Vous êtes sur la nouvelle plateforme d’Érudit. Bonne visite! Retour à l’ancien site

habiter (la nuit)inhabiting (the night)

Introduction « Habiter (la nuit)/inhabiting (the night) »

  • Luc Gwiazdzinski et
  • Will Straw

…plus d’informations

  • Luc Gwiazdzinski
    Université Grenoble Alpes

  • Will Straw
    McGill University

Couverture de habiter (la nuit),                Numéro 26, automne 2015, Intermédialités

Corps de l’article

C’est la nuit qu’il est beau de croire en la lumière.

Edmond Rostand, Chantecler (1910)

Il y a peu, la nuit, symbolisée par le couvre-feu, était encore le temps de l’obscurité, du sommeil et du repos social. Mais les temps ont changé. Si l’expérience de la nuit et sa signification ont été transformées au cours des deux derniers siècles, cela est dû, dans une large mesure, à la manière dont la ville et les médias ont investi la nuit. Cherchant perpétuellement à s’émanciper des rythmes naturels, l’Homme a peu à peu artificialisé la vie urbaine et colonisé les nuits urbaines. Dimension longtemps oubliée de la ville, la nuit urbaine est désormais un champ d’intérêt central pour les chercheurs, les collectivités et les édiles. Si l’apparition de l’éclairage nocturne a donné sa forme à l’urbanisation de la nuit, elle a aussi largement contribué à sa médialisation. Les systèmes d’illumination qui redessinent et esthétisent le paysage urbain sont à l’origine d’une complexification de la sémiosis propre à la vie nocturne. Dans le même temps, et depuis le 19e siècle, le faisceau des formes de divertissement nocturne propres à nos sociétés technicisées — du théâtre au cinéma, en passant par les émissions télévisuelles aux heures de grande écoute — a fait de la nuit un terrain propice à une certaine effervescence intermédiale.

Nous pouvons parler, aujourd’hui, d’un champ de recherche émergeant, celui des night studies ou « études de la nuit ». Ce champ de recherche rassemble et croise des travaux d’historiens, d’urbanistes, de spécialistes de la culture visuelle et d’analystes des politiques gouvernementales [1]. Le nombre croissant d’histoires de la nuit montre à l’évidence que les significations que revêt la nuit sont loin d’être naturelles, elles sont bien plutôt profondément liées au changement de conditions économiques, géographiques et techniques. Ainsi, aux dires des féministes observatrices de la vie urbaine, c’est depuis le 19e siècle que les dangers et les opportunités qui guettent plus spécifiquement les femmes, la nuit, questionnent le « droit à la ville pour tous » [2]. De même, un intérêt récent pour les villes créatives et l’économie dite nocturne a nourri les écrits sur le rôle de la nuit dans les conflits sociaux générés par la gentrification [3].

La nuit métaphorique

Les usages métaphoriques de la nuit sont multiples. Le large corpus de discours qui évoquent la nuit présente parfois celle-ci comme un passage entre deux états, comme la métaphore de l’obscurcissement de la vérité ou au contraire de sa découverte. En tant que passage, elle est imaginée en termes spatiaux, comme un territoire à traverser. Dans l’ordre de la connaissance, la nuit a désigné autant le refuge de la sagesse que la condition de l’ignorance. Dans le langage courant, « la nuit des temps » est une période très reculée dont on ne sait rien, et le progrès conduit nécessairement vers la lumière. « Nous demandons légitimement à la pensée qu’elle dissipe les brouillards et les obscurités [4] ». On « chasse l’obscurité », on « fait la lumière », on « éclaircit la situation », on « met au jour ». « Beau, belle comme le jour » se dit d’une personne d’une parfaite beauté.

Inversement, dans son rendu fictionnel ou artistique, la nuit est le lieu où l’on découvre des vérités et assume des identités nouvelles. Dans son livre Buenas Noches, American Culture, Maria DeGuzmán évoque des « night studies », selon la formule d’abord suggérée par l’écrivain afro-américain Cyrus Colter [5], pour désigner ces formes de savoirs élaborées dans la nuit par les exclus (« subalterns ») : « la nuit offre aux cassés de la rue, des hommes, majoritairement des Beats “blancs” et mécontents, et aux groupes racialisés et marginalisés socioéconomiquement (soit les Afro-Américains et les Latinos) un espace-temps tant physique que moral leur permettant de revenir sur les difficultés de leur existence [6] [notre traduction] ». La nuit, en ce sens, est à la fois un refuge contre des circonstances oppressives et un lieu de réflexion où peuvent se développer de nouveaux modes de pensée critique.

Chez Charles Baudelaire, le crépuscule du soir est synonyme d’apaisement [7]. La nuit marque une rupture; elle précède et prépare l’éclosion du jour, elle interrompt la pression des événements, du réel, pour laisser la place à la liberté du songe, elle est vue comme une raison extérieure et qui conseille l’homme. « La nuit porte conseil », ce proverbe prône les bienfaits de la temporisation avant l’action. Dans la tradition grecque, la nuit était déjà dite « euphrone », c’est-à-dire « bienveillante, de bon conseil ». Cette idée était exprimée chez Ménandre au 4e siècle av. J.-C. : « La nuit, le conseil vient au sage » [8]. On la retrouva plus tard chez Honoré de Balzac : « Vous reviendrez me voir demain […]. D’ailleurs, la nuit me portera conseil » [9].

Par ailleurs, la nuit est aussi un patrimoine menacé. Les ciels étoilés sont un spectacle unique et gratuit, mais ils risquent de devenir les éléments d’une culture aujourd’hui en passe de s’éteindre ou un lègue naturel que les innovations techniques ne cessent d’entamer. Les lumières de la ville coûtent cher à la planète et empêchent désormais de profiter du spectacle de la voûte étoilée. La nuit devient un symbole de la lutte pour le développement durable et contre les dérèglements climatiques dans la bataille contre la « pollution lumineuse ». Ces batailles sont conduites par des astronomes militants qui voient leur travail compromis par les illuminations nocturnes, ou encore par des organisations comme l’International Dark-Sky Association, l’Association de protection du ciel nocturne en France ou CieloBuio en Italie.

La nuit politique

« Madrid nunca duerme » (« Madrid ne dort jamais ») fut le cri de guerre de la Movida, ce mouvement contreculturel qui prit d’assaut les rues des villes espagnoles à l’époque de la transition post-franquiste. Au même titre que pour de récents mouvements politiques, du Printemps érable à Montréal en 2012 à la Nuit debout en France en 2016, la nuit est le temps de l’émergence de nouveaux espaces publics alternatifs. L’idée que la nuit est révolutionnaire reposerait sur une série de prémisses : la nuit protège de son ombre des forces politiques alors davantage mobilisables [10]; l’espace de la nuit se prête plus facilement que le jour aux formes intenses et radicales d’émotions et d’affects collectifs [11] ; ou encore, en tant que produit inévitable du changement cyclique, la nuit nous rappelle l’impermanence du jour et de son système de pouvoir. Comme Elizabeth Bronfen le suggère, « la nuit peut être dite conservatrice au sens où elle sert d’abri à une pensée magique ancestrale dont la Modernité — avec sa confiance en la lumière du progrès — essaie de s’affranchir. Pourtant elle est aussi révolutionnaire dans l’esprit du Romantisme, car le monde de la destruction que promettent ses ténèbres dès que la lumière du jour disparaît est aussi la précondition de la création de nouveaux mondes, qu’ils soient bons ou mauvais [notre traduction] [12] ».

Les avant-gardes esthétiques apporteront leur pierre à cet édifice des conceptions politiques de la nuit, avec l’idée que la nuit déjoue l’intelligibilité des choses et sape ainsi le pouvoir du discours. Pour, « la nuit est un trope qui va souvent à l’encontre de la figure. Elle ne peut pas être contenue par la figuration. Elle l’excède. Bien au contraire, elle dévore ou absorbe toute figuration [notre traduction] [13] ». On retrouve cette idée qui associe la nuit à l’excès et à une force destructrice de formes dans bon nombre des approches politiques de la nuit. Cependant, le caractère politique exceptionnel de la nuit est régulièrement miné par ceux pour qui le pouvoir subversif et libérateur de la nuit est une pure illusion. Ils estiment que la nuit a été colonisée par les divisions politiques et les inégalités de race, de classe et de genre, qui s’expriment dans la noirceur avec une absolue clarté.

Dans nos imaginaires, la nuit permet de se libérer des contraintes de la hiérarchie et des routines du quotidien, de dépasser les bornes et de transgresser les normes, laissant une bonne place aux figures de la prostituée et du criminel aux côtés du sans domicile fixe et du veilleur de nuit.

La nuit médiale

La médialité au sens large renvoie aux modes d’objectivation, de transmission et de circulation de l’expression culturelle sous toutes ses formes. Elle peut donc désigner tout autant des objets et des machines que des formations discursives ou des formes de sociabilité [14].

Les relations entre les médias et la nuit sont multiples. La nuit médiatise, comme nous le verrons, plusieurs niveaux de temps. De même, elle est la source de contenus médiatiques et de sensibilités esthétiques qui nous ont donné des mouvements et des styles éminents autant au sein de la culture populaire que de la culture lettrée. La nuit, qui fait partie du cycle journalier de 24 heures, a organisé notre expérience des médias et ritualisé la consommation de certains d’entre eux à des moments récurrents de la journée, en tant qu’actes par lesquels nous entrons dans la socialité de jour ou nous nous en retirons pour jouir de notre isolement nocturne. Enfin, les relations que les médias entretiennent avec la nuit sont souvent banales (comme le sont les évocations constantes, par la publicité, de l’érotisme et du romantisme de la nuit) et se régénèrent sans fin (on peut penser notamment à la manière dont la musique et le cinéma produisent éternellement de nouvelles figures stylistiques pour évoquer la nuit).

C’est la nuit que l’on fête la nouvelle année ou le passage d’un siècle à l’autre dans de collectifs comptes à rebours. Comme l’ennui du dimanche chanté par Charles Trenet [15], la traversée de la nuit est également un rituel auquel on se prépare. Ce sont deux moments où « l’on se faisait beau », où l’on revêtait ses plus beaux atours : « habits du dimanche » ou « habits de soirée », même si ces rites se sont perdus et que le jogging a souvent succédé au costume.

La nuit est aussi un temps de passage entre les saisons et les temps de la vie, du statut d’enfant à celui d’adolescent et d’adulte. Première nuit où l’on découche, première cuite, première expérience sexuelle, de nombreux rites nocturnes codifient la transgression et participent à la définition de différentes étapes de la vie. La nuit quotidienne est aussi l’occasion du passage de l’extime à l’intime, de l’espace public à l’espace privé du domicile. Dans la nuit exceptionnelle de la fête, le passage se fait dans l’autre sens – même s’il passe par le filtre d’un club dit « privé ». Comme temps et lieu du passage, la nuit aide aussi à l’échange, à la confidence et à la médiation. Animateurs radio et personnels de SOS Amitié savent l’importance de ce temps et des liens qui se tissent avec celles et ceux qui sont en détresse à l’autre bout de la ligne téléphonique.

Par ailleurs, la nuit a servi comme base à la fois de contenus médiatiques et de styles esthétiques qui se sont figés dans des formes culturelles canoniques. De la peinture figurative à la presse du 20e siècle, les médias ont objectivé la nuit comme un terrain constitué par ce que Rowe et Bavington appellent « des zones d’attraction et des zones de répulsion » (« attractors and deterrents »), soit des espaces qui séduisent et d’autres qui provoquent la peur et le rejet [16]. Leur distinction s’est incarnée dans des figures littéraires largement établies pour représenter la nuit, et qui jouent sur la différence entre la lumière et l’ombre, la tonalité majeure et la tonalité mineure, la clarté et l’obscurité. Ces figures nous ont elles-mêmes donné des formes spécifiques de musique ou de photographie dites « de nuit [17] », tout comme le film noir et des textes transgénériques que Pierre Orlan désigna sous le terme de fantastique social, dont le cadre privilégié est l’ombre, et dont « les lampes de la publicité ne dispersent point les arrière-pensées [18] ».

En termes plus prosaïques, les médias de toutes sortes ont trouvé leur place dans le cycle de 24 heures, devenant diurnes ou nocturnes en fonction de leur heure de sortie ou de consommation. Les journaux, qui ont commencé par paraître à toutes les heures du jour, sont désormais presque exclusivement distribués le matin. Leur rôle en tant que pourvoyeurs d’information pour les gens qui rentrent à la maison après leur journée de travail a été usurpé d’abord par la radio, ensuite par la télévision. La projection des films dans les cinémas qui, il y a 60 ans, se faisait à longueur de journée, est maintenant largement — quoique non exclusivement — une activité de soirée, davantage liée aux rituels et aux interactions sociales nocturnes qu’aux plaisirs en solitaire. On peut dès lors distinguer deux types de médias, les uns qui, concentrés sur les premières heures de la soirée, offrent un prétexte à la sociabilité, et les autres, propres aux heures tardives, qui servent de remède aux solitudes du bout de la nuit.

L’innovation technologique a constamment changé la place des médias dans le cycle de 24 heures. Comme David Hendy l’a démontré, alors que l’apparition de la télévision aux États-Unis a grandement réduit le taux d’écoute de la radio en soirée, le développement quasi simultané des récepteurs radio portables a rendu possible l’écoute solitaire qui s’étire tout au long de la nuit [19]. Ceci encouragea le développement de certains genres musicaux comme le rock and roll qui, n’étant pas appréciés par tous les membres de la famille, favorisaient une écoute individuelle. En Inde, aujourd’hui, la radio FM, que l’on a plus d’une fois vue menacée de déclin, a trouvé un public grâce à des programmes nocturnes ciblant ceux qui travaillent de nuit ou ceux qui cherchent à remédier à leur solitude nocturne [20].

Selon des idées largement diffusées à propos du cycle global de communication de 24 heures dans le monde contemporain, les différences de consommation médiatique entre le jour et la nuit se seraient estompées à l’ère de l’internet. Cependant, l’examen détaillé des tendances, sur 24 heures (et autour du monde), de l’usage des médias en ligne suggère que l’on peut encore distinguer entre une médialité de jour et une médialité de nuit. Les études des habitudes sur Twitter et Facebook en 2012 ont montré que les tendances dans l’usage des médias sociaux sont grossièrement similaires à celles qui marquaient l’utilisation des médias prénumériques. Les heures de pointe se situent entre six heures et midi, ensuite, à nouveau, entre 19 heures et 23 heures (la dernière tranche étant approximativement équivalente aux heures de grande écoute de l’ère télévisuelle prénumérique) [21]. Il est avéré qu’à travers le monde, l’utilisation d’internet n’est jamais égale le jour et la nuit, le noir de la nuit est même parfois redoublé par le black-out sur le réseau. En 2014, une étude conduite par des chercheurs de l’Université de Caroline du Sud a cartographié ces disparités. Dans bon nombre de pays africains, ainsi que dans des zones rurales de l’Amérique latine, l’internet est coupé au milieu de la nuit comme sont fermées les institutions publiques dans lesquelles il est disponible. Pour ceux accédant à internet depuis des bibliothèques ou des cafés, de préférence à leur maison, leur fermeture, chaque nuit, signifie l’interruption pure et simple des connexions. L’internet de nuit, celui du surf tardif comme des communications, est donc bien un privilège des pays du Nord et de l’Occident [22].

L’histoire des médias de masse du 20e siècle — celle de la radio, du cinéma et de la télévision — montre que la nuit entretient une relation contradictoire avec la nouveauté et la transgression. Depuis les années 1960, et à travers la plupart des pays, il était d’usage de dédier les émissions de radio de la fin de nuit aux affaires intimes, impliquant sexualité et récits éminemment personnels. À la télévision américaine, les talk-shows de fin de soirée, depuis les années 1990, se rapportent de manière subversive et satirique à la vie politique, constituant ainsi une alternative aux émissions conventionnelles d’information. Au Québec, comme ailleurs, dans les années 1970 et 1980, les films pornographiques étaient programmés à la télévision presque exclusivement la nuit, jusqu’à l’arrivée des chaînes spécialisées dans les années 1990 qui en diffusaient 24 heures sur 24 [23]. Dans tous ces cas, la grille de programmation de la nuit, du fait de ses transgressions, assumait sa singularité en opposition avec les émissions de début de soirée ou de la journée, dont le public était protégé contre de telles libertés par la réglementation et les standards de l’industrie. À l’encontre de cette image de libertinage médiatique nocturne, les médias ont aussi souvent utilisé les heures tardives pour revenir à des valeurs et à des formes traditionnelles. Dans leur histoire récente, les programmes de nuit de la radio et de la télévision ont fonctionné comme des lieux de mémoire, des sortes de refuge pour des musiques passées de mode et des vieux films, à l’attention d’un public nostalgique envers des époques dont la culture était, semble-t-il, marquée au coin d’une plus grande innocence.

*

Ce numéro d’Intermédialités cherche à tirer les multiples impulsions qui ont donné forme aux night studies vers une plus grande prise en compte de la médialité de la nuit. Quelques-unes des contributions de ce numéro (l’article de Sylvain Bertin et de Nathalie Simonnot, comme le dossier d’artiste dédié au film de Diane Poitras intitulé Nuits) portent sur l’éclairage électrique, un phénomène rarement inclus, en tant que tel, dans la définition formelle du média. Marshall McLuhan, comme on s’en souvient, voyait pourtant l’ampoule électrique comme un médium, au regard de sa capacité à générer un nouvel environnement [24]. Parmi ses nombreuses autres fonctions et effets, la lumière électrique souligne les infrastructures, dénote et manifeste la vie urbaine, contribue à l’esthétisation de l’espace. Dans le dossier d’artiste de Nathalie Brevet et Hughes Rochette, la lumière est en mesure de relire les structures urbaines et d’en exposer les histoires ou les fonctions oubliées.

Les artères de circulation, comme les autoroutes et les rues des villes, servent aussi de lieu de passage à deux expériences de la nuit, parmi les plus canoniques, celle du voyageur solitaire et celle de la foule révoltée. L’Autoroute du Soleil (A6 et A7) en France qu’emprunte Vincent Marchal et la rue du Printemps érable discutée par Eleonora Diamanti sont deux différents types d’espace médial, mais leur fonction commune consiste en partie à associer durablement la nuit avec l’expression d’une libération et un sentiment intense de liberté. La nuit, en ce sens, est un agent d’enchantement et d’illumination, elle a un potentiel de révélation. Dans l’analyse qu’offre Julie Savelli de deux films documentaires portant sur le sort des migrants en Europe, la nuit apparaît comme un lieu de refuge ou d’abri : c’est le cas pour les immigrants Afghans résidant dans la périphérie parisienne que suit le cinéaste Bijan Anquetil; dans le film de Stefano Savona, par contre, l’obscurité de la nuit symbolise la difficulté de l’image filmique à représenter la condition de l’immigrant. La nuit est par ailleurs souvent comprise sous le signe de l’excès, en ce qui concerne les affects autant que les performances, par rapport à ce qui se déroule en journée. Cette dimension est prise en compte, quoique d’un point de vue différent, dans l’article conjoint de Sandria P. Bouliane et Peggy Roquigny, ainsi que dans celui de Marine Beccarelli. La nuit, dans ces cas d’études, offre ses propres formes distinctives d’intimité, en impliquant divers médias, comme c’est le cas pour les bals publics et les émissions radiophoniques tardives, qui suscitent des pratiques où privé et public se confondent.

Finalement, on aura compris qu’étudier la médialité de la nuit implique que l’on s’adonne au chrono-urbanisme [25], c’est-à-dire à une analyse des cycles temporels qui organisent la vie contemporaine [26]. La nuit est médiale de plusieurs manières, en raison des formes esthétiques qu’elle nourrit et à travers les pratiques de consommation des médias qui s’y déploient. Bien qu’il nous faille résister à la tentation d’anthropomorphiser la nuit, de lui conférer une certaine agentivité, nous pouvons suggérer que la nuit et le jour communiquent l’un(e) avec l’autre, chacun(e) s’accrochant aux éléments qui le/la distinguent (formes esthétiques, sensations, affects), tout en rappelant à l’autre ce qui lui manque. Les récits qui se déroulent la nuit font du jour le temps de la résolution et de la vérité, tout comme les récits qui ont lieu de jour attendent de la nuit la levée des interdits et un élargissement des possibles. Dans ce va-et-vient entre nuit et jour, les valeurs se voient relativisées et les états affectifs transformés. Si bien que, comme en 2014, les codirecteurs de ce présent numéro, qui avaient alors rejoint un groupe d’architectes, d’urbanistes et d’acteurs culturels à Sao Paulo, au Brésil, et signé un Manifeste de Noite, (« manifeste de la nuit ») [27], sont tentés de finir sur les mêmes dernières lignes de ce manifeste, car elles définissaient la relation de la nuit et du jour en des termes que l’on pourrait qualifier de communicationnel ou médial : « la nuit a beaucoup de choses à dire au jour [28] ».

Parties annexes