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Comptes rendus

Charron, Catherine, Aux marges de l’emploi. Parcours de travailleuses domestiques québécoises, 1950-2000 (Montréal, Éditions du remue-ménage, 2018), 262 p.[Notice]

  • Camille Robert

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  • Camille Robert
    Université du Québec à Montréal

Alors que je terminais de lire les dernières pages de l’ouvrage de Catherine Charron assise dans un parc, deux femmes se sont installées devant moi. La première, blonde, dans la trentaine, s’est étendue confortablement dans l’herbe pour profiter des derniers rayons du soleil de l’après-midi. Derrière elle, la seconde femme, avec la peau et les cheveux plus foncés, se relevait fréquemment pour s’occuper d’un bambin blond plus intéressé à explorer les environs qu’à rester assis. Il y avait là, comme le décrit bien une collègue sociologue, la rencontre du « macro » et du « micro » incarnée par la réunion entre l’objet de recherche et la réalité quotidienne d’une travailleuse domestique. Issu de la thèse de doctorat de Catherine Charron, Aux marges de l’emploi permet de bâtir des ponts entre l’étude large du travail des femmes – toujours marqué de près ou de loin par leur assignation à la sphère privée – et les parcours de trente participantes ayant occupé un emploi domestique au cours de leur vie. Ces dernières, nées entre 1914 et 1958, ont oeuvré dans la région de Québec à travers une constellation de boulots dont la diversité et l’intermittence illustrent bien la difficulté à saisir un travail encore largement invisible et sous-documenté, relégué à l’économie informelle et aux frontières entre le privé et le public. En ce sens, l’historienne parvient, en s’appuyant sur ces récits de vie, à fournir de précieuses informations sur une forme de travail dont l’expérience quotidienne échappe encore aux archives écrites et qui demeure, comme elle le souligne, un « impensé social » (p. 12). Si le recours aux sources orales a été l’objet de nombreux débats dans la discipline historique, leur apport est désormais largement reconnu, notamment pour l’histoire des femmes. Toutefois, l’utilisation de ces sources nécessite un certain nombre de considérations méthodologiques, épistémologiques et éthiques, qui sont rigoureusement exposées dans le premier chapitre. Étant donné le sentiment particulier qu’entretiennent les femmes interrogées face à leurs expériences de service domestique, souvent perçues comme des épisodes honteux de leur vie ou comme des activités « dont on n’a rien à dire » (p. 34), le rôle de la chercheuse consiste à équilibrer la prise en compte des divers récits en n’écartant pas ceux qui semblent à priori plus approximatifs ou confus. Le deuxième chapitre permet quant à lui de dresser un portrait sociohistorique du travail domestique au Québec entre 1950 et 2000, superposé à la trame de l’intégration massive des femmes au marché de l’emploi à partir des années 1960. Comme Charron le remarque, l’arrivée des femmes dans la sphère dite productive s’est réalisée par « l’entrée de service » (p. 56), entraînant un déplacement de la division sexuelle du travail plutôt que sa disparition. Le développement de carrières chez les femmes des classes moyennes et supérieures, en particulier, a mené à une externalisation du travail domestique – exacerbée avec le tournant néolibéral des années 1980 –, dont les tâches les plus rebutantes ont été confiées à d’autres femmes moins privilégiées, entraînant ainsi la mise en place de nouvelles hiérarchies. Le troisième chapitre présente les trajectoires des femmes interrogées sous l’angle de la continuité entre les activités domestiques gratuites et salariées, résultat de l’apprentissage de ce travail comme « mode de socialisation des filles » (p. 27). Des différences marquées sont perceptibles entre les femmes de la première génération et celles de la seconde, ayant atteint l’âge adulte pendant la Révolution tranquille, tant en matière de scolarisation que sur le plan des ambitions professionnelles. Ces dernières estiment avoir peu profité des moments de prospérité économique et expriment une certaine amertume envers …