habiter (la nuit)inhabiting (the night)

Introduction « Habiter (la nuit)/inhabiting (the night) »[Notice]

  • Luc Gwiazdzinski et
  • Will Straw

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  • Luc Gwiazdzinski
    Université Grenoble Alpes

  • Will Straw
    McGill University

Il y a peu, la nuit, symbolisée par le couvre-feu, était encore le temps de l’obscurité, du sommeil et du repos social. Mais les temps ont changé. Si l’expérience de la nuit et sa signification ont été transformées au cours des deux derniers siècles, cela est dû, dans une large mesure, à la manière dont la ville et les médias ont investi la nuit. Cherchant perpétuellement à s’émanciper des rythmes naturels, l’Homme a peu à peu artificialisé la vie urbaine et colonisé les nuits urbaines. Dimension longtemps oubliée de la ville, la nuit urbaine est désormais un champ d’intérêt central pour les chercheurs, les collectivités et les édiles. Si l’apparition de l’éclairage nocturne a donné sa forme à l’urbanisation de la nuit, elle a aussi largement contribué à sa médialisation. Les systèmes d’illumination qui redessinent et esthétisent le paysage urbain sont à l’origine d’une complexification de la sémiosis propre à la vie nocturne. Dans le même temps, et depuis le 19e siècle, le faisceau des formes de divertissement nocturne propres à nos sociétés technicisées — du théâtre au cinéma, en passant par les émissions télévisuelles aux heures de grande écoute — a fait de la nuit un terrain propice à une certaine effervescence intermédiale. Nous pouvons parler, aujourd’hui, d’un champ de recherche émergeant, celui des night studies ou « études de la nuit ». Ce champ de recherche rassemble et croise des travaux d’historiens, d’urbanistes, de spécialistes de la culture visuelle et d’analystes des politiques gouvernementales. Le nombre croissant d’histoires de la nuit montre à l’évidence que les significations que revêt la nuit sont loin d’être naturelles, elles sont bien plutôt profondément liées au changement de conditions économiques, géographiques et techniques. Ainsi, aux dires des féministes observatrices de la vie urbaine, c’est depuis le 19e siècle que les dangers et les opportunités qui guettent plus spécifiquement les femmes, la nuit, questionnent le « droit à la ville pour tous ». De même, un intérêt récent pour les villes créatives et l’économie dite nocturne a nourri les écrits sur le rôle de la nuit dans les conflits sociaux générés par la gentrification. Les usages métaphoriques de la nuit sont multiples. Le large corpus de discours qui évoquent la nuit présente parfois celle-ci comme un passage entre deux états, comme la métaphore de l’obscurcissement de la vérité ou au contraire de sa découverte. En tant que passage, elle est imaginée en termes spatiaux, comme un territoire à traverser. Dans l’ordre de la connaissance, la nuit a désigné autant le refuge de la sagesse que la condition de l’ignorance. Dans le langage courant, « la nuit des temps » est une période très reculée dont on ne sait rien, et le progrès conduit nécessairement vers la lumière. « Nous demandons légitimement à la pensée qu’elle dissipe les brouillards et les obscurités ». On « chasse l’obscurité », on « fait la lumière », on « éclaircit la situation », on « met au jour ». « Beau, belle comme le jour » se dit d’une personne d’une parfaite beauté. Inversement, dans son rendu fictionnel ou artistique, la nuit est le lieu où l’on découvre des vérités et assume des identités nouvelles. Dans son livre Buenas Noches, American Culture, Maria DeGuzmán évoque des « night studies », selon la formule d’abord suggérée par l’écrivain afro-américain Cyrus Colter, pour désigner ces formes de savoirs élaborées dans la nuit par les exclus (« subalterns ») : « la nuit offre aux cassés de la rue, des hommes, majoritairement des Beats “blancs” et mécontents, et aux groupes racialisés et marginalisés socioéconomiquement (soit les Afro-Américains et les Latinos) un espace-temps tant physique que moral leur permettant de revenir sur les difficultés de leur existence [notre traduction] ». La nuit, en ce ...

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