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Comptes rendus

Robichaud, Léon, Harold Bérubé et Donald Fyson (dir.), La gouvernance montréalaise : de la ville-frontière à la métropole (Montréal, Coll. « Cahiers de l’Institut du patrimoine de l’UQAM », Éditions MultiMondes, 2014), 175 p.

  • Luc-Normand Tellier

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  • Luc-Normand Tellier
    Département d’études urbaines et touristiques, Université du Québec à Montréal

Couverture de Volume 69, numéro 1-2, été–automne 2015, p. 7-224, Revue d’histoire de l’Amérique française

Corps de l’article

Les termes « gouvernance », « Montréal », « ville-frontière » et « métropole » placés dans un même titre évoquent l’évolution historique du jeu des acteurs et des groupes sociaux qui ont marqué le passage de Montréal d’une bourgade à vocation religieuse aux statuts de centre névralgique de la traite des fourrures, de grand port intérieur nord-américain, de berceau de l’industrialisation du Canada, de capitale du Canada-Uni, de métropole financière, banquière et industrielle du Canada, puis de simple métropole du Québec.

L’intérêt de cet ouvrage fouillé tient au double fait que, face aux autres parutions sur l’histoire de Montréal, les responsables de la publication ont cherché à éviter les redites et que les auteurs des divers textes ont manifestement lu les contributions de leurs collègues et n’hésitent pas à y faire allusion. L’ordre des textes suit le fil historique, mais les thèmes abordés changent radicalement en cours de route. Quatre dates charnières y découpent l’histoire de Montréal : 1760, date de la conquête anglaise, 1840, date de l’incorporation de la ville de Montréal, 1914, date (contestable) du début de la domination de Montréal sur le Canada et 1960, date approximative de la fin de cette domination.

La période 1642-1760 est abordée à partir de la réglementation et des jugements de cour ainsi que de l’action des « gouverneurs quant aux enjeux militaires et des intendants et des juges en ce qui a trait aux affaires civiles » en mettant l’accent sur la sécurité (troupes, fortifications, police), la faim, le feu et les épidémies, la gestion de la pauvreté, la voirie, la réglementation du commerce (traite des fourrures, alcool, monnaie) et le faible niveau de démocratie. La période 1760-1840 est traitée un peu de la même façon en mettant l’accent sur la règlementation et sur les décisions des juges de paix. Ce choix s’explique par le fait que, selon certains, avant 1840 (date de la seconde incorporation de Montréal) ou plus sûrement avant 1833-1836 (période le la première brève incorporation), selon certains, « la ville n’a jamais possédé ses propres institutions » (énoncé que conteste l’auteur du texte qui le cite). Par contre, il est fait allusion au fait que derrière l’écran des juges de paix s’agitent des groupes : la classe marchande britannique, les élites patriotes francophones et une certaine élite bourgeoise ayant à coeur de contrôler les classes dites « dangereuses » (mendiants, prostituées, vagabonds, etc.).

Pour ce qui est de la période 1840-1914, des thèmes plus urbanistiques sont privilégiés : ouvertures de nouvelles rues, création de places publiques et, surtout, mise en place de réseaux d’eau potable et d’eaux usées. Comme précédemment, les auteurs abordent cette période du point de vue du consommateur urbain et la gouvernance montréalaise se limite aux services municipaux en laissant de côté le développement économique de la ville.

La période 1914-1960 est traitée en étudiant l’émergence du zonage, la lutte à la corruption, à la prostitution et au crime organisé ainsi que l’apparition de la question métropolitaine. On y voit que l’urbanisme à Montréal a des racines beaucoup plus lointaines que le « premier » plan d’urbanisme adopté en 1992. On y saisit aussi le rôle critique de la « moralité » dans l’évolution de la politique montréalaise et le développement d’une dynamique complexe, faite à la fois de conflits et d’intérêts convergents, impliquant la ville-centre et ses banlieues.

Enfin, ce sont les thèmes de la patrimonialisation et de la « révolution métropolitaine » qui servent d’angle d’analyse pour la période débutant en 1960. Alors que l’un des auteurs remet en cause la caricature de Maurice Duplessis, l’autre s’en tient à celle de Jean Drapeau qui, malgré sa lutte pour éviter l’urbanisme « tabula rasa » du projet Dozois, malgré son opposition au projet de faire passer l’autoroute Ville-Marie entre le Vieux-Montréal et le port, et malgré le rôle primordial qu’il a joué dans la renaissance du Vieux-Montréal, est présenté comme le symbole même des démolitions des années 1960 et 1970. Quant à la « révolution métropolitaine », elle est très révélatrice des dynamiques sociopolitiques montréalaises. Cependant, le livre ne propose aucune explication au fait que les fusions qui ont été possibles et relativement réussies à Toronto, Ottawa, Gatineau et Québec ont abouti à un fouillis complet à Montréal.

Sera déçu le lecteur qui s’attendait à entendre parler à profusion dans ce livre des Sulpiciens, seigneurs de Montréal pendant 191 ans (de 1641 à 1854), des Amérindiens (Montréal a été fondée pour eux), des communautés religieuses, de la Compagnie du Nord-Ouest, des Écossais, de John Young et du port, de Van Horne et des chemins de fer, des rapports entre les communautés francophone et anglophone, des groupes ethniques, de la communauté des marchands et des industriels, etc. En effet, le mot « gouvernance » évoque pour le commun des lecteurs des groupes humains, des visions qui se confrontent, des processus de prise de décision, des rapports de force et des confrontations d’intérêts divergents. Ce livre fait furtivement allusion aux Sulpiciens, bien que ces derniers soient directement à l’origine de la grille des rues de Montréal et du premier projet de construction du canal Lachine. Il ignore totalement la question amérindienne, alors que le « village indien » de Montréal a été déplacé de la périphérie du Vieux-Montréal vers le « fort de la Montagne », vers le Sault-au-Récollet, puis vers Oka. Il ne fait aucune allusion à la Fabrique de la paroisse Notre-Dame de Montréal qui, fondée le 30 octobre 1678 par Monseigneur de Laval, est la plus vieille structure représentative, toujours existante, ayant exercé un rôle significatif dans la gouvernance de l’île de Montréal. Il néglige le rôle stratégique du port de Montréal et des voies ferrées transcontinentales dans la destinée de cette ville et aussi dans la structuration du tissu urbain montréalais.

Ce livre bien documenté réjouira plusieurs lecteurs qui ont déjà beaucoup lu sur Montréal, mais il est susceptible de laisser un peu sur leur faim les autres, en particulier, ceux qui estiment que les intérêts économiques jouent un rôle important dans la gouvernance montréalaise des 375 dernières années.