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Research NotesNotes de recherche

La Saga de Bernard Assiniwi, ou comment faire revivre les Béothuks

  • Maurizio Gatti

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  • Maurizio Gatti
    Chercheur associé, CIÉRA - Centre interuniversitaire d’études et derecherches autochtones, Université Laval, Québec, Québec, G1V 0A6,Canada

Corps de l’article

Introduction

Bien que la plupart des écrivains amérindiens du Canada publient dans leur langue amérindienne et en anglais, au sein des 10 nations du Québec, certains écrivent aussi en français[1]. Bernard Assiniwi, par exemple, a publié ses livres dans cette langue parce qu’il a fréquenté une école francophone. Il parlait cri avec son père quand il était jeune, mais c’est en français qu’il a appris à lire et à écrire. Son dernier roman La Saga des Béothuks (Leméac/Actes Sud, 1996), fruit de plusieurs années de recherche, a reçu le prix littéraire France-Québec Jean-Hamelin en 1997. La même année, il a été finaliste pour le Prix Littéraire du Gouverneur général du Canada. Il raconte l’histoire des Béothuks de Terre-Neuve depuis l’an 1000 environ jusqu’à 1829, date du décès de la dernière femme de cette nation. Le présent article analysera La Saga des Béothuks de Bernard Assiniwi car cet ouvrage est représentatif de la manière dont plusieurs auteurs amérindiens ont marié la tradition orale amérindienne et la tradition écrite romanesque européenne. Après une brève présentation de l’auteur, je me pencherai sur la structure du roman, sa thématique originale, sa riche typologie de personnages, et son utilisation de la langue béothuk. Je terminerai en examinant le style ironique et tranchant de l’écrivain.

Un passionné de l’écriture

Bernard Assiniwi est né à Montréal en 1935, d’une mère canadienne-française d’origine algonquine et d’un père algonquin et cri originaire du Lac Tapini (aujourd’hui Sainte-Anne-du-Lac dans les Laurentides, Québec). En 1971, il a été le premier auteur amérindien à publier un ouvrage en français largement distribué au Québec (Anish-nah-be: Contes adultes du pays algonkin, Leméac), pour lequel il a obtenu une mention au prix littéraire de la Ville de Montréal. Chez Leméac, de 1972 à 1976, il a été directeur de la collection Ni-t’chawama/Mon ami mon frère consacrée aux Amérindiens. Chanteur, comédien, historien, animateur de radio, journaliste, professeur, il a abordé plusieurs sujets concernant les Amérindiens comme l’histoire, la toponymie, l’éducation, et même les recettes de cuisine traditionnelle. Outre ses livres en littérature jeunesse, on compte parmi ses publications une Histoire des Indiens du Haut et du Bas Canada en trois tomes (1973-1974), deux romans (Le Bras coupé,1976 et L’Odawa Pontiac : l’amour et la guerre, 1994), une pièce de théâtre (Il n’y a plus d’Indiens, 1983), plusieurs récits, contes, nouvelles et légendes comme Contes adultes des territoires algonkins (1985), Ikwé la femme algonquienne et Windigo et la création du monde (1998). Décédé en 2000, à l’âge de 65 ans, il a laissé en chantier un nouvel essai historique sur les Amérindiens et un roman sur la vie de son père. Assiniwi pensait qu’une manière efficace de transmettre ses connaissances sur les Amérindiens était d’écrire. Avec une trentaine d’ouvrages publiés de 1971 à 2000, il est un des rares auteurs amérindiens au Québec à avoir consacré sa vie à l’écriture. Après son décès, l’organisme amérindien Terres en vues a créé en son honneur le prix Bernard-Chagnan-Assiniwi décerné pour la première fois en juin 2001 à un artiste ou un créateur autochtone dont le travail a contribué à l’enrichissement de sa culture d’origine et a stimulé ses compatriotes par son cheminement exceptionnel.

Un roman historique

La Saga des Béothuks est un roman d’aventure divisé en trois parties, où des événements, documentés historiquement, se fondent à la fiction imaginée par l’auteur. Dans la première partie, située vers l’an 1000, un jeune homme nommé Anin décide de faire le tour de son monde, l’île de Terre-Neuve, et deviendra, au retour de ce voyage initiatique, le mythique ancêtre et fondateur de la nation béothuk. Dans la deuxième partie, à la fin du XVe siècle, Jean Cabot et d’autres Européens débarquent sur l’île et commencent une colonisation massive. Dans la troisième partie, au début du XIXe siècle, ils achèvent l’extermination des Béothuks avec la mort de Shanawditith.

Dès les toutes premières phrases d’ouverture, l’auteur donne à son roman un rythme rapide : « Anin avironnait avec vigueur. Comme le ciel s’obscurcissait, il voulait dépasser les récifs avant que la tempête n’éclate. L’écorce de bouleau dont était faite son embarcation ne pouvait résister aux lames successives qui, venues du large, se brisaient sur les rochers à fleur d’eau. »[2] Le lecteur, transporté au coeur d’une action sans cesse relancée, participe activement aux aventures du héros. Anin sauve une jeune fille béothuk sur le point d’être massacrée par des Inuits, mais pendant qu’il se bat pour elle, elle lui vole son canot. Il la retrouve cependant, et ils font l’amour deux fois, puis elle disparaît à nouveau avec son canot. Anin rencontre alors d’étranges personnages appelés Vikings venus eux aussi explorer l’île. L’action continue ainsi jusqu’à la fin du roman sans qu’on puisse prévoir la suite.

L’auteur présente ces événements sous forme de roman plutôt que d’essai historique, parce que la fiction lui permet de partir de la réalité attestée par des documents pour créer une autre réalité possible ou vraisemblable. Assiniwi utilise des personnages tels Jean Cabot ou Jacques Cartier, et les entoure de personnages fictifs qui jouent une sorte de rôle secret qui avait été jusque-là ignoré par l’histoire officielle. C’est ce qui arrive à l’Anglais Scott et au Béothuk Hadalaet :

Le vieil Hadalaet entendit un des marins […] appeler [un homme] Sir et prononcer le nom de Scott. Ce nom rappela quelque chose au vieillard. Dans sa jeunesse, alors qu’il accompagnait sa mère à la cueillette de mollusques, il avait entendu un Anglais qui en appelait un autre Scott. Quelques instants plus tard, sa mère tombait morte, frappée en plein front par une balle de mousquet anglais. Ce nom de Scott était resté gravé dans sa mémoire comme une horrible tache, il avait eu mal […]. Le vieux ouvrit alors son manteau, […] saisit un couteau dans l’étui accroché à sa ceinture et en frappa Scott à trois reprises. L’Anglais tomba raide mort.

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Si l’on se reporte à la « Chronologie des événements historiques » insérée à la fin du roman, on découvre qu’en 1760 « Scott bâtit un fort à la Baie des Exploits. Il était venu de Saint John’s en bateau. Quelques Béothuks s’approchent. Un vieillard se détache du groupe. Scott s’approche. Le vieillard sort un couteau et tue Scott. Les Béothuks sortent arcs et flèches et tuent quatre autres marins » (411). Assiniwi réussit ainsi à organiser l’ensemble de ces données historiques en une composition esthétique harmonieuse, équilibrée et passionnante.

Narrateur et tradition orale

La trame romanesque est aussi imprégnée par la tradition orale. Dès l’ouverture du roman le narrateur omniscient révèle les pensées des personnages. Mais plus on avance dans l’aventure d’Anin, plus les notations du narrateur semblent devenir subjectives et, de ce fait, moins omniscientes. Le lecteur s’en rend compte graduellement au fur et à mesure que les chapitres se succèdent. Ainsi, le lecteur comprendra uniquement à la fin de la première partie que l’initiation d’Anin était en réalité le récit que lui livrait une « mémoire vivante » béothuk[3]. Assiniwi donne au lecteur l’illusion de participer aux événements au moment même de leur déroulement, mais en réalité, ces faits étaient déjà légende depuis des siècles. L’auteur permet au lecteur virtuel d’assister à la façon dont les actions humaines deviennent légende.

Dès la deuxième partie et jusqu’à la fin, le roman devient un récit d’événements marquant la disparition progressive de la nation béothuk, que différentes mémoires vivantes transmettent aux jeunes Béothuks et, bien entendu, au lecteur. À la manière d’une soirée passée sous la tente devant un feu, les mémoires vivantes interprètent leurs histoires avec des gestes, des répétitions, des souvenirs subjectifs. Vivant à nouveau ces moments du passé, elles souffrent une fois de plus au moment même où elles se les représentent. Ce faisant, elles s’adressent au lecteur virtuel afin qu’il se sente concerné et participe activement aux événements, comme le montre le passage suivant :

Nonosabasut n’était pas notre chef. Notre communauté était alors réduite à quelques individus. Nous étions des familles, et Nonosabasut était le plus vigoureux de nous tous et le plus expérimenté. Il est faux de prétendre que nous étions sous son autorité ou que nous étions encore une tribu. C’est là une expression des non-autochtones que nous ignorons dans notre langue. Nous étions une nation divisée en différents clans symbolisés par des animaux protecteurs habités par les esprits de nos parents réincarnés. Est-ce clair pour vous tous ? Moi, Shanawditith, mémoire vivante, je n’ai pas envie de répéter.

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Sujets traités et personnages

Assiniwi aborde plusieurs sujets tels la liberté, la peur, la tradition, la spiritualité, le suicide, le métissage, le respect des engagements pris. La sexualité, et en particulier le lesbianisme, sont parmi les sujets originaux qu’Assiniwi prend plaisir à décrire dans les moindres détails :

[Woasut] ouvrit les yeux, leva la tête, regarda Anin et souleva lentement la couverture pour découvrir le sexe de l’homme. Se penchant sur cette affirmation de virilité, elle le prit entre ses lèvres et le caressa doucement de sa langue jusqu’à ce qu’il soit devenu dur et prêt à éclater. Puis elle se mit à genoux […].

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Assiniwi utilise souvent la thématique sexuelle pour critiquer les coutumes chrétiennes et la fermeture d’esprit des colons anglais en utilisant le regard des personnages européens. Le message devient ainsi encore plus vif. Assiniwi se sert également de la sexualité, ainsi que d’autres thèmes, pour discuter ouvertement de la rigidité de la tradition béothuk. À travers les situations qu’il crée, le lecteur comprend bien la nécessité pour les Béothuks de modifier leur tradition. Selon Assiniwi, ce processus doit être graduel et délibéré, en harmonie avec les changements que la société béothuk expérimente. Il dénonce fermement, et avec un certain ressentiment, la cruauté des étrangers qui ont détruit à jamais ceux qu’ils n’étaient pas capables de comprendre et craignaient à leur arrivée à Terre-Neuve : les Béothuks.

L’auteur se sert des personnages pour exprimer son point de vue sur la colonisation des Amériques. Mais le roman n’est pas une apologie nostalgique de la pureté et de la perfection des traditions ancestrales. Assiniwi savait que cette attitude n’aurait pas aidé le lecteur à enrichir sa connaissance de ce peuple aujourd’hui disparu. Il a décidé de présenter les Béothuks de façon plus subtile et profonde afin de faire appel aux émotions du lecteur. Les Béothuks qu’il met en scène ne sont pas des anges sans fautes, ni des modèles de pureté primordiale. Ce sont simplement des êtres humains semblables aux autres habitants de cette planète, avec leurs défaillances et leurs réussites, leurs amours et leurs haines, leurs entêtements et leurs folies. Les protagonistes sont décrits soigneusement, dans les moindres détails. Anin, par exemple, exténué après une bataille et voyant une jolie fille, désire vivement l’emmener sous sa peau de caribou; à un autre moment, blessé gravement par des Vikings, il vomit ses tripes, même si son estomac est vide. Le narrateur ne manque pas d’ajouter que, s’il mange trop de lièvre, il aura la diarrhée…

Même s’ils ne font qu’un avec la nature et leur environnement, les Béothuks peuvent se tromper lourdement, comme lors d’une importante chasse au caribou où ils massacrent inutilement plusieurs animaux. Assiniwi fait le portrait d’un monde dans lequel règne la loi du plus fort, une loi dure, mais une loi naturelle. Il n’oublie cependant pas de montrer la profonde tendresse des Béothuks.

Les elfes de Terre-Neuve

La gracieuse harmonie qui caractérise les Béothuks tout au long du livre est exprimée par une sorte de symbiose innée avec leur milieu naturel. Ces êtres délicats et éthérés apparaissent et disparaissent tels des esprits capables de se dissoudre dans n’importe quel élément. Anin est le premier à manifester ce pouvoir lors de sa rencontre avec les Vikings. À la manière d’un illusionniste habile, ou comme dans une toile du peintre Arcimboldo, il se joue des apparences : « Il s’immobilisa : comme son corps était de la couleur du rocher et ses vêtements de même, cela lui permettait de se fondre au paysage tout en observant ces êtres étranges » (19). Ce don magique, comme tout ce que les Européens ne comprennent pas et sur lequel ils n’ont pas de prise, est d’emblée perçu comme négatif. Ces « Sauvages fantômes » comme les appellent les marins anglais, se servent de cette capacité pour jouer avec la peur de ces derniers.

Pour les Béothuks ce don n’a rien à voir avec la magie : c’est simplement la capacité de s’adapter aux difficiles conditions de leur milieu de vie. De même, ces techniques de chasse deviennent, avec le temps, une stratégie de défense contre les Européens, appelés « Bouguishameshs » par les Béothuks : « On enseignait aux enfants […] l’art du camouflage et de la disparition soudaine dans la forêt, devenue l’ultime refuge, car les Bouguishameshs en avaient peur » (285-286). Un certain mystère continue néanmoins d’entourer cette évanescence. Seuls les personnages à l’écoute de l’invisible ont le privilège de voir et de ne pas craindre les émanations de la nature que sont les Béothuks : « Bawoodisik et ses compagnons observaient ces Anglais depuis bientôt deux soleils sans qu’aucun d’entre eux s’en aperçoive, sauf le guide. […] Le Sang-Mêlé expliqua à [Sir Joseph Banks] que si les Béothuks avaient été aussi méchants que les Anglais disaient, il y aurait belle lurette qu’ils auraient pu tous les tuer sans même se faire voir. “Ils sont actuellement tout près de nous et vous ne les sentez même pas” » (284). Cette capacité de devenir invisible comme des elfes des bois se transforme, avec la deuxième partie du roman, en disparition progressive de la nation béothuk.

Gashu-Uwith, l’ours

Plusieurs personnages interagissent dans cette saga. Dans la première partie, pendant le voyage initiatique d’Anin, Gashu-Uwith, l’ours, prend sans aucun doute une signification toute particulière. Ses apparitions sont fortement liées à la grâce naturelle des Béothuks. Elles se manifestent dès le début du récit, laissant ainsi pressentir leur importance dans le cheminement d’Anin. La toute première présentation qu’Assiniwi fait de l’ours semble néanmoins plutôt insignifiante. Elle s’insère dans une sorte de liste des difficultés rencontrées par Anin dès le départ de son village. Mais, une fois l’énumération terminée, l’adjectif démonstratif « cet » ne laisse pas de doutes sur la singularité de l’animal et de son rôle éducatif : « Cet ours avait flairé la nourriture dans l’habitation d’Anin et avait harcelé le jeune initié pendant six soleils; Anin avait finalement quitté son habitation en lui laissant la nourriture. Même si ses parents lui avaient dit que l’ours dormait en hiver, Anin savait maintenant que tous les ours n’entraient pas en état d’hibernation, ou alors ils ne dormaient que s’ils n’avaient pas faim » (11-12).

Anin partage avec Gashu-Uwith tout le premier chapitre du livre. Dès sa deuxième apparition, l’ours manifeste plusieurs attributs propres aux humains :

Anin se réveilla au bruit de pas sur le sable roux. Il faisait encore jour mais le temps était sombre. Pas un souffle de vent. Plus de pluie. Que des pas sur la grève. Avant même d’avoir aperçu ce qui marchait sur le sable, Anin savait de qui étaient ces pas : Gashu-Uwith, l’ours, venait le retrouver après tant de lunes.

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Tous deux se reconnaissent mutuellement tels un hôte en présence de son invité. La singularité de ces retrouvailles demeure toutefois inexplicable : « Gashu-Uwith n’était pas un ours ordinaire, il avait retrouvé sa piste après plus de quatre lunes. Anin avait voyagé par eau alors que Gashu-Uwith n’avait voyagé que sur terre. L’ours ne pouvait voir loin ni sentir Anin quand ce dernier était en mer et que le vent du large poussait l’air salin vers la terre » (14). Gashu-Uwith semble le reconnaître et le suivre dans son périple en laissant sur son passage des signes que seul Anin peut comprendre et qui l’aident à surmonter les dangers et les situations critiques. Un doute commence alors à s’insinuer dans l’esprit d’Anin : « Gashu-Uwith était peut-être l’ennemi ou l’esprit protecteur d’Anin. La difficulté était de faire la différence et de ne pas se tromper » (14). Mais jamais il n’est possible de déceler avec certitude si Gashu-Uwith est bien son esprit protecteur comme le croit fermement Anin, ou si leurs rencontres proviennent du hasard.

Assiniwi entretient constamment le mystère et la tension entre ces deux personnages. Gashu-Uwith semble prendre le rôle d’un guide efficace chaque fois que le protagoniste fait face à une impasse :

Cette fois, Gashu-Uwith était reparti dès qu’il avait flairé [la présence d’Anin]. En grimpant vers le haut du ruisseau, avait-il voulu lui indiquer un autre sentier ? Souvent l’esprit protecteur indique le sentier à prendre ou avertit des dangers qui menacent.

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L’ours disparaît ensuite aussi soudainement qu’il est apparu. Ses conseils sont tout aussi fugaces. La communication s’établit parfois entre les deux à un niveau tellement subtil qu’elle frôle la télépathie et ne nécessite même plus la présence physique de Gashu-Uwith :

Quand le soleil fut le plus haut dans le ciel, Anin se trouva face à trois sentiers différents. Il crut que celui qui allait vers le vent était le bon pour traverser la langue de terre mais, au moment où il allait s’y engager, il entendit le grognement de Gashu-Uwith dans celui qui se dirigeait vers le froid, ou la pointe de la langue de terre. Il s’y engagea, malgré la crainte que lui inspirait la bête.

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Par moments encore, la complicité qui s’instaure entre « l’Initié » et son esprit protecteur est tellement ésotérique, que ni le narrateur, ni le lecteur n’y ont réellement accès.

Gashu-Uwith représente dans le roman le spirituel, un élément si intime et secret que même Woasut, la nouvelle compagne d’Anin, n’arrive d’abord pas à comprendre. Les réactions d’ignorance de celle-ci face à l’ours et aux convictions d’Anin sont la peur et la dérision : « Au premier tournant du sentier, ils entendirent un grognement et virent, vers le froid, Gashu-Uwith, l’ours, qui les regardait fixement. Anin sourit et dit à Woasut : “Regarde mon esprit protecteur. Il fut sans doute de ma parenté lorsqu’il était Addaboutik [Béothuk] comme moi.” Woasut partit d’un grand éclat de rire qui fit peur à Gashu-Uwith, qui détala soudain vers le froid. “Et je lui fais peur en plus, dit-elle. Il n’est pas trop brave, ton esprit protecteur!” » (54).

L’odorat semble être un des langages privilégiés qui relie Anin et Gashu-Uwith. Tous deux se reconnaissent à travers leurs odeurs respectives, et c’est justement une odeur qui conduit Anin vers la scène qui dégage la plus grande tension dans son rapport fascinant avec l’ours :

Arrivé près du mamatik [la tente en écorce de bouleau], Anin renifla une drôle d’odeur. Il s’arrêta net […]. Quelque chose se passait sans qu’il puisse voir de quoi il s’agissait. […] Il scruta lentement les deux côtés de la baie avant de distinguer enfin un bateau de peaux de phoques derrière une falaise. Des Ashawns [Inuits] étaient donc près d’eux […]. L’odeur qu’il avait décelée à son arrivée au mamatik était plus nette. C’était l’odeur des excréments de Gashu-Uwith. Des excréments frais. Mais qu’avait donc à voir Gashu-Uwith avec les Ashawns ? […] Anin continua un peu plus loin le long de la forêt. La senteur était maintenant très nette, et très près. La merde d’ours a ceci de particulier que sa texture et son odeur rappellent celle des Addaboutiks [Béothuks]. Anin se pencha pour mieux voir le sol. […] Là, devant lui, deux corps reposaient. […] Sur l’un des corps, celui à la gorge arrachée, un tas d’excréments de Gashu-Uwith. Les deux Ashawns, surpris par l’animal, avaient été l’un égorgé, l’autre entièrement éventré. Et Gashu-Uwith n’avait pas dévoré les cadavres! Jamais, de mémoire d’homme, n’avait-on vu l’ours attaquer les humains, sauf lorsqu’il était affamé, ou blessé, et incapable de chasser. Mais à cette période-ci de la saison, après s’être gavé de petits fruits, de poissons, de petits mammifères terrestres, Gashu-Uwith est gras et peu affamé. Une ourse qui craint pour ses petits peut s’attaquer à un humain. Mais pas à la saison de la tombée des feuilles. Il fallait que l’ours ait été en colère. « Est-ce mon esprit protecteur ? se demanda Anin. Aurait-il senti que Woasut et moi étions en danger ? Lorsque nous l’avons rencontré et que Woasut lui a fait peur en riant, voulait-il nous dire ce qu’il avait fait ? ».

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Les faits sont clairement compréhensibles, l’ours a pris bien soin d’y laisser sa signature, et pourtant le lecteur continue à nourrir, avec Anin, des doutes concernant le lien surnaturel qui les unirait. La seule donnée pragmatique qui relie les deux personnages, et que le lecteur est capable de comprendre, est leurs odeurs respectives. Assiniwi le fait remarquer avec humour, quand il introduit un mot d’esprit dans un moment d’aussi forte tension. Mis à part ces odeurs, le mystère continue à lier Anin et Gashu-Uwith.

L’ours est dépositaire du sacré dans le roman, aussi bien que de la sensibilité du règne animal qui prend souvent des traits humains. Plusieurs animaux pensent et agissent comme des êtres humains auxquels ils sont comparés avec acuité et vivacité, sans aucune référence au merveilleux cette fois. Par exemple, quand Anin débouche sur un lac, son arrivée est tout de suite remarquée : « Une seule présence vivait sur le lac : Obseet, le cormoran pêcheur, aussi étonné qu’Anin de voir un autre animal » (10). Les boutades suggérées par les animaux, et en particulier par Gashu-Uwith, accompagnent les héros tout le long de leur légendaire aventure :

On pressa Anin de faire son premier récit […]. Il conta l’aventure des deux Ashawns éventrés par Gashu-Uwith, et tous les membres des deux clans se mirent à crier et à frapper du tambour en guise d’appréciation. Comme les Ashawns étaient leurs ennemis jurés, l’ours venait de se faire quelques centaine d’amis.

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Dès la disparition d’Anin et l’arrivée des Européens sur l’île de Terre-Neuve, il n’y a plus de place dans le roman pour des figures telles Gashu-Uwith, l’ours.

La langue béothuk

La question de la langue, centrale dans le roman, est présentée sous de multiples facettes. Dès la première rencontre entre Anin et les Bouguishameshs, ce qui les caractérise et les différencie à ses yeux ce sont ces « sons gutturaux [qui] sortaient de leurs bouches » (19) et que le jeune Béothuk n’a jamais entendu auparavant. La barrière linguistique apparaît nettement comme une source d’incompréhension entre peuples ayant différentes façons de penser. Pour combler cette distance, la première chose qu’Anin et sa compagne béothuk Woasut font après avoir recueilli et soigné une Viking nommée Gudruide, c’est de lui enseigner la langue parlée sur place. Les colons anglais font de même quand ils prennent possession de l’île, mais leur but et leur pédagogie sont très différents. La langue n’est plus une possibilité de survie pour s’adapter à un nouveau milieu et faciliter la communication, mais plutôt une coercition visant à effacer toute trace de ce qui a existé auparavant. C’est ce que montre le lavage de cerveau subi par un jeune béothuk enlevé par les Anglais, rebaptisé et expédié sur le Vieux Continent :

Tout au long du voyage vers Saint John’s et ensuite pendant la traversée vers l’Angleterre, l’enfant n’entendit que le nom dont on l’affublait : JOHN, JOHN, JOHN, AUGUST, AUGUST, AUGUST. Ces mots résonnaient dans sa tête d’enfant comme un tambour les jours d’enterrement d’un Béothuk mort de la fièvre qui ne guérit pas.

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La guerre linguistique finit par obtenir les résultats escomptés : « Prisonnier pendant huit ans, l’enfant avait presque oublié la langue de ses parents » (293). Le phénomène se généralise : « Déjà les Micmacs parlaient la langue des Européens. Les Innus ne furent pas longs à l’apprendre » (283).

La barrière linguistique évolue dans le temps du récit grâce aux unions entre Béothuks et Bouguishameshs et aux contacts toujours plus fréquents. Un de ces mariages donne naissance à un enfant qui parle le béothuk de sa mère et la langue bretonne de son père, en plus du français. Une fois devenu chef, la maîtrise de ces outils de communication pousse le jeune homme vers une politique d’ouverture et de dialogue envers les étrangers. La tombée de l’insurmontable obstacle linguistique semble imminente. Le résultat n’est pourtant pas celui auquel s’attendaient les Béothuks et les lecteurs. Le jeune chef est lui aussi enlevé. L’inévitable incompatibilité entre Béothuks et Bouguishameshs est confirmée encore une fois : « Déjà, tous les Béothuks étaient dehors et discutaient avec les autres [étrangers], mais personne ne semblait comprendre ce que l’autre voulait dire » (322). Cette réflexion résume de façon claire, concise et expressive la raison qui a poussé Assiniwi à publier autant : passer par la littérature pour aller au-delà de l’incompréhension réciproque qui encore aujourd’hui semble empêcher le dialogue entre Amérindiens et Canadiens.

La langue apparaît également comme une arme tout au long du roman. Les Béothuks, conscients de cela autant que les Bouguishameshs, essayent donc de l’utiliser comme la mémoire vivante Shanawditith : « Je compris que quelque chose s’était passé. Ces gens ignoraient que je comprenais leur langue. […] Mais je me gardais bien de [le] leur montrer » (395-396).

La langue parlée par les différents personnages enrichit le style du roman, mais surtout symbolise et révèle l’attitude de chacun d’eux à l’égard du monde qui les entoure. Chaque type humain représenté dans la saga est fortement caractérisé par sa façon de s’exprimer. Depuis les toutes premières pages, un registre linguistique particulier dérange les habitudes des lecteurs. Il puise en effet ses racines dans la culture traditionnelle des Béothuks et se place toujours de leur point de vue pour représenter les événements. Lorsque Anin voit des Bouguishameshs pour la première fois, il voit également « deux êtres aux cheveux couleur des herbes séchées » (19). De façon instinctive, il nomme ce qu’il n’a jamais vu en se référant à ses propres connaissances. Pour rendre le contraste entre le noir intense de la chevelure béothuk et les multiples nuances de celles des étrangers, le romancier parle des « cheveux couleur des fleurs velues du milieu de l’été » (87) ou encore des « cheveux presque de la couleur de la poudre d’ocre dont s’enduisent les Addaboutiks, en été, pour se protéger des moustiques » (87). Le narrateur utilise le moins possible les mots appartenant à la culture des Bouguishameshs mais se réfère régulièrement à la tradition des ancêtres des Béothuks. L’expression « comme l’appelaient les siens » est en effet très fréquente.

Le temps selon les Béothuks

L’utilisation des « cycles des saisons » pour se référer aux années, des « lunes » pour les mois et des « soleils » pour les jours, plonge le lecteur dans le temps et les rythmes des Béothuks. C’est pour cela que le guerrier Camtac est à son « vingt-sixième cycle des saisons » (213) plutôt que d’avoir tout simplement vingt-six ans comme dans n’importe quel autre livre. Le temps des Béothuks est différent de celui des Bouguishameshs. Le métabolisme béothuk suit les rythmes des saisons. « La saison de la neige et du froid » est calme et, dans le roman, elle est parcourue rapidement sans qu’aucun grand événement s’y déroule. Les Béothuks suivent le rythme de l’arbre qui perd ses feuilles, se renferme en lui-même et reprend de l’énergie pour renaître au printemps. C’est à partir de la « saison du renouveau » que les personnages se réactivent et relancent ainsi l’action.

Cette perception du temps est bouleversée avec l’arrivée des étrangers. Voici ce que Demasduit, une mémoire vivante des Béothuks, révèle dans la dernière partie du roman :

L’attente fut terriblement longue pour moi. Mon homme, mon époux, mon compagnon, ma vie tardait à me rejoindre. Je ne fermais pas l’oeil un seul instant. Je n’ai jamais trouvé le temps énervant et j’ai souvent ri en entendant parler de Tom June [le Métis] qui n’avait de temps pour rien. Mais cette fois, je réalisais ce qu’était le temps. Un martyre qui ne finit plus. Une éternité.

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Même l’alternance du jour et de la nuit ne respecte plus le cycle de vie naturel que suivait Anin. Beaucoup plus de scènes se déroulent la nuit parce que les ténèbres constituent les derniers abris qui permettent aux Béothuks de chasser et de se nourrir sans courir le risque d’être tués par les Anglais. Les Béothuks profitent aussi des ténèbres pour attaquer les Bouguishameshs. La nuit n’est plus faite pour raconter des histoires, dormir et faire l’amour, comme à l’époque d’Anin.

Le choix des mots

Assiniwi choisit et distribue son vocabulaire très soigneusement. Pour évoquer ce qui concerne les Bouguishameshs, il utilise leurs propres paramètres. Ainsi, les « cycles des saisons » deviennent les années du calendrier européen: « L’année suivante, c’était en 1769, inquiet de la tournure des événements à Terre-Neuve, le roi Guillaume III fit paraître un édit […] » (290). Cette distinction nette entre le langage des Béothuks et celui des Européens prend encore plus de poids à la lumière du fait que le béothuk n’est plus parlé aujourd’hui. Les mots béothuks qui ont survécu sont intégrés dans le texte si habilement que le lecteur arrive le plus souvent à en comprendre le sens sans avoir besoin de se référer au glossaire ajouté à la fin du livre. La phrase et le contexte fournissent déjà assez d’éléments : « Il tira lentement son eewahen de l’étui attaché à sa jambe et n’avança plus qu’en rampant » (34).

Tout au long du roman, la façon dont les personnages s’expriment devient leur carte de visite. Les Béothuks y communiquent en effet avec tout leur être et non seulement avec les mots :

Nonosabasut et moi étions toujours ensemble et j’avais l’impression de ne former avec lui qu’une seule et même personne. Il n’avait pas besoin de parler, je savais ce qu’il voulait dire. Lorsqu’il faisait un geste, j’en connaissais déjà la portée. Je l’observais depuis tellement longtemps, depuis ma plus tendre enfance en fait, que je le connaissais autant que moi-même. Le sentiment que j’éprouvais pour cet homme était plus fort que l’envie d’être servie ou de faire l’amour […]. Ce sentiment m’aurait poussée à donner ma vie pour protéger la sienne. Lorsque je le lui disais, il se mettait à rire.

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Parce que les mots imposent souvent des limites à l’expression des sentiments, les Béothuks tentent d’éviter l’hypocrisie qu’ils peuvent engendrer : « Les choses qu’on se rappelle sont à nous et personne n’a même le droit de poser des questions à leur sujet. Si l’on choisit de se raconter, les gens sauront ce qu’on ressent. Sinon cela ne regarde personne et on doit apprendre à respecter ce sentiment. Pour ne pas susciter le mensonge, il ne faut pas poser des questions » (49).

Les tirades des personnages béothuks prennent souvent la forme de discours empreints de sagesse. Anin, Camtac et les autres personnes âgées du village ne gaspillent jamais de mots précieux : ils parlent peu et au bon moment; ils connaissent la valeur su silence et la multitude de choses qu’il peut révéler. Cette manière d’interagir avec les autres tient à l’éducation béothuk. C’est pour cela qu’Anin et Woasut, bien que très jeunes et s’étant à peine rencontrés, se réservent mutuellement cette attention particulière : « Puis, lorsque les pleurs de la jeune femme cessèrent, Anin la repoussa doucement, découvrit le tapatook, le mit à l’eau, aida Woasut à y monter et ils partirent vers le froid, sans dire un seul mot. Ils s’étaient compris » (43). Le silence devient donc respect pour l’autre, désir de le comprendre et volonté de ne pas violer son intimité :

Il pleurait comme un enfant. Même si nous nous rendions compte que tout ne s’était pas passé comme prévu, je ne questionnais pas Nonosabasut et personne ne prononça un seul mot. Lorsque mon homme serait prêt à raconter, il le ferait. Rien ne servait de poser des questions inutiles. Lorsqu’il se calma, il nous annonça que […].

345

Même les Bouguishameshs ne parlent pas beaucoup. Mais cette indigence verbale manifeste avant tout leur pauvreté intérieure. Les rares et brèves phrases des coureurs de fourrures deviennent la manifestation du type de sensibilité qu’ils ont apporté sur l’Île de Terre-Neuve. Quand le jeune Anglais Peyton reproche à un coureur de fourrures d’avoir poignardé dans le dos le dernier des chefs béothuks, il répond malgré lui : « Ce n’était qu’un Peau-Rouge. J’en aurais tué une centaine comme lui » (364). Seuls les étrangers adoptés par les Béothuks ont droit à des répliques, à des mots d’esprit et à des rires dans le roman, parce qu’ils ont fait preuve de sensibilité, de tolérance et de respect.

L’humour

Le style du roman est tranchant, imprégné d’un humour et d’une ironie subtils et souvent tristes. Assiniwi et ses personnages trouvent toujours l’occasion de rire, même quand la situation est réellement dramatique. Mais ce rire n’a pas toujours la même valeur, ni la même signification. Anin, par exemple, manifeste ouvertement sa gaieté malgré son sérieux et la difficulté des épreuves qu’il affronte. Ses exploits et ses rencontres se terminent souvent par une phrase rituelle qui semble être l’aboutissement le plus naturel de chaque expérience humaine : « Et il sourit de toutes ses dents » (36). Dans la première partie du roman, les éclats de rire, nombreux et bruyants, offrent aux personnages de précieux moments de détente. Un des sujets privilégiés qui inspirent l’humour d’Assiniwi est le sexe. Quand on en parle, quand on le fait ou quand on l’a fait, les mots d’esprit surgissent naturellement. À partir de la deuxième partie cependant, l’humour n’est plus uniquement joie de vivre innée et simple envie de s’amuser : il devient un moyen de dédramatiser les malheurs des Béothuks. Il apparaît souvent dans des contextes beaucoup plus durs et plus sérieux.

Assiniwi utilise également l’humour pour critiquer les défauts des Béothuks au même titre que ceux des Bouguishameshs. Face à l’orgueil aveugle, au machisme et à l’esprit tenacement borné d’un nouveau chef béothuk, la guerrière Iwish « avait alors perdu son sang-froid et s’était mise à invectiver le chef de clan, le traitant de tête de caillou et de petite cervelle de grand oiseau » (185). Le mot d’esprit porte ici une critique contre le manque d’ouverture et le fanatisme de certains dirigeants amérindiens du passé qui ont commis des erreurs de stratégie face à l’avancée des Européens. Assiniwi semble parfois prendre un plaisir subtil à taquiner ses personnages :

Pendant la bataille, il était permis de prendre tous les outils de métal qu’on pouvait trouver. On pouvait aussi voler les filets de pêche, les voiles des navires et couper les amarres des bateaux. L’un des jeunes novices s’adressa alors à Shéashit : « Si on coupe les amarres des bateaux, comment pouvons-nous espérer qu’ils quittent notre île ? Nous les aurons sur le dos pour longtemps ! » Tous se mirent à rire et Shéashit n’en fut pas offusqué. « Tu as raison. Il ne faut pas couper les amarres des bateaux si nous voulons qu’ils partent. » L’assemblée éclata de rire à nouveau. La guerre aux Anglais commençait dans la joie.

265-266

L’humour noir et l’ironie amère prennent de plus en plus de place dans la troisième partie du livre. La tristesse est omniprésente parce qu’elle est de moins en moins désamorcée par l’intervention externe de l’auteur. Ce sont les Béothuks mêmes qui font du sarcasme et augmentent ainsi l’effet dramatique : « “Qui est le Bouguishamesh ?” demanda papa. “William Cormack, un scientifique anglais qui veut rencontrer des Béothuks pour comprendre la mort chez eux.” “Eh bien, il tombe bien, dit papa, ils sont presque tous morts. Il pourra les étudier à son goût, personne ne l’en empêchera” » (390). C’est une mémoire vivante qui explique le sens que prend le rire dans les moments de désespoir : « Si tragique qu’ait été notre situation, nous n’avons jamais cessé de rire. À quoi bon pleurer, nous ne pouvions plus rien faire… que rire » (362). Le rire est la force vitale des Béothuks; quand il disparaît, cela signifie que la fin est vraiment proche : « Maman ne souriait plus. Elle était toujours triste. […] Déjà, sa volonté s’estompait » (396).

La résurrection par le roman

Un mariage réussi entre culture traditionnelle amérindienne et roman historique, des thèmes et un imaginaire originaux et fascinants, des personnages réalistes et envoûtants, un contact privilégié avec ce qu’il reste de la langue béothuk, un style incisif qui interpelle constamment le lecteur : voici quelques-uns des moyens esthétiques qui permettent à Bernard Assiniwi de manifester son amour pour les mots et pour la littérature. Ceci dit, on peut toutefois s’interroger sur les raisons profondes qui ont poussé Assiniwi à consacrer plusieurs années de sa vie à la création de cette saga. Sans aucun doute tenait-il à rendre hommage aux Béothuks de Terre-Neuve aujourd’hui disparus, à montrer une autre version de l’histoire et à donner aux lecteurs le goût des cultures amérindiennes. En même temps, il a pris soin d’élargir la portée de son discours afin de toucher aux drames qui déchirent tous les peuples.

Le roman, bien que situé dans le passé, appartient ainsi au présent parce qu’il reflète les sentiments de son auteur. Assiniwi réussit à créer l’illusion du temps passé, mais Anin et ses descendants vivent dans l’éternel présent de la lecture. L’auteur s’adresse en effet souvent aux lecteurs virtuels, de façon plus ou moins explicite, parce qu’ils sont les seuls capables de faire revivre, à chaque lecture, les Béothuks disparus, et Assiniwi lui-même, qui renaît grâce aux signes graphiques du texte. Le vieux chasseur Camtac exprime bien cette capacité de résurrection par l’oeuvre romanesque : « […] les Béothuks vivraient toujours, même quand mourrait le dernier. Ils continueraient de vivre en d’autres. Dans d’autres mémoires. Dans d’autres apprentissages. Camtac disait que les Béothuks étaient éternels. Ils étaient la vie. Il y aurait toujours des Béothuks dans le monde entier. Car il y aurait des choses à apprendre » (230).

Parties annexes