Comptes rendus

Daher, Andrea, L’Oralité perdue. Essais d’histoire des pratiques lettrées (Brésil, XVIe-XIXe siècle) (Paris, Classiques Garnier, 2016), 174 p.[Notice]

  • Sébastien Côté

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  • Sébastien Côté
    Carleton University

Dans son Histoire de la Nouvelle-France (1609), Marc Lescarbot donnait à la colonie une définition quasi impériale (I, 4, p. 26), en plus de consacrer un long développement (p. 143-228) à la France Antarctique de Nicolas de Villegagnon (1555-1560). C’est d’abord à cette époque riche en rivalités que nous ramène Andrea Daher dans L’Oralité perdue. Si « Des Cannibales » s’avère incontournable en études littéraires, le plus célèbre des essais de Montaigne l’est doublement pour les Brésiliens. C’est le point de départ de la réflexion de Daher, qui rappelle l’entretien qu’eut Montaigne avec des Tupinambas en visite officielle à Rouen, mais surtout cet aveu plein de candeur : « ils respondirent trois choses, dont j’ay perdu la troisiesme, et en suis bien marry » (p. 12). De ce récit, elle tire un constat et une question : les « Sauvages » parlent, et pas que chez Montaigne ; puisque l’écriture peut masquer les oublis et les imperfections, pourquoi mentionner cette troisième chose à jamais manquante, symbole « d’une parole perdue, de l’oralité pure » (p. 13) ? C’est donc sous le signe de l’opposition entre écriture et oralité que s’inscrit cet essai, qui analyse les écrits jésuites portugais (Anchieta, Nóbrega) et espagnols (Acosta, Oré), ainsi que les récits français sur le Brésil colonial, avant d’aborder leur fortune littéraire dans le Brésil indépendant du XIXe siècle. Or, nombreux sont les parallèles entre la Nouvelle-France et le Brésil colonial. Dès le premier chapitre, Daher montre que les débats apostoliques qui animèrent les jésuites du Brésil et du Pérou au contact des populations indigènes ont précédé de près d’un siècle ceux de la Nouvelle-France. Par exemple, alors que Paul Le Jeune écrivait dans sa Relation de 1632 au sujet des Amérindiens : « en verité qui sçauroit parfaittement leur langue seroit puissant parmy eux » (Paris, Cramoisy, p. 57), déjà « [d]ans les premières années de l’apostolat au Brésil [vers 1550], les jésuites [avaient] beaucoup travaillé pour apprendre les langues indigènes » (p. 47). Devant la difficulté de maîtriser ces langues « agraphiques », les plus doués des jésuites brésiliens composent rapidement des grammaires pour asseoir leur catéchèse sur une base intelligible, conformément aux principes de l’accommodatio prônée par Ignace de Loyola, fondateur de l’ordre. Puisque l’imprimerie ne fera pas son apparition au Brésil avant 1808 (contrairement au Pérou), ces grammaires circulent sous forme manuscrite dès le milieu du XVIe siècle. À terme, elles parviennent non seulement à inventer une « langue générale » normalisée, basée sur les variantes du tupi, mais aussi à l’imposer aux Indigènes dans tous les exercices religieux et au-delà. Malgré le statut différencié du tupi (Brésil) et du quechua (Pérou) dans l’appareil apostolique colonial, un principe fondamental demeure : comme en Nouvelle-France, l’accommodement linguistique des missionnaires a réduit le risque de mésinterprétation de la parole divine et, en outre, a permis de déterminer les règles de leur passage de l’oral à l’écrit, puis du manuscrit à l’imprimé. Après avoir bien décrit le processus de grammaticalisation du tupi, Daher aborde les multiples occurrences de « l’inscription de la langue générale » dans le corpus colonial du Brésil. Pour ce faire, elle se plonge dans un corpus français fort de quatre longs témoignages de première main décrivant les projets éphémères de la France Antarctique et de la France Équinoxiale (1612-1615). Longtemps minorées par l’historiographie brésilienne pour cause de dissonance, les oeuvres de Léry, Thevet, Abbeville et Évreux n’en montrent pas moins l’importance insoupçonnée de la présence française (interprètes et missionnaires) auprès des Indigènes de la côte. Quant à la langue ...