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Conflits et sociétés

Introduction

  • Nari Shelekpayev

…plus d’informations

  • Nari Shelekpayev
    Département d’histoire, Université de Montréal, Canada

Couverture de Conflits et sociétés, Volume 34, numéro 1, printemps 2017, p. 7-256, Cahiers d'histoire

Corps de l’article

En mars 2014, une cinquantaine de jeunes chercheurs de divers pays et disciplines se sont réunis à Montréal pour réfléchir ensemble sur la notion de « conflit ». Le sujet semblait plus que jamais à l’heure du jour : alors même que se déroulait le colloque, la Russie était en train d’occuper la Crimée tandis que l’État islamique avançait en Iraq. Ceci étant dit, organiser un colloque sur une telle notion semblait une tâche plus qu’autre chose naïve : non seulement cette notion n’est pas réductible à une dimension militaire, mais la multiplicité des acteurs impliqués dans divers conflits complexifie leur analyse et rend les généralisations impossibles.

Deux ans plus tard, le monde ne semble pas aller mieux. Au moment même où ce texte est écrit, l’Allemagne est en deuil à cause d’un acte terroriste commis dans un marché de Noël au coeur de Berlin. Cependant, il y a beaucoup plus d’attentats meurtriers en Afrique et en Asie, et ce, presque chaque jour. Ils reçoivent pourtant moins d’attention médiatique et passent la plupart du temps carrément inaperçus [1]. De plus, aux conflits couvant, hérités des années précédentes, s’ajoutent de nombreuses autres dimensions. N’étant pas que militaires, mais aussi d’ordre politique, économique et social, les conflits imprègnent et définissent l’existence d’un nombre croissant de gens partout dans le monde. Le Brexit, le « virage à droite » en Europe et les dernières élections présidentielles aux États-Unis, pour n’en nommer que quelques-uns, ont provoqué des remises en question et ont marqué une crise intellectuelle qu’au moins une partie de l’humanité est en train de vivre et débattre depuis quelques années.

Ce texte n’a pas pour but de définir ni d’énumérer les conflits ayant lieu sur la planète aujourd’hui. Il ne proposera pas non plus une étude sur leur épistémologie ni leur analyse historique. Comme déjà mentionné, ce serait une tâche impossible, car sous une forme ou une autre, les conflits ont toujours accompagné la vie humaine : là où il n’y pas de conflit, il n’y a pas d’histoire. Plutôt, nous nous limiterons à citer quelques exemples de la littérature récente portant sur la notion de conflit dans un sens étroit (guerres, conflits armés ou militaires), mais aussi dans un sens plus large (conflits politiques, sociaux, intellectuels et ainsi de suite). Ce ne sera qu’un survol, appuyé par quelques exemples des événements récents, perçus ou définis comme conflictuels, afin d’en observer la production et la perception. La partie finale du texte proposera quelques réflexions qui serviront à devancer et ouvrir les questionnements des articles de ce volume.

Dans son ouvrage récent, The Better Angels of Our Nature: a history of violence and humanity [2], Steven Pinker explore l’histoire de la violence de l’humanité et suggère que notre époque est plus pacifique que toute autre période antérieure de l’existence humaine. Il appelle à l’histoire, aux sciences cognitives, à l’anthropologie, à la criminologie, à la statistique, et aux autres disciplines pour soutenir son argument. En effet, dans le XXe siècle, le nombre de décès par violence en proportion de la population totale de la planète est resté modeste par rapport aux cruautés féroces des époques précédentes. L’avènement de l’État-nation moderne, l’éducation, l’émancipation des femmes, et la cristallisation de la notion des droits de la personne ont contribué à améliorer la situation, selon Pinker. La torture et l’exécution publique par homicide qui furent autrefois des instruments de pouvoir et des divertissements populaires de masse ont été graduellement éliminées dans la plupart des pays.

Les gens d’aujourd’hui sont moins susceptibles de rencontrer une mort violente ou de souffrir de la violence aux mains des autres que ceux vivant dans des siècles précédents. Pinker cite les études sur les causes de décès chez différents peuples du passé (certaines d’entre elles sont basées sur l’excavation des squelettes trouvés sur des sites archéologiques). La moyenne suggère que 15 % des humains préhistoriques ont rencontré une mort violente aux mains d’une autre personne. En revanche, parmi les anciennes sociétés qui étaient organisées en forme d’État, la plus violente semble avoir été le Mexique aztèque, où 5 % des personnes ont été tuées. En Europe, même pendant les périodes les plus sanglantes—le XVIIe siècle et la première moitié du XXe siècle—les décès en guerre étaient environ 3 %. Ainsi, le monopole de l’État sur l’usage légitime de la force réduit la violence et améliore la longévité et la qualité de la mort. Depuis 1945, les pays les plus importants n’ont pas combattu les uns contre les autres. Ce n’est pas, selon Pinker, une paix absolue, mais il y a eu un déclin dans tous les types de conflits organisés, y compris les guerres civiles, les génocides, la répression et le terrorisme.

Pinker n’a pas été le premier à promouvoir ce point de vue. L’idée que la capacité empathique de l’humain se développe parallèlement à un accroissement de la rationalité doit sa grande influence à un penseur français du 19e siècle, Auguste Comte. Beaucoup plus tard, dans un ouvrage Retreat from Doomsday: The Obsolescence of Major War, John Mueller [3] a suggéré que l’institution de la guerre en tant que telle avait disparu, et que les guerres civiles de ces derniers temps ressemblaient plutôt aux conflits entre des bandes criminelles. Finalement, dans son fameux livre sur « la fin de l’histoire », Francis Fukuyama a prédit la disparition des conflits violents à grande échelle entre les systèmes politiques rivaux [4].

L’écriture de Pinker est engageante, mais son argument contient des lacunes. John Gray note que si, depuis 1946, les grandes puissances ont évité un conflit armé direct, elles se sont combattues dans de nombreuses guerres par procuration [5]. La guerre de Corée, diverses guerres en Afrique, les guerres en Afghanistan et au Vietnam, l’aide militaire aux insurgés en Syrie—ce ne sont que quelques-uns des contextes dans lesquels les grandes puissances ont été impliquées dans une guerre sans interruption les unes contre les autres tout en évitant un conflit militaire direct. Les populations civiles continuent à y être impliquées : en Syrie, la guerre civile a causé une destruction systématique de l’infrastructure et un nombre élevé de victimes parmi les civils.

La paix s’est aussi transformée. En Europe, les récents massacres ciblés de la population civile dans des lieux publics tels que les théâtres, les aéroports ou les clubs par des terroristes qui s’enlèvent la vie incarnent un type de guerre qui estompe une distinction entre les combattants et les civils, entre la guerre et la paix. Il ne faut pas oublier non plus que le terrorisme n’est pas seulement néfaste à cause des victimes et dégâts qu’il cause, mais aussi, et surtout, à cause de la réaction qu’il provoque chez les gouvernements. En effet, chaque acte terroriste renforce le gouvernement central, en élargissant les pouvoirs des services de sécurité, et en réduisant l’espace des libertés individuelles. Depuis 2001, les services secrets de nombreux pays ont considérablement accru leurs pouvoirs et budgets.

Pourtant, la notion de conflit n’est pas réductible à une dimension militaire. L’observation de la sphère politique des dernières années démontre que beaucoup de gens dans plusieurs pays se retrouvent dans des situations conflictuelles sur le plan idéologique et politique. Les transformations récentes de la représentation politique dans certains pays ne suggèrent-elles pas la fin d’une période historique, qui a commencé en 1974 avec la révolution des oeillets au Portugal, puis les révolutions de velours qui se sont poursuivies en Europe de l’Est, l’effondrement de l’Union soviétique, ainsi que l’adoption des législations pour faciliter la reconnaissance des minorités, du droit humain et de l’altérité dans plusieurs pays ? En 2016, il semble possible de constater deux tendances qui se sont répandues dans le monde : premièrement, le retour à l’instrumentalisation du nationalisme ethnique, qui mène à la méfiance face au nationalisme civique et inclusif qui était une idéologie dominante dans la période précédente. Deuxièmement, une nouvelle vague de scepticisme envers les organisations internationales et leurs activités.

Les exemples de ces tendances sont nombreux. En Chine, depuis 2012, une montée du révisionnisme historique et politique est en cours. Les traductions des ouvrages occidentaux en sciences sociales autrefois recommandées, sont désormais officiellement interdites. Il est difficile de ne pas y voir une version molle et postmoderne de l’idéologie de la Révolution culturelle[6]. En Turquie, Recep Tayip Erdogan s’est détourné de l’édification d’une nation inclusive au profit d’un nationalisme islamique prêchant le chauvinisme et l’intolérance. En Russie, le libéralisme cosmopolite, implémenté par les générations de la perestroïka (entre la fin des années 1980 et l’an 2000), a été graduellement remplacé sur le plan officiel par un mélange primordialiste des traditions inventées et du christianisme orthodoxe. En réponse aux critiques des violations des droits de l’homme par le représentant des Nations Unies, le président des Philippines a déclaré récemment que son pays devrait probablement quitter cette organisation [7]. En Europe les partis populistes de droite gagnent en popularité dans plusieurs pays. Une étroite majorité des Britanniques ont voté pour quitter l’Union européenne alors que dans les anciens pays communistes, comme la Pologne et la Hongrie, le pouvoir est passé aux nationalistes xénophobes. Dans beaucoup de pays, « le virage à droite », ou le retour populaire au nationalisme ethnique cause des confrontations, des débats, et des manifestations de la part des populations qui n’approuvent pas cela. Mais quelles sont les raisons du virage et des tendances mentionnées ci-haut ?

Prenons l’exemple des États-Unis. Bien que certains discours et comportements du président élu en 2016 sont une nouveauté, les problèmes abordés dans sa campagne présidentielle et les promesses faites à son électorat sont ne le sont pas. Dans une forme très simplifiée, le programme de Donald Trump a été le suivant : d’une part, il a proposé de créer des emplois, de baisser les impôts et donc simplifier la vie des « gens qui travaillent » [8]. D’autre part, il a suggéré que les États-Unis mettent l’accent sur leurs « propres problèmes » plutôt que de résoudre des problèmes « des autres pays » [9]. Il a également promis de revoir la participation du pays dans un certain nombre de traités internationaux, qui, selon Trump, ne correspondent pas aux « intérêts nationaux américains » [10].

Pourtant, par le passé, l’isolationnisme a été une partie importante de la politique étrangère américaine. Par exemple, la réticence du Sénat américain qui ne voulait pas ratifier la Charte de la Société des Nations a sapé l’avenir de cette organisation. D’un point de vue économique aussi, les problèmes que le candidat républicain a adressé durant sa campagne existent depuis des décennies. En effet, la Rust Belt (la zone qui couvre le territoire des États tels que l’Ohio, le Michigan, l’Indiana et ainsi de suite) a perdu la plus grande part de sa capacité de production dès le milieu de la décennie 1970. Les usines ont abandonné ces États pour se relocaliser dans les pays en développement, ce qui a causé le chômage important parmi les travailleurs du secteur secondaire. Dans les années 1990, ce processus est devenu irréversible. Contrairement à l’Allemagne, qui a investi dans la requalification de ses travailleurs, les États-Unis ne se sont pas engagés dans cette voie. En conséquence, ces États ont formé des poches de pauvreté et de sous-développement chroniques. Si nous regardons le pourcentage de vote populaire dans les états du Rust Belt tels que Pennsylvanie, Virginie-Occidentale, Ohio, Indiana, Michigan, Iowa et Wisconsin—où le vote a été décisif pour la victoire dans l’ensemble du pays—nous trouverons que tous ont été remportés par Trump.

Slavoj Žižek suggère des liens structuraux entre la question de chômage et ce qu’il appelle « les révoltes populistes » dans divers pays les dernières années. Selon lui :

Dans le processus de la mondialisation capitaliste, la catégorie des chômeurs a acquis une nouvelle qualité qui va au-delà du concept classique d’une armée de réserve de main-d’oeuvre : cette catégorie devrait inclure les masses de la population partout dans le monde, qui semblent être abandonnées par l’histoire, ont été délibérément exclus des projets de modernisation du capitalisme du Premier monde et ensuite jetés comme peu prometteurs […] [11].

Žižek propose aussi de rendre la catégorie des chômeurs plus inclusive pour y incorporer d’autres catégories comme le chômage temporaire, et même les « régions entières, des peuples et des nations, exclus du processus capitaliste mondial qui ressemblent les vides sur les anciennes cartes. » Bien que l’accent est mis sur les pays pauvres et ceux en développement, ces « espaces vides » ne sont pas nécessairement situés que dans ces deux espaces : l’inégalité capitaliste, associée à une mauvaise gestion, peut former de tels endroits dans les pays développés aussi. Le sud de l’Italie, l’ancienne région française du Nord-Pas-de-Calais, et la susmentionnée Rust Belt en sont des exemples frappants. On pourrait aussi nuancer les propos de Žižek en y ajoutant une réflexion sur la zone grise entre le travail et le chômage dans certains cas. En effet, les pays dont l’économie est fondée sur l’exportation des ressources naturelles comme le Kazakhstan ou le Venezuela peuvent avoir une volatilité sur le marché du travail. Dans ces pays, lorsque les prix des ressources baissent, les entreprises se débarrassent d’une partie de leurs employés. Qui plus est, dans les pays de ce type, seuls les travailleurs engagés dans l’exploitation de ressources naturelles sont essentiels pour la survie de l’État. Toute autre population n’est qu’un appendice aux pipelines de pétrole ou de gaz, du bois ou des champs. Même si son existence matérielle dépend de la distribution des revenus des ressources naturelles, son efficacité est faible, et la seule exigence qui lui est présentée est qu’elle n’empêche pas l’exportation des ressources jusqu’à leur épuisement. Dans ce genre de pays, les situations conflictuelles sont donc souvent liées aux tentatives de changer l’état des choses ou dans la situation inévitable où les ressources naturelles sont épuisées.

Ceci étant dit et malgré la pertinence des raisonnements de Žižek, les « révoltes populistes » et le virage politique à droite ne sont pas produits uniquement à cause des raisons économiques. En 2011, John Milbank et Adrian Pabst ont déclaré que la cause du conflit politique actuel se trouve dans le fossé croissant entre les élites dirigeantes et la population [12].

Selon eux, de moins en moins de gens viennent aux urnes et adhèrent à des partis politiques, parce qu’ils ont le sentiment que les élites se soucient seulement de leurs propres intérêts. Selon cette perspective, la politique ne peut par conséquent plus être considérée comme quelque chose de véritablement représentatif ni démocratique. En outre, l’écart croissant entre les élites et les masses donne lieu à des mouvements populistes. Plutôt que de répondre à des préoccupations légitimes, de plus de plus de gouvernements adoptent des éléments du populisme tels que la xénophobie, ou encore réagissent par des mesures autoritaires. Milbank et Pabst croient qu’à court terme les avantages de la croissance économique peuvent en partie compenser les effets de la fragmentation sociale, mais une polarisation de la société est tout à fait capable de conduire à une augmentation des conflits politiques dans un avenir rapproché. Dans la même veine, dans un essai récent, Ivan Krastev fait valoir que l’origine des conflits politiques ayant eu cours lors des dernières années—du printemps arabe à la révolution en Ukraine—se résume à la méfiance des masses face aux élites de même qu’envers les instruments de la démocratie, tels que les élections. Initialement basée sur l’instrumentalisation de la confiance, la démocratie se serait donc progressivement transformée en gestion de la méfiance, estime Krastev [13].

Krastev attaque aussi l’espoir populaire que la transparence et l’ouverture aideront à rétablir la confiance dans les institutions démocratiques. Selon lui, un sentiment d’incrédulité a toujours été très important pour la démocratie. D’autre part, la technologie moderne permet de rendre l’administration publique plus transparente, et pourrait donc contribuer à rétablir la confiance dans les élites politiques et de réduire le niveau d’aliénation entre elles et les masses de la population. Toutefois, si la démocratie se limite à la gestion de la méfiance, on risque d’avoir la situation inverse de ce qui a été décrit dans le roman « 1984 » de Orwell—au lieu de Big Brother qui veille sur tous, les masses pourront suivre chaque geste de la classe politique en ligne. Selon Krastev, cette situation peut détruire le gouvernement, en persuadant les politiciens que leur opinion ne doit pas être modifiée, même si elle est erronée, car c’est la cohérence des points de vue et non le bon sens qui vont leur garantir la survie politique. Notons que les technologies modernes que Krastev a mentionnées sont devenues un outil majeur de la gestion de la méfiance. Les principaux d’entre eux—qui jouent le rôle important dans tous les conflits d’aujourd’hui—sont Facebook et Twitter.

Le dernier aspect abordé par ce texte concerne justement la perception transformée des conflits et le rôle que les médias sociaux jouent dans ce processus. Ce qui a déjà été noté et maintes fois débattu est le fait que l’espace global de l’information (qui nous transmet immédiatement ce qui se passe partout dans le monde) a changé notre perception de l’information ainsi que notre façon de vivre la réalité. Par contre, ce qui a été à peine noté et historicisé est jusqu’à quel point ce changement a transformé le degré d’implication dans les situations conflictuelles et les normes d’empathie.

Les événements que nous apprenons, commentons, et que nous participons à construire socialement grâce aux réseaux sociaux d’aujourd’hui, n’ont été, pour les hommes et femmes des époques précédentes, que des nouvelles qu’ils apprenaient a posteriori et de façon beaucoup plus formelle et unilatérale. En d’autres termes, les faits divers (y compris ceux qui portent une dimension conflictuelle) ne touchaient pas les hommes ni les femmes ordinaires de l’époque de la même façon qu’ils nous touchent aujourd’hui, car ils ont interagi de façon différente avec ces derniers. La plupart des individus prénumériques ne connaissaient presque personne à l’exception du cercle intime de leurs proches, amis et collègues de travail. Par conséquent, les exigences d’empathie et de compassion de leur part se sont appliquées surtout à ce groupe de personnes.

Dans cette optique, l’idée de Benedict Anderson sur les communautés imaginées peut trouver une nouvelle dimension[14]. À un moment donné, les États-nations se sont confrontés à la nécessité de transformer leurs habitants en citoyens, ce qui les a forcés à créer des symboles « universels », mais aussi de contrôler la production et la distribution de l’information afin de mobiliser les plus grands groupes des citoyens et les rallier autour d’une idée ou les faire combattre. Ainsi, la cristallisation de l’État-nation contemporain n’a pas seulement affirmé le monopole de l’État sur la violence légitime sur ses sujets (en termes weberiens), mais aussi un monopole de l’État sur la production de l’information et, par conséquent, la distribution de l’empathie.

Aujourd’hui, les vidéos pris avec les téléphones portables et les réseaux sociaux nous offrent la possibilité d’observer en simultané les théâtres et les acteurs d’innombrables conflits sociaux, politiques et militaires et ce, partout dans le monde. Les utilisateurs actifs des médiaux sociaux connectent avec divers types de victimes et d’agresseurs comme si ces derniers appartenaient au cercle intime de leurs proches. Lors des discussions publiques, nous sommes souvent appelés à démontrer l’empathie qui dépasse les allégeances nationales ou culturelles. Ainsi, de nouvelles occasions, moteurs, et formes d’empathie se créent et mènent parfois les gens non seulement à sympathiser, mais aussi à agir. Les nouveaux rituels de deuil se cristallisent aussi dans les réseaux : les changements des avatars, des images en noir et blanc, des bougies et ainsi de suite. D’ailleurs, la réalité des médias sociaux se renouvelle à chaque instant. Au final, il devient presque impossible de formuler—ou de réfléchir à—un phénomène, puisque les faits sont enterrés par un nombre infini d’émotions et d’interprétations des autres. Mais est-ce que cette expérience est véritablement nouvelle ?

Il semble que le « transitoire, le fugitif, le contingent, » décrit par Baudelaire ou bien le « solide se dissout dans l’air, » décrié par Marx au siècle—c’est-à-dire le sentiment du présent sans cesse renouvelé et insaisissable—n’est jamais disparu de l’existence humaine [15]. Les réseaux sociaux contemporains ressemblent ainsi à la modernité naissante des grandes villes des 19e et 20e siècles qui en furent à la fois les scènes et les producteurs, par l’effet psychologique qu’ils produisent sur les individus. Ils y ressemblent également par leurs limites, notamment le problème d’accès. Car pour avoir accès à un boulevard haussmannien au XIXe siècle, il fallait vivre à Paris. De même, pour utiliser Twitter aujourd’hui, il faut la connexion internet à vitesse constante et élevée, et ceux qu’y ont accès sont encore une minorité dans beaucoup de pays.

Pourtant, le sens de la modernité du XIXe siècle, saisi par Baudelaire, n’a pas été d’accumuler les faits et les émotions. Au contraire, l’accent a été mis sur l’accélération du rythme de la société protoconsommatrice et sa scène principale : la ville moderne. Non seulement Facebook renouvelle la réalité, mais il stocke également les pensées et les sentiments, les messages et les « likes ». Cette capacité des réseaux sociaux de pouvoir garder toute l’information et la facilité d’en copier peut parfois être dangereuse. Dans certains cas, les publications et les partages virtuels mènent à des détentions et tortures dans de véritables prisons XIX[16].

L’invention des avenues et flâneurs au dix-neuvième siècle fut simultanément l’invention de l’espace public, telle que nous le connaissons aujourd’hui. L’espace privé est resté intact et solide et la différence entre les deux a été clairement définie. Les médias sociaux contemporains représentent une nouvelle forme d’espace public, qui vient d’être inventé. Toutefois, dans ce nouvel espace public, les limites entre le public et le privé ne sont pas très claires. Ainsi, les médias sociaux transforment non seulement notre sens de l’empathie envers les situations conflictuelles, mais relativisent aussi les frontières entre les divers types d’espace. Certains vont plus loin et suggèrent qu’ils peuvent même manipuler notre opinion. En décembre 2016 un magazine suisse a publié une enquête, déclarant que les « big data » et les technologies de « micro-targeting » psychologique ont aidé Donald Trump à remporter l’élection présidentielle [17]. Les auteurs ont déclaré qu’à l’aide de l’information recueillie depuis les réseaux sociaux, l’on peut dessiner un profil psychologique très précis des utilisateurs, pour ensuite utiliser ces données afin de manipuler leur opinion. Il est certain que cette idée doit être traitée de manière critique, car elle exige une différence abyssale entre la perception d’un message publicitaire et l’action elle-même—par exemple, voter pour un candidat. Ainsi, le choix des électeurs est influencé par de nombreux facteurs : leur situation économique, le fait d’avoir ou non un travail, les valeurs et l’éthique personnelle etc. Ceci étant dit, et même si cet article est de nature spéculative, il est impossible d’ignorer le fait que les médias sociaux participent activement à la transformation des approches à l’identité et à son instrumentalisation. Selon Alexander Nix, les stratégies des consultants politiques d’antan qui inventaient des slogans afin de mobiliser le plus grand nombre de gens ou ciblaient les groupes de populations selon l’âge, la profession ou la couleur de la peau sont définitivement dans le passé [18].

This is a really ridiculous idea. The idea that all women should receive the same message because of their gender, or all African-Americans because of their race. Or old people, or rich people, or young people... To get the same message because of the demographics just doesn’t make any sense [19].

Dans l’historiographie récente, l’identité a cessé d’être comprise comme une donnée ; elle est, au contraire, perçue comme une perpétuelle construction dont il faut analyser le processus et les protagonistes. Cette construction peut être causée par divers facteurs, mais elle est essentiellement le fruit d’un processus conscient. L’invention d’un nouvel espace mentionné ci-haut et le flou des frontières entre le public et le privé, ainsi que les développements politiques récents permettent de présumer une certaine transformation des approches envers le terme « identité. » Plus spécifiquement, l’on peut observer un tournant d’une approche à l’identité comme un processus de construction au traitement des identités comme un processus de gestion. Les conflits—sociaux, économiques, politiques, culturels et autres—semblent être au coeur de ce processus en étant simultanément sa manifestation et sa conséquence.

Les articles regroupés dans ce volume ne représentent pas un simple recueil des actes du colloque. À partir d’une cinquantaine de communications (dont environ une moitié a été soumise en forme d’articles), neuf textes ont été sélectionnés qui proposent des études de cas basées sur une recherche empirique originale en histoire, anthropologie et droit public.

Les deux premiers textes portent sur les conflits religieux en Antiquité et au Moyen Âge. L’article de Stéphanie Briaud expose des conflits religieux où les divinités isiaques (et leurs fidèles) en sont les victimes en contextualisant les différents topoi littéraires contre les cultes isiaques de la part d’auteurs païens traditionalistes puis d’auteurs chrétiens. Cornel Bontea analyse le plan de croisade pour récupérer la Terre sainte de Marino Sanudo Torsello (1260-1343). Son texte met en évidence la construction d’une image négative de l’ennemi, servant un but précis : alimenter la propagande anti-musulmane et exhorter les chrétiens à prendre la croix pour reconquérir la Terre sainte.

Les articles de Nicolas Fournier, François Dominic Laramée et Aurélie Garbay explorent les cas qui illustrent la dimension politique et institutionnelle des conflits qui se sont produits aux 18e, 19e, et 20e siècles. Fournier suggère qu’en Nouvelle-France au XVIIIe siècle la prise en charge de la désertion par l’armée tendait à remplir des objectifs pragmatiques, comme le contrôle des soldats, tout en participant à la construction du pouvoir de l’institution militaire au sens large et de ses membres pour leurs intérêts personnels. Son approche incite à repenser l’étude de thématiques liées aux conflits qui semblent essentiellement militaires, mais dont l’influence est notable dans d’autres sphères, telles que le pouvoir, le judiciaire, ou l’économique. Laramée présente la manière dont les Indiens Cherokees au XIXe siècle ont réagi à un conflit avec leurs voisins anglo-américains qui menaçaient de prendre leur territoire ancestral en créant de nouvelles institutions, calquées sur les leurs. Dans son étude du conflit basque, Garbay estime quant à elle que les régimes démocratiques, confrontés à la violence terroriste, peuvent être tentés d’y répondre par des comportements transgressifs, contradictoires avec les fondements du modèle dont ils se réclament, agissant ainsi comme facteurs d’altération de la démocratie.

Les trois articles suivants explorent les conflits à travers la musique. La recherche d’Aurélie Prom démontre comment le mouvement de renouveau musical folklorique appelé la Nouvelle Chanson chilienne devient un phénomène culturel à la fin des années 1960 puis une arme politique et sociale, accompagnant l’un de changements politiques les plus remarquables d’Amérique Latine : la première élection démocratique d’un gouvernement socialiste. Giordano Marmone, dans sa recherche ethnographique des Samburu du Kenya qu’il mène depuis quelques années, met en avant le rôle de la pratique musicale dans le processus de reproduction et de transformation des structures sociales et de ses dispositifs de classement des hommes dans le contexte du conflit. Guillaume Lessard, quant à lui, propose une étude fort originale sur le discours lyrique dans le hip-hop américain qu’il utilise comme prisme pour observer des conceptions alternatives et conflictuelles de l’identité et de l’histoire américaine dans les années 1990 et 2000.

Finalement, l’article de Florence Prévost-Grégoire qui clôt le présent volume invite à une réflexion sur le retour de l’histoire universelle. Le texte démontre comment un élargissement des échelles d’étude du passé permettrait aux historiens des divers pays de contribuer à la création d’un sentiment de globalité à l’échelle planétaire et d’ainsi limiter les divisions et les conflits idéologiques, politiques et culturels.

Parties annexes