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Recensions

Walter E. Wilson et Gary L. McKay, James D. Bulloch, Secret Agent and Mastermind of the Confederate Navy, Jefferson, NC, London, McFarland, 2012, 362 pages

  • Simon Vézina

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  • Simon Vézina
    Université de Montréal

Couverture de Antilles et Louisiane, Volume 32, numéro 2, automne 2013, p. 7-164, Cahiers d'histoire

Corps de l’article

Dès le début de la guerre Civile américaine, un des enjeux importants pour les rebelles sudistes était d’obtenir la reconnaissance des puissances européennes. Ces dernières, excepté la Russie qui soutint l’Union du président Lincoln, ne voyaient pas d’un mauvais oeil la dissolution de cette République américaine. L’Angleterre et la France donnèrent d’ailleurs le statut de belligérant aux Confédérés, ce qui ne fut pas sans provoquer des indignations à Washington.

Si les Confédérés n’obtinrent pas la reconnaissance tant convoitée, ils purent néanmoins profiter de l’aide informelle de l’Empire britannique : c’est dans les ports anglais que furent construits divers navires confédérés, dont le CSS Alabama qui fit des ravages parmi la marine marchande américaine (stratégie navale qui inspira plus tard l’armée allemande lors de la Première Guerre mondiale). Cette aide informelle mena, après la guerre, le gouvernement américain à poursuivre l’Angleterre, les Alabama Claims, qui se résolurent en 1872 lorsque l’Angleterre accepta de dédommager les États-Unis. L’architecte de cette politique navale, depuis le financement et la construction des navires dans le plus grand secret possible à la stratégie militaire navale, fut l’oeuvre de l’homme considéré comme le plus dangereux des Confédérés en Europe, l’oncle favori du futur président américain Théodore Roosevelt, l’agent secret confédéré James D. Bulloch.

C’est cet homme que Walter E. Wilson et Gary L. McKay nous invitent à découvrir dans cette première biographie qui lui est consacrée. La biographie, destinée à un public averti, nous permet de saisir l’importance de Bulloch dans l’histoire. On y découvre ses différentes réalisations et ses manières d’opérer comme agent secret, particulièrement difficiles à retracer en Angleterre : c’est le propre de ce genre d’opération (ainsi, nous ne pouvons pas connaître ses contacts au Foreign Office). Cependant, cette biographie descriptive nous laisse dans le vague tant qu’à savoir la vision du monde (Weltanschauung) et ce qui le motivait à l’action. Les auteurs n’insistent pas du tout sur la cause qu’il défendit si bien : le régime sudiste de plantations esclavagistes. Tous les historiens de Lincoln tâchent de savoir s’il était raciste ou non : pourquoi éluder ce genre de question avec Bulloch ?

Ils n’explicitent pas non plus sa vision de l’Empire britannique : quelle conception en avait-il pour s’entendre si bien avec l’élite aristocratique britannique ? En ce sens, il eut été bien de présenter un bref aperçu de la bataille entre impérialiste et anti-impérialiste pour mieux situer la position de Bulloch. Cette question importante divisait alors les États-Unis. Pour les tenants du Système américain d’économie avec Henry C. Carey comme chef de file, tant chez les Whigs que les Républicains ensuite, la politique du libre-échange de l’Empire britannique et de la division internationale du travail n’étaient que la poursuite du système colonial par d’autres moyens, c’est-à-dire de cantonner les pays dans la production de matière première (et donc dans la pauvreté comme l’Inde et l’Irlande) et maintenir le monopole industriel et financier en Angleterre. Au contraire, le Sud, qui misait sur le Cotton King, avait accepté la dépendance anglaise et avait par conséquent épousé la doctrine ricardienne des avantages comparatifs. Le Sud s’opposait donc à tout interventionnisme du gouvernement fédéral comme le préconisait le Système américain, que ce soient les tarifs, les projets d’infrastructures, l’école publique ou la Banque Nationale : toute taxe qui pouvait dévaluer la valeur de leur propriété (c’est-à-dire des esclaves) et la rentabilité de la production du coton était rejetée. Les démocrates jacksoniens, surtout au Sud, en rejetant l’industrialisation du pays, cherchèrent alors l’expansion économique non pas dans le développement interne comme le proposait les Whigs, mais dans l’expansionniste territorial aux dépens d’autrui. Bulloch n’y fut pas étranger, lui qui, comme le rappellent les auteurs, fut mêlé à l’affaire cubaine de 1854 : son navire, le Black Warrior, saisi par un officier espagnol, faillit être le prétexte d’une guerre entre les deux pays voulue par les plus chauds partisans du Manifest Destiny et du libre-échange.

Une fois la guerre terminée, ayant trempé dans l’assassinat de Lincoln, Bulloch, très proches de la famille Roosevelt à New York, resta donc en Angleterre et les auteurs d’affirmer : « Il peut être raisonnablement argumenté que le début de la "relation spéciale" entre la Grande-Bretagne et les États-Unis tint son origine dans le petit-salon de Bulloch à Liverpool avec les conversations entre Bulloch et son neveu Teddy (traduction libre) ». Ce n’est qu’avec la guerre à Cuba, initiée par l’explosion du navire Maine toujours inexpliquée, que T. Roosevelt devint célèbre, lui permettant ainsi d’obtenir la vice-présidence et ensuite la présidence à la suite de l’assassinat de McKinley, dernier représentant du Système américain d’économie à la présidence. Il est ironique de constater que c’est un autre descendant de la branche Roosevelt, F.D. Roosevelt, qui remit en question la politique de la canonnière de Teddy Roosevelt et questionna cette « relation spéciale » avec l’Empire britannique, surtout si cela impliquait la défense du colonialisme.