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Comptes rendus

Mesli, Samy, La coopération franco-québécoise dans le domaine de l’éducation. De 1965 à nos jours, Québec, Septentrion, 2014, 380 pages

  • Marie-Claude Larouche

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  • Marie-Claude Larouche
    Université du Québec à Trois-Rivières

Couverture de Volume 70, numéro 1-2, été–automne 2016, p. 5-239, Revue d’histoire de l’Amérique française

Corps de l’article

Dans un ouvrage de grande qualité et bien documenté, Samy Mesli livre une analyse fascinante de la coopération franco-québécoise en éducation mise en oeuvre dans les années 1960. S’inscrivant dans le contexte de la Révolution tranquille et marquée par une volonté de rattrapage du Québec dans ce domaine trop longtemps resté la prérogative du clergé, cette coopération acquiert un sens particulier dans ce regard rétrospectif que pose le chercheur. Démarrée par une impulsion politique décisive et ayant bénéficié à ses débuts d’un soutien financier massif, cette coopération a joué un rôle important pour le développement tant social, économique que culturel de la société québécoise. Elle demeure un cas inédit dans les annales de la diplomatie, selon l’auteur.

De fait, l’ouvrage apporte une contribution essentielle à la compréhension d’un phénomène original, de grande ampleur et méconnu jusqu’à présent. Rédigé dans une langue claire et vivante, il émane de la recherche doctorale de l’auteur. Décrivant le fonctionnement des échanges France-Québec et tentant d’en proposer un bilan pour les deux communautés éducatives, l’auteur s’interroge également sur les impacts qu’ont eus ces échanges France-Québec pour les acteurs concernés. Ainsi, à la croisée de l’histoire politique et de l’éducation, s’appuyant sur les archives des ministères français et québécois de l’Éducation, il accorde une place aux témoins privilégiés. Malgré la disparition de sources importantes, il analyse les diverses ententes, de même que les négociations qui y ont conduit. Il se penche aussi sur le fonctionnement de plusieurs programmes par l’entremise de sondages et de questionnaires remplis par leurs participants.

L’auteur retrace la genèse de cette coopération sous le gouvernement Lesage dans un premier chapitre. Les lacunes des structures scolaires de l’époque sont décriées par le Rapport Parent qui recommande la création du ministère de l’Éducation. Pour la « reconquête des cerveaux » (p. 22), l’appareil étatique québécois entrevoit une façon de faire épargner des années d’efforts au Québec en coopérant avec la France. Citant les mémoires de Guy Frégault, alors sous-ministre québécois des Affaires culturelles qui y voit un formidable « métro aérien » (p. 30), l’auteur rappelle que c’est dans les discussions survenues entre ce dernier et André Malraux, en lien avec la venue du général de Gaulle, que s’esquisse cette coopération.

Le second chapitre de l’ouvrage porte sur la signature de l’entente de coopération en éducation, en février 1965, marquant les « grandes retrouvailles du Québec avec la France » (p. 24). Elle sera suivie la même année de l’adoption d’un accord culturel entre le Canada et la France, qui fera l’objet d’une « attention rigoureuse de la part des autorités fédérales » et qui sera lui-même complété d’une entente franco-québécoise. Sous l’égide la Commission permanente de coopération, une dizaine de professeurs d’écoles normales françaises séjournent au Québec, et une vingtaine de leurs homologues québécois font le trajet inverse, en plus d’enseignants du secteur technique.

Évoquées dans un troisième chapitre, les années 1966 à 1969 marquent l’essor de la coopération sous le gouvernement de l’Union nationale de Daniel Johnson qui n’en avait pas moins dénoncé les « dépenses somptuaires » du gouvernement Lesage à l’étranger. Grâce aux accords Johnson-Peyreffite, une coopération de masse s’enclenche, car le volontarisme des deux partenaires s’accompagne d’un réel soutien financier. Tous les secteurs de l’éducation sont concernés, de la maternelle à l’enseignement supérieur. La création de l’Office franco-québécois pour la jeunesse facilite d’ailleurs ces échanges.

L’auteur qualifie la décennie subséquente (1969-1979) d’« âge d’or de la coopération », en dépit des tensions qui se manifestent dans le triangle démocratique Paris-Québec-Ottawa. Tel qu’exposé dans un quatrième chapitre, l’éducation continue d’occuper une place prépondérante dans les échanges avec la France. En 1971, près d’un millier de participants effectuent stages et séjours de travail ou de recherche en France et au Québec, bénéficiant de bourses ou d’allocations de séjour. L’échange de jeunes maîtres bat son plein et demeure une « expérience sans équivalent à ce jour » (p. 129). L’enseignement technologique n’est pas en reste. On assiste au jumelage d’établissements. La signature de ce qu’on appelle communément les accords Bourassa-Chirac accélère la cadence. Sous le gouvernement Lévesque, les crédits augmentent légèrement, alors que près de 4 millions de dollars y sont consacrés en 1978-1979.

Dans les quatre chapitres subséquents de l’ouvrage, l’auteur entreprend une analyse détaillée des programmes. Il passe en revue les échanges de jeunes maîtres et la coopération dans l’enseignement technique et dans le domaine de l’enseignement supérieur. Il se penche sur le fonctionnement administratif des programmes et retrace divers témoignages d’acteurs et de participants. Il relate au passage la réaction inquiète d’un Réal Caouette, chef du Ralliement créditiste, argumentant qu’il faut s’assurer que les professeurs en visite au Québec « ne soient pas des athées ou des communistes qui viendront fomenter des émeutes et la révolution dans nos universités et nos écoles secondaires » (p. 145) ! Plusieurs politiciens de l’époque y font cependant meilleure figure !

Analysée au neuvième chapitre, l’évolution de la coopération depuis les années 1980 porte l’empreinte de la récession et des restrictions budgétaires. Elle s’accompagne également d’une perte de vocation sociale, alors que les échanges se concentrent principalement dans l’enseignement supérieur. Ainsi la création à Paris du Centre de coopération interuniversitaire franco-québécoise en 1984 représente la décision la plus importante à cet égard. Les représentants d’une douzaine d’universités françaises et la Conférence des recteurs et principaux des universités du Québec signent une entente de mobilité étudiante, permettant aux étudiants de « suivre une partie de leur scolarité outre-Atlantique, tout en restant inscrits dans leur établissement d’origine » (p. 297).

Au terme de sa lecture passionnante, l’ouvrage acquiert une résonance particulière alors que l’entente franco-québécoise en matière de mobilité étudiante au niveau universitaire a récemment été modifiée par le gouvernement Couillard. Si, depuis 1978, elle accordait aux étudiants universitaires français le droit de payer les mêmes droits de scolarité que les étudiants québécois, elle a été revue en mars 2015, triplant les frais exigés à ces derniers. Considérons-nous collectivement que ces échanges privilégiés n’ont plus leur raison d’être ? Chose certaine, la présence de milliers d’étudiants français actuellement inscrits dans des universités québécoises marque un renversement de la tendance initiale des années 1960 et 1970, où un grand nombre de Québécois séjournaient dans l’Hexagone. À l’heure de l’internationalisation, alors que les établissements d’enseignement tentent de diversifier leurs partenariats internationaux, l’auteur s’interroge sur l’avenir de cette relation privilégiée franco-québécoise. Entre-temps, il aura contribué à une meilleure connaissance de ce captivant volet de notre histoire collective.