ces femmes peu scolarisées, marginalisées sur le marché du travail, viennent grossir les rangs d’un salariat domestique en plein éclatement dans les dernières décennies du siècle[29].

Les clivages sociaux qui modulent l’accès au marché du travail formel selon le sexe et la classe sociale, notamment, doivent en outre être examinés à l’échelle biographique. Les trajectoires professionnelles des femmes ont été historiquement marquées par la discontinuité, ainsi que l’ont montré entre autres Le Bourdais et Desrosiers au Québec[30]. Si, ces dernières années, les chercheurs ont pu observer un certain rapprochement des trajectoires masculines et féminines, c’est entre autres parce que l’instabilité a gagné aussi les trajectoires masculines, en raison des transformations du marché du travail. Mais il ne faut pas y voir un effacement du rapport différencié des femmes et des hommes à l’emploi : « la famille et toutes les charges qu’elles présupposent [sic] demeurent encore un puissant handicap à la continuité de la vie professionnelle des femmes[31] ». L’instabilité des trajectoires féminines est fortement liée à la prévalence des formes atypiques d’emploi (particulièrement le temps partiel) dans les secteurs fortement féminisés, particulièrement dans les services, notamment les services personnels et le domaine des soins non professionnalisés. Les emplois domestiques ont partie liée à ces situations de précarité professionnelle, même s’il est impossible d’évaluer avec précision le nombre d’emplois domestiques ou la taille de ce secteur d’activité, largement informel[32]. Organiquement liée aux transformations de l’État-providence de même qu’à celles du marché de l’emploi, la nébuleuse du travail domestique rémunéré fonctionne comme un sous-marché du travail réservé à certaines catégories de main-d’oeuvre précarisée.

Graphique 1

Taux d’activité des femmes selon le niveau de scolarité, Québec, 1961, 1979, 2001

Taux d’activité des femmes selon le niveau de scolarité, Québec, 1961, 1979, 2001Source : 1961 : Denise Lemieux, « Le travail de la femme mariée en dehors du foyer », Les Cahiers de droit 7, 2 (1965-1966), p.340 ; 1979  : Francine Descarries-Bélanger, L’école rose et les cols roses. La reproduction de la division sociale des sexes, Montréal, Albert Saint-Martin/CEQ, 1980, p.93 ; 2001  : Statistique Canada, Recensement de la population de 2001, produit numéro 95F0380XCB2001009 au catalogue de Statistique Canada.

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Parmi les mécanismes qui se mettent en branle durant cette période de mutation du marché du travail pour créer un bassin de main-d’oeuvre domestique, certains sont directement liés à l’institution patriarcale du mariage, et touchent, au cours des années 1970, 1980 et 1990, les femmes divorcées ou celles qui ont connu une longue absence du marché du travail. D’autres mécanismes plus ou moins formels sont visibles dans le récit de Mme Brunet. Que ce soit le cercle vicieux de la pauvreté, institutionnalisé par le régime sous-minimal de l’aide sociale et les activités de survie qu’il impose, le placement domestique assuré par les programmes publics d’employabilité, les dynamiques familiales de mise au service des grand-mères : ces facteurs ont agi de façon convergente pour assurer la continuité de la mise au service domestique de Mme Brunet, sur un mode salarié ou non. De façon générale, la segmentation du marché de l’emploi crée des opportunités dans le secteur domestique pour les femmes les plus précarisées, à mesure que se referment – et de plus en plus au fil de l’existence – les portes ouvrant sur d’autres secteurs d’emplois.

En outre, la proximité entre les formes rémunérées et non rémunérées, familiales et non familiales, de travail dans les trajectoires des femmes rencontrées est particulièrement frappante dans le cas du travail domestique. Le glissement du travail gratuit vers un travail rémunéré, et inversement, se fait de façon fluide, sans démarcation claire, ce qui rend encore plus incertain le registre professionnel dans lequel le récit s’installe. Pourtant, en ce qui concerne notamment Mme Brunet, les emplois domestiques sont présents sur toute la trame professionnelle et forment l’ensemble le plus cohérent de sa trajectoire. Parmi les femmes rencontrées appartenant à la génération des baby-boomers, elle fait partie de celles ayant été confinées aux marges du marché du travail tout au long de leur vie, la précarité ayant collé à l’ensemble de leur parcours sur le marché du travail. La difficulté à pénétrer des univers professionnels autres que domestiques ressort particulièrement de ces récits, de même que, corollairement, la force de rétention de la nébuleuse des petits boulots domestiques. Mme Brunet n’a donc pratiquement occupé que des emplois domestiques, à part quelques incursions très isolées dans d’autres secteurs, notamment le travail de bureau, et quelques tentatives de se réorienter par un retour aux études.

Pour d’autres femmes, dont les trajectoires n’ont pu être décrites dans le cadre restreint de cet article, c’est l’expérience du divorce et de ses conséquences – retour forcé et accéléré sur le marché du travail après plusieurs années de retrait – qui constitue le facteur le plus déterminant dans ce processus de refoulement vers le service domestique. Pour d’autres encore, le secteur domestique apparaîtra comme un refuge professionnel en fin de parcours, lorsque les emplois dans les secteurs fortement féminisés qu’elles ont occupés dans leur vie (commerce de détail, restauration, travail de bureau, manufactures) ne leur sont plus accessibles. Les récits de vie montrent bien qu’occuper un emploi domestique est toujours le reflet d’une absence de choix, ce qui, quel que soit leur âge, place d’emblée les travailleuses dans une situation de vulnérabilité. Ainsi, si les gardiennes d’enfants adolescentes apparaissent particulièrement exposées à un certain type d’exploitation (conséquence de leur très faible rapport de force dans l’établissement de leurs conditions de travail, sur les plans du salaire et des horaires, par exemple), les travailleuses âgées, exclues des autres marchés du travail et inscrites dans un régime de survie, sont pour leur part dans une situation d’insécurité économique certaine.

Contingence et convergence des stigmates sociaux qui mènent au service domestique

Chez Mme Brunet, les activités rémunérées apparaissent dans toute l’étendue du parcours, mais celles-ci sont fragmentées, les épisodes de courte et de très courte durée se succédant. De son récit se dégage l’impression générale du peu de maîtrise de sa vie professionnelle, qui semble plutôt dessinée au gré des aléas de l’existence. Des expériences de vie difficiles, en lien avec des situations familiales tendues ou malsaines, reviennent fréquemment dans son récit.

Ce parcours, à première vue déterminé par les hasards malheureux et contingents de l’existence, présente pourtant des caractéristiques qui le rapprochent de plusieurs autres trajectoires documentées au cours de cette enquête, notamment en regard de l’impact déterminant des problèmes de santé. Ceux-ci sont présentés parfois comme des « accidents biographiques » (l’apparition d’un cancer, par exemple) ou comme une « condition » qui s’est construite au fil des difficultés de la vie. Les témoignages recueillis éclairent en particulier les liens entre le rapport à l’emploi et la santé mentale, lorsque intermittence en emploi rime avec pauvreté et isolement, voire exclusion sociale. Face à ce constat des problèmes de santé qui ont jalonné ces parcours, nous ne pouvons que reprendre les questions posées par Romaine Malenfant : « Comment le travail peut-il être à la fois le problème et la solution ? Comment aussi ne pas médicaliser un problème qui prend sa source dans diverses composantes de l’organisation sociale[33] ? »

Si les problèmes de santé mentale ont parfois refoulé des femmes vers le secteur domestique, la raison n’en est pas tant qu’il s’agit d’un secteur moins pénible ou exigeant, mais surtout que le caractère privé du lieu de travail soustrait les travailleuses au regard et au jugement publics. Également, les problèmes de santé étant liés à une forte discontinuité professionnelle, et le secteur domestique étant particulièrement accessible aux femmes, expliquent aussi la récurrence de ces emplois dans les parcours. Bien qu’il soit difficile – et vain – de tenter de distinguer les causes des conséquences et des corrélations, il faut relever cette convergence entre différents vecteurs de fragilisation sociale, et se garder de pathologiser ce qui apparaît vraisemblablement comme des résultats de l’oppression[34].

De même, le recours à l’aide sociale est fortement lié à ces facteurs de santé et d’intermittence en emploi. Dans notre échantillon, les femmes qui ont été les plus présentes sur les marchés du travail domestique sont aussi celles qui, depuis les années 1970, ont eu davantage recours à l’aide sociale de façon récurrente ou prolongée. Des données quantitatives récentes sur le marché de l’emploi dans la région de Québec confirment ce lien entre l’univers des boulots domestiques et l’aide sociale. Au début des années 2000, outre le fait que la catégorie « entretien ménager » faisait partie des quatre professions les plus courantes déclarées par les femmes dans certains secteurs géographiques de la région, celle-ci occupait le premier ou second rang dans la catégorie « dernière profession déclarée » chez les prestataires d’aide sociale dans la grande majorité des secteurs de la ville de Québec et de sa périphérie. La réponse « Gardiennes d’enfants, gouvernantes et aides aux parents » figurait aussi parmi les réponses les plus fréquentes apportées à cette question[35]. Autrement dit, au tournant du XXIe siècle, les femmes les plus exclues du marché du travail sont aussi celles qui sont le plus présentes sur le marché du travail domestique. Cette situation est le résultat d’une réorganisation du marché du travail durant cette période de féminisation du salariat, laquelle a créé un bassin de main-d’oeuvre féminine déqualifiée et maintenue dans les marges du marché de l’emploi.

Conclusion

L’imbrication entre pratiques formelles et informelles du travail domestique, la convergence de facteurs biographiques, sociaux et institutionnels qui poussent les femmes dans ce secteur d’activités, l’héritage lourd des socialisations, des modèles familiaux et de la mise en service des générations de femmes, le décalage quasi schizophrénique entre les discours d’égalité et la prégnance de la division sexuelle du travail sont autant d’aspects abordés dans les entretiens réalisés dans le cadre de cette recherche doctorale. Au fil de ces récits, les activités domestiques rémunérées des femmes sont apparues traversant les trames familiale et professionnelle de leur existence, à cheval entre les sphères dites « privée » et « publique », entre travail gratuit et économie marchande. La prise en compte de l’univers des petits boulots domestiques met à mal ces dichotomies qui résistent difficilement au test de la réalité du travail des femmes, et nous incite à les mettre de côté au profit d’une analyse de l’organisation sociale globale du travail et des différentes institutions qui l’encadrent[36].

Contre une vision statique de la pauvreté, nous nous inscrivons dans la perspective de Christopher McAll pour qui « il n’y a pas de “condition” ni d’“état” de pauvreté. La pauvreté est un rapport qui met en opposition les intérêts et les projets de différentes catégories de la population[37] ». Plusieurs femmes rencontrées au cours de cette enquête orale ont été, dans leur parcours, petit à petit refoulées dans la « filière domestique ». Dans les dernières décennies du XXe siècle, l’émergence de cet archipel de petits métiers féminins non qualifiés représente une niche de survie économique, tout en demeurant un symbole repoussoir de la « condition » de servante, associée à une image ancienne de servitude féminine au foyer. Dans ce procès de travail, le spectre de la servante apparaît difficile à éliminer dans la mesure où le système de service domestique repose précisément sur les clivages sociaux de genre et de classe. Réactualisant l’héritage séculaire des savoir-faire féminins naturalisés et d’un rapport de service informel et personnalisé, l’univers des emplois domestiques depuis les années 1960 se nourrit et alimente à la fois le phénomène de la précarisation de l’emploi. Un univers où apparaissent les nouveaux visages d’une vieille exploitation.

Parties annexes