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Comptes rendus

 

Dessureault, Christian, Le monde rural québécois aux XVIIIe et XIXe siècles. Cultures, hiérarchies, pouvoirs (Montréal, Fides, 2018), 434 p.

  • Benoît Grenier

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  • Benoît Grenier
    Département d’histoire, Université de Sherbrooke

Couverture de Volume 72, numéro 4, printemps 2019, p. 5-133, Revue d’histoire de l’Amérique française

Corps de l’article

La contribution de cet ouvrage est colossale. Enfin, on trouve réunie dans un livre l’oeuvre de Christian Dessureault. Certes, il ne s’agit pas des « oeuvres complètes », mais la sélection opérée par les artisans derrière ce projet constitue une réelle immersion et introduction à la contribution du professeur Dessureault, récemment retraité du Département d’histoire de l’Université de Montréal. C’est que ce dernier, figure incontournable de l’historiographie du monde rural laurentien, chercheur infatigable et remarquable par son érudition, mentor pour de nombreux historiens, acteur de premier plan des colloques franco-québécois d’histoire rurale et historien primé, n’a pas été jusqu’ici très enclin à colliger ses travaux, ni même à publier sous forme de livre ses principales interprétations. En effet, en dépit d’articles très nombreux et de quelques codirections d’ouvrages collectifs, il faut bien admettre que son travail est trop peu connu en dehors d’un cercle d’initiés. L’historien a effectivement été discret en termes de livres, si on fait abstraction de l’ouvrage publié conjointement avec Dépatie et Lalancette (Contributions à l’étude du régime seigneurial canadien, 1987), lequel remonte à ses travaux de maîtrise sur la seigneurie du Lac-des-Deux-Montagnes (1979). Mais de sa thèse, magistrale, sur l’inégalitarisme paysan, pas de livre sur les rayons de nos bibliothèques, ce qui est bien regrettable d’ailleurs. C’est pourquoi, en même temps qu’il faut saluer l’importance de l’oeuvre de Dessureault, il faut d’entrée de jeu remercier ceux qui se font « passeurs » de cette oeuvre : Christine Hudon, Léon Robichaud, Jean-René Thuot et Thomas Wien, collègues et anciens étudiants, parfois les deux à la fois.

Après une préface assez personnelle de son collègue et collaborateur de longue date, John A. Dickinson, le livre s’amorce par une magistrale introduction signée par les Hudon, Robichaud, Thuot et Wien. En elle-même, cette introduction à l’historien et à son oeuvre est tout à fait digne de la profondeur de pensée de Dessureault. Après avoir rappelé ses origines intellectuelles et sa formation, de même que le contexte théorique et humain dans lequel a germé son travail d’étudiant (Wallot, Dechêne…), le quatuor propose les trois temps de l’historien Dessureault. D’abord, on fait la part belle à sa grande contribution, laquelle sera en filigrane de toutes celles qui suivront : sa thèse (soutenue en 1985) sur les hiérarchies au sein de la paysannerie laurentienne avec pour cadre d’observation la seigneurie de Saint-Hyacinthe. Ensuite, on présente la seconde phase de son parcours, laquelle est axée sur l’étude des mécanismes régissant la reproduction sociale, élargissant la période, l’espace et le corpus à l’étude et amenant l’historien à entrer en discussion (avec T. Wien) autour des Quelques arpents d’Amérique de Gérard Bouchard (RHAF, 1996-1997). Enfin, on complète le tour d’horizon par une troisième phase du parcours du chercheur, lequel s’emploie alors à recentrer son champ d’observation sur les acteurs du monde rural et leurs pouvoirs, en termes d’institutions (milice, fabrique, syndics scolaires), chantier qui donnera notamment l’inspiration à la thèse de son disciple, J.-R. Thuot.

L’ouvrage se décline en douze textes divisés en trois parties brièvement introduites et qui correspondent grosso modo aux trois « phases » décrites par l’introduction du livre : fondements socio-économiques des sociétés rurales, reproduction sociale dans la différence et élites, institutions et pouvoir. Ces douze textes ont été initialement publiés entre 1986 et 2012 et comptent entre 20 et 50 pages, une ampleur relative évidemment tributaire des ouvrages ou revues dans lesquels ils ont paru. Quelques-uns sont le fruit de collaborations, que ce soit avec Christine Hudon (sur la Fabrique) ou avec Roch Legault (sur la milice). La seule contribution inédite de ce volume émane justement d’une collaboration entre Dessureault et John A. Dickinson : il s’agit d’un article portant sur la culture matérielle et le niveau de vie dans une perspective comparée à l’échelle nord-américaine. Cet article est dédié à l’historienne française Micheline Baulant, instigatrice d’une méthode de calcul du niveau de vie à partir des inventaires après-décès. Dessureault et Dickinson avaient déjà publié ensemble des travaux proposant une adaptation de cette « grille » à la société québécoise préindustrielle, mais l’apport de ce texte réside, en plus de ses vertus pédagogiques pour tous les historiens qui se lanceront dans l’étude des inventaires après-décès, dans sa dimension comparative avec d’autres sociétés coloniales nord-américaines. Faisant écho aux appels des Gérard Bouchard et Béatrice Craig, Dessureault aura contribué de manière significative à l’histoire rurale comparée, comme en témoigne admirablement ce texte.

Nous ne pouvons synthétiser ici l’ensemble des contributions retenues. Contentons-nous de signaler quelques incontournables que les étudiants avides de découvrir l’oeuvre de Dessureault ne manqueront pas de lire, à commencer par le texte qui, d’entrée de jeu, synthétise son mémoire de maîtrise. Celui-ci rappelle le positionnement idéologique du jeune Dessureault, dans les belles années des interprétations marxistes, « parti pris » qu’il rappelle lui-même dans un texte de synthèse sur l’évolution du régime seigneurial après la Conquête (2009) qui, pour faire écho au texte fondateur de Louise Dechêne sur l’évolution du régime seigneurial en Nouvelle-France (1971), vient d’ailleurs clore la première section du volume. On lira aussi avec grande attention l’article paru initialement dans la RHAF en 1987 et qui venait définitivement abattre le mythe frontiériste de l’égalitarisme paysan dans la vallée du Saint-Laurent. La contribution de Dessureault au débat sur la crise agricole, proposant par l’étude du cas maskoutain une interprétation au débat Ouellet/Wallot, constitue une autre pièce d’anthologie. Enfin, on relira avec plaisir l’analyse qu’il propose en revisitant, dans une perspective empruntée à la microstoria, la crise de 1812 à Lachine dans laquelle, au terme d’une judicieuse critique de l’historiographie, il mène, archives judiciaires à l’appui de ses corpus usuels, une rigoureuse réflexion sur le rôle des acteurs locaux replacés dans les enjeux régionaux et nationaux.  Certes, dans la vaste bibliographie de Dessureault, d’autres textes auraient mérité de figurer parmi le recueil. Pensons entre autres à la fine analyse micro-analytique retraçant les parcours diversifiés des descendants sur quatre générations du couple Plamondon-Marest, parue dans Les exclus de la terre en France et au Québec (1999). Je pense également à l’important texte publié en 1997 dans Histoire & Sociétés rurales, incontournable tribune des ruralistes francophones à laquelle il demeure l’un des rares historiens québécois à avoir contribué.

Au total, l’ouvrage recense 12 textes et plus de 400 pages d’analyses denses et dotées d’ancrages théoriques d’une ampleur remarquable. Il faut saluer le choix de l’éditeur d’avoir accordé autant d’espace aux artisans de l’ouvrage, permettant de présenter une édition sinon complète, à tout le moins hautement représentative des travaux de Dessureault. Historiens du Québec rural, collègues étrangers, mais surtout étudiants futurs et actuels en histoire du Québec préindustriel pourront enfin apprécier toute la richesse et l’envergure intellectuelle d’un de nos historiens les plus remarquables. Il convient aussi de souligner la présence d’une bibliographie complète des travaux de l’auteur (p. 427-432) ainsi que de la table des équivalences monétaires et métrologiques, un outil qui sera bien utile aux chercheurs. Considérant leur grand nombre, une table des figures et des cartes aurait été utile, tout comme une bibliographie générale des études citées dans les différents articles. Ce sont de bien modestes critiques puisque, mentionnons-le, au risque de paraître superficiel, un adjectif qui sied si peu à Christian Dessureault, l’ouvrage est superbement réalisé par la maison Fides (mise en pages, cartes et tableaux nombreux et soigneusement adaptés des articles originaux…) et doté d’une couverture ornée d’une superbe gravure couleur représentant Saint-Hyacinthe en 1836. En soi, cette illustration résume on ne peut mieux l’oeuvre de Dessureault, marquée par sa cohérence spatio-temporelle et une fidélité, sans être exclusive, à cette ville-seigneurie proto-industrielle.