Comptes rendus

Lamontagne, Marie-Andrée, Anne Hébert, vivre pour écrire (Montréal, Boréal, 2019), 558 p.

  • Michel Biron

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  • Michel Biron
    Professeur au Département des littératures de langue française, de traduction et de création, Université McGill

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Couverture de Volume 74, numéro 3, hiver 2021, p. 5-119, Revue d’histoire de l’Amérique française

Mai 68, Paris : Anne Hébert habite boulevard Saint-Germain. Les événements historiques ont lieu sous sa fenêtre, pour son plus grand malheur. Les cris des étudiants et des ouvriers, les voitures renversées, les commerces fermés, les gravats partout, les gaz lacrymogènes, tout cela l’effraie : « Anne Hébert, cinquante-deux ans, est terrorisée » (p. 350), écrit Marie-Andrée Lamontagne dans la première biographie digne de ce nom consacrée à l’auteure de Kamouraska. La scène qu’elle peint en dit long sur le rapport d’Anne Hébert au spectacle de la rue et au monde en général. À l’ère de l’engagement sartrien, la « petite Anne », comme on l’a longtemps appelée, n’aime pas les émois de la grande ville ni le désordre social. La violence, chez elle, ne s’autorise que des soubresauts intérieurs. Toute son existence (1916-2000), Anne Hébert se sera ainsi tenue comme en marge de l’Histoire pour mieux s’abandonner à sa seule véritable passion, celle d’écrire. Vivre pour écrire : tel est le titre que Marie-Andrée Lamontagne a choisi pour cette biographie d’une érudition exemplaire. Un tel projet constituait un défi tant le personnage d’Anne Hébert est timide, discret, anti-romanesque. Au passage, la biographie défait quelques mythes tenaces, comme celui selon lequel Anne Hébert aurait choisi de publier ses romans en France parce que les éditeurs canadiens-français avaient refusé ses manuscrits, jugés trop violents. Marie-Andrée Lamontagne montre qu’Anne Hébert elle-même a entretenu ce mythe, comme si elle y trouvait une justification de son exil, ou poursuivait une tradition d’écrivains « empêchés », tel son père, le critique Maurice Hébert, dont on découvre ici les ambitions littéraires déçues, et surtout son cousin de Saint-Denys Garneau, qui fut son grand modèle et qu’elle défendra constamment. L’événement le plus emblématique de cette biographie, celui qui déterminera toute la trajectoire d’Anne Hébert, est le « retour dans la chambre » (p. 93-103) auquel la contraint une tuberculose diagnostiquée (par erreur !) en 1939. Pendant les cinq années suivantes, alors qu’autour d’elle la guerre fait rage, elle ne sort pratiquement pas de la maison familiale, avenue du Parc à Québec. « Elle y restera jusqu’en 1944, et ces années seront l’incubateur de presque toute l’oeuvre de fiction à venir » (p. 96). De l’enfant « dépossédé du monde » dans Le torrent (1950) jusqu’à la Gaspésie terrifiante des Fous de Bassan (1982), l’imaginaire d’Anne Hébert se déploiera à partir de lieux isolés, autour de personnages reclus, privés de toute vie sociale et faussement dociles. Chacun de ses personnages semble porté par une révolte intérieure, comme s’il luttait silencieusement contre un enfermement qu’il cultive en même temps, prisonnier d’une sauvagerie curieusement désirée, porté par le courage de descendre là où personne n’ose aller, comme au fond du Tombeau des rois. Cette étrange violence de son oeuvre contraste fortement avec la vie si rangée que mène Anne Hébert à Québec d’abord, puis à Paris ou dans le sud de la France, à Menton en particulier, où elle a ses habitudes, ses anges gardiens. Elle a l’art de se faire aimer partout où elle s’installe. Tous ceux qu’elle côtoie tombent sous son charme, son magnétisme « d’éternelle jeune fille » (p. 194). La première fois qu’elle visite Paris, en 1954, elle est accompagnée de son frère Pierre, qui se révèle une des figures les plus intéressantes de cette biographie, lui qui aura une carrière d’artiste à Québec et qui affirmera souvent tout haut ce que sa soeur dira tout bas. Il est le premier d’une série de chevaliers servants qui accompagneront Anne Hébert durant toute sa vie, notamment les trois « fées » féminines (p. 183) que …