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Introduction

Ces dernières années, l’entrepreneuriat social a suscité un intérêt croissant, tant de la part des acteurs politiques, économiques, de la presse que du monde académique (Dey, 2006 ; Nicholls, 2008 ; Short, Moss et Lumpkin, 2009 ; Stryjan, 2006 ; Weerawardena et Sullivan Mort, 2006). Tous vantent les mérites de ces nouvelles pratiques entrepreneuriales destinées à créer de la valeur sociale (Dees, 1998a ; Sharir et Lerner, 2006 ; Sullivan Mort, Weerawardena et Carnegie, 2003).

Encourager les initiatives d’entrepreneuriat social fait partie des priorités de nos gouvernements depuis un certain moment déjà (Commission européenne, 2003). Plusieurs pays ont même mis en place des cadres juridiques spéciaux pour ces initiatives. De nombreuses organisations de soutien et de promotion de l’entrepreneuriat social ont vu le jour. Des fondations comme Ashoka, Avina, Schwab et Skoll identifient les entrepreneurs sociaux afin de soutenir leurs activités et leur développement. Ensemble, ces quatre fondations investissent plus de 75 millions de dollars par année (Spitzeck et Janssen, 2010). Les écoles de gestion les mieux cotées du monde (Columbia, Harvard, New York University, Oxford, Stanford, etc.) offrent aujourd’hui des spécialisations en entrepreneuriat social dans leurs programmes et organisent des conférences sur le sujet.

Une série d’éléments peut expliquer cet engouement croissant. Premièrement, l’entrepreneuriat social est générateur de bienfaits et de progrès dans des domaines aussi larges et variés que les soins de santé, le développement durable, la livraison de biens et de services aux plus démunis ou la défense des droits de l’Homme. Il est donc reconnu pour ses capacités à traiter de manière innovante des problèmes sociaux de plus en plus complexes (Johnson, 2000 ; Thompson, Alvy et Lees, 2000). Il est également considéré comme une réponse aux problèmes de financement des organismes sans but lucratif (Dees, 1998a, 1998b).

Deuxièmement, s’il est généralement admis qu’en pratique l’entrepreneuriat social n’est pas un phénomène nouveau, la formulation est relativement récente. Le terme « entrepreneuriat social », traduction de l’expression anglophone « social entrepreneurship », remonte au début des années 1980 et est apparu aux États-Unis, où des organisations visant à apporter leur soutien à des individus porteurs de changement pour la société, comme Ashoka, ont vu le jour.

Les termes « entrepreneuriat » et « social » peuvent d’ailleurs sembler être en opposition. Le concept brouille les frontières traditionnelles entre les secteurs public et privé et donne naissance à des entreprises hybrides (Johnson, 2000 ; Wallace, 1999) guidées par des stratégies de création de valeur double, à la fois sociale et économique (Alter, 2006). Cette hybridation intrigue et donne lieu à un nombre croissant de discussions.

Troisièmement, bien que prometteur en termes d’impact tant social qu’économique tel que la création d’emplois, l’entrepreneuriat social est aujourd’hui freiné par des défis inhérents à sa nature hybride. Ces défis soulèvent de nombreuses questions et suscitent l’intérêt des chercheurs de nombreux horizons géographiques et disciplinaires.

De façon générale, un consensus se dégage aujourd’hui pour souligner l’importance de la compréhension de l’entrepreneuriat social (Dees, 1998a, 1998b ; Dey, 2006 ; Weerawardena et Sullivan Mort, 2006). Le phénomène est toutefois relativement plus (re)connu dans le monde anglo-saxon, ce qui justifie également l’intérêt de ce numéro spécial.

La recherche s’accorde sur la nécessité d’une théorisation solide et d’une validation empirique de l’entrepreneuriat social. Ce concept mérite une réflexion plus approfondie à différents niveaux. Premièrement, au niveau de l’individu, différentes questions doivent trouver une réponse.

  • Quelles sont les caractéristiques différenciant les entrepreneurs sociaux des entrepreneurs dits « commerciaux » ?

  • Quelles sont les motivations des entrepreneurs sociaux ?

  • De quelles compétences les entrepreneurs sociaux ont-ils besoin pour assurer le succès de leur projet ?

  • Quelles sont les principales difficultés éprouvées par les entrepreneurs sociaux ?

Une deuxième dimension de l’entrepreneuriat social se doit d’être abordée : celle du processus. En particulier, les questions suivantes demandent réponse.

  • Comment une opportunité en entrepreneuriat social est-elle découverte et exploitée ?

  • Quelle est la place de la mission sociale dans la construction du projet ?

  • Quelle sont la nature et l’intensité du lien entre la mission sociale et les activités économiques génératrices de revenus ?

  • Quels sont les moyens mis en place pour gérer les tensions entre ces deux objectifs ?

Troisièmement, d’un point de vue organisationnel, plusieurs questions se posent également.

  • À travers quelles stratégies et quels modes d’organisation en général, les entrepreneurs sociaux garantissent-ils le succès de leur entreprise ?

  • Quelle est la place de la gouvernance dans les organisations de l’entrepreneuriat social ? Quel rôle joue le conseil d’administration ? Quelle est la place laissée aux différentes parties prenantes de l’organisation ?

  • Comment mesurer la performance « sociale » des organisations de l’entrepreneuriat social ?

  • Existe-t-il différentes formes d’entrepreneuriat social ? Dans l’affirmative, comment les organisations se distinguent-elles entre elles ?

Enfin, du point de vue du champ en général, nous nous devons de poser la question suivante.

  • Quelle place l’« entrepreneuriat social » prend-il dans le champ académique de l’entrepreneuriat ? Comment se positionne-t-il par rapport à ce dernier ?

L’objectif de cet article est de situer le thème de l’entrepreneuriat social et les articles du présent numéro spécial en examinant le passé et le futur. Ainsi, la première section examine la genèse du thème et des éléments de définition. La deuxième section jette un regard rétrospectif sur les aspects méthodologiques et les principaux thèmes traités dans les recherches antérieures. La troisième section relève des voies de recherche afin de se projeter vers l’avenir. La quatrième section présente les articles publiés dans ce numéro spécial.

1. Genèse du thème et éléments de définition

L’entrepreneuriat social en tant que pratique existe depuis longtemps. On peut évidemment citer Florence Nightingale, une Britannique qui a lutté pour améliorer les conditions d’hospitalisation au cours de la guerre de Crimée au xixe siècle, faisant baisser le taux de mortalité de 40 % à 2 %, ou Roshaneh Zafar, fondatrice de la Kashf Foundation, qui a combattu pour la condition économique des femmes au Pakistan, en allouant des milliers de microcrédits (Dearlove, 2004). L’exemple le plus connu est celui de Muhammad Yunus qui a créé la Grameen Bank, idée pour laquelle il a reçu le prix Nobel de la Paix en 2006. La mission de la Grameen Bank est d’éradiquer la pauvreté (Seelos et Mair, 2005 ; Yunus, Moingeon et Lehmann-Ortega, 2010). La Grameen Bank accomplit cette mission en accordant des microcrédits aux petits entrepreneurs, pour la majorité des femmes (Haugh, 2007). Par conséquent, son fondateur défend la thèse selon laquelle les entrepreneurs sociaux représentent une solution pour répondre aux besoins urgents de la société (Yunus, 2009).

Si l’entrepreneuriat social comme pratique est loin d’être un phénomène nouveau et bénéficie d’une longue tradition ainsi que d’une présence mondiale, il n’attire l’attention des chercheurs que depuis quelques années. À ce jour, les recherches ont surtout visé à circonscrire l’entrepreneuriat social. Si une organisation consacre une partie de son revenu à une cause sociale, peut-on parler d’entrepreneuriat social ? La même question peut se poser pour toutes les organisations à but non lucratif qui adoptent des pratiques de gestion empruntées à des entreprises commerciales (Mair et Martí, 2004). De même, toute personne responsable de la gestion d’une organisation active dans le domaine social, bénévole ou communautaire est-elle nécessairement un entrepreneur social ? Ou doit-elle plutôt être appelée « gestionnaire d’entreprise sociale » (Brouard, 2007) ?

Pour mieux comprendre le phénomène et progresser dans ce nouveau domaine de recherche, une définition claire des concepts clés est indispensable (Christie et Honig, 2006). Cependant, l’absence d’un paradigme unificateur a conduit à la prolifération des définitions et les notions d’« entrepreneuriat social », d’« entrepreneur social » ou d’« organisation entrepreneuriale sociale », voire d’entreprise sociale, ont souvent été utilisées indifféremment pour exprimer la même idée (Bacq et Janssen, 2011 ; Brouard et Larivet, 2010). Pour compliquer les choses encore un peu plus, l’origine géographique des chercheurs semble devoir influencer leur approche du concept. Différentes écoles de pensée se sont intéressées à l’entrepreneuriat social et l’on pourrait présupposer qu’il existe un fossé transatlantique dans la façon dont l’entrepreneuriat social est compris et appréhendé, notamment en raison de conceptions différentes du capitalisme et du rôle du gouvernement (Bacq et Janssen, 2011). Ces débats définitionnels nuisent néanmoins à la crédibilité du champ et à son développement (Dacin, Dacin et Tracey, 2011 ; Short, Moss et Lumpkin, 2009).

Les origines de l’entrepreneuriat social en tant que champ d’études pourraient remonter à plus d’un demi-siècle. Ainsi, en 1972, Banks, dans une étude sociologique des mouvements sociaux, utilise le terme « entrepreneur social » (Nicholls, 2008). Il faut aussi souligner les travaux de Young (1983) qui, en 1983, décrivait des entrepreneurs innovants à but non lucratif, dans la lignée de la conception de Schumpeter. Une autre contribution pionnière est celle de Waddock et Post (1991) qui ont publié un article assez court sur le sujet en 1991. Le terme ne sera toutefois utilisé plus largement dans le monde universitaire qu’à la fin des années 1990 aux États-Unis (Boschee, 1995 ; Bornstein, 1998 ; Dees, 1998a, 1998b ; Drayton 2002 ; Thompson, Alvy et Lees, 2000), au Canada (Johnson, 2000) et au Royaume-Uni (Leadbeater, 1997).

Passons en revue quelques-unes des définitions fondatrices. Selon Boschee (1995, p. 1), l’entrepreneuriat social est l’action de dirigeants à but non lucratif qui accordent de l’attention aux forces du marché, sans pour autant perdre de vue leur mission qui consiste à équilibrer des impératifs moraux et des motivations de profit et dont la conjonction est le coeur et l’âme du mouvement. Pour Dees (1998a, 1998b), le concept réunit la passion d’une mission sociale et la discipline de l’entreprise, l’innovation et la détermination. Pour Bornstein (1998), l’entrepreneur social Ashoka est un pionnier qui a développé une idée nouvelle et puissante ainsi qu’un mode créatif de résolution de problèmes à la fois visionnaire et pragmatique, qui a une fibre éthique solide et qui est totalement imprégné par sa vision de changement. Thompson, Alvy et Lees (2000) les considèrent comme des personnes qui identifient des possibilités de répondre à certains besoins auxquels le système de l’État-providence ne pourra pas ou ne voudra pas répondre et qui rassemblent les ressources nécessaires (généralement des personnes, souvent des bénévoles, de l’argent et des infrastructures) et les utilisent pour faire quelque chose de différent. Leadbeater (1997) donne une définition large de l’entrepreneuriat social qu’il considère comme étant une vaste gamme d’activités liées à l’économie, l’éducation, la recherche, la sécurité sociale ou la spiritualité, exercées par diverses organisations.

Durant les dernières années, les définitions de l’entrepreneuriat social se sont multipliées. Certains le considèrent comme un processus consistant en l’utilisation et la combinaison innovante de ressources pour explorer et exploiter des opportunités, qui vise à catalyser le changement social en répondant aux besoins humains fondamentaux d’une manière durable (Mair et Martí, 2004, p. 3) ; Mair et Noboa ajouteront que ce changement social est catalysé par la création d’organisations et/ou de pratiques qui produisent et maintiennent des avantages sociaux (Mair et Noboa, 2006). Pour d’autres, l’entrepreneuriat social englobe les notions de construction, d’évaluation et de poursuite d’opportunités comme moyens de transformation sociale réalisée par des personnes visionnaires et passionnées (Roberts et Woods, 2005, p. 49).

L’entrepreneuriat social a également été défini comme une activité innovante, créatrice de valeur sociale qui peut se produire à l’intérieur ou à travers les secteurs associatifs, commerciaux ou publics (Austin, Stevenson et Wei-Skillern, 2006, p. 1). Weerawardena et Sullivan Mort (2006, p. 22, p. 32) utilisent également les notions de création de valeur sociale, d’exploitation d’opportunités, de mission sociale, d’innovation, de proactivité et de gestion des risques. Pour Nicholls (2008, p. 23), l’entrepreneuriat social est un ensemble d’activités novatrices et efficaces qui mettent l’accent stratégique sur la résolution de défaillances de marché sociales et sur la création de nouvelles opportunités permettant de systématiquement ajouter de la valeur sociale en utilisant un éventail de ressources et de formes organisationnelles afin de maximiser l’impact social et de générer des changements. Cette définition met surtout l’accent sur deux éléments constitutifs : un accent stratégique sur l’impact social et une approche innovante dans la réalisation de la mission (Nicholls, 2008, p. 13).

L’exercice de définition implique également de déterminer dans quelle mesure ce concept diffère de l’entrepreneuriat traditionnel que l’on pourrait qualifier de commercial. En effet, un élément se définit au travers d’un ensemble de caractéristiques particulières qui permettent de le distinguer d’autres éléments, qu’il s’agisse d’entrepreneuriat commercial ou d’activités sociales non entrepreneuriales. Par ailleurs, on pourrait argumenter que toute forme d’entrepreneuriat génère, par nature, de la valeur sociale, par exemple, la création d’emplois. Toutefois, cela ne signifie pas que tout ce qui se rapporte à l’initiative entrepreneuriale relève de l’entrepreneuriat social. De même, toute activité à but non lucratif n’implique pas nécessairement un comportement entrepreneurial.

L’entrepreneuriat social présente trois similitudes avec le champ de recherche de l’entrepreneuriat à ses débuts. Tout d’abord, la recherche en entrepreneuriat social dérivait surtout de la pratique (Mair et Martí, 2006), comme cela a été le cas pour l’entrepreneuriat classique qui s’est d’abord développé chez les praticiens avant d’attirer l’attention des chercheurs voici une bonne vingtaine d’années.

Deuxièmement, jusqu’aux années 2000, de nombreux auteurs (Bruyat et Julien, 2001 ; Chell, Haworth et Brearley, 1991 ; Shane et Venkataraman, 2000) ont regretté l’absence d’un paradigme unificateur dans le domaine de l’entrepreneuriat. Si un consensus semble s’être dégagé aujourd’hui, ce n’est pas encore le cas en entrepreneuriat social où cette absence a conduit à la prolifération des définitions (Dees, 1998a, 1998b). Par ailleurs, ses frontières avec d’autres champs de recherche restent floues (Mair et Martí, 2006, p. 36). Rappelons-nous toutefois que l’interdisciplinarité a joué un rôle clé dans l’évolution de l’entrepreneuriat, contribuant à le conduire d’un thème marginal à celui de champ plus que respecté[1] (Dees et Battle Anderson, 2006). De même, l’entrepreneuriat social emprunte à l’anthropologie, à l’économie, à la psychologie, à la sociologie et aux sciences politiques (Dacin, Dacin et Tracey, 2011).

Troisièmement et partiellement en lien avec le point précédent, bien qu’encore à ses débuts (Dees et Battle Anderson, 2006 ; Dorado 2006), la recherche académique dans le domaine de l’entrepreneuriat social pourrait répliquer l’évolution théorique de sa discipline mère, à présent reconnue comme une discipline universitaire (Bruyat et Julien, 2001) comptant une importante communauté scientifique qui a produit un corpus de recherche important (Acs et Audretsch, 2003 ; McGrath, 2003).

Les quatre perspectives auxquelles a eu recours Gartner (1985) pour décrire la création d’entreprises (les caractéristiques du ou des individus qui créent l’entreprise, le processus par lequel la nouvelle entreprise est créée, les caractéristiques de cette organisation et l’environnement de la nouvelle entité) sont classiquement utilisées pour décrire l’entrepreneuriat au sens large et peuvent également l’être dans le cadre de l’entrepreneuriat social (Bacq et Janssen, 2011 ; Spitzeck et Janssen, 2010), ainsi que pour comparer les deux.

Au niveau de l’individu, on pourrait penser que différentes caractéristiques, qu’elles soient démographiques, liées à l’expérience antérieure ou aux motivations, différencient les entrepreneurs sociaux de leurs homologues commerciaux. Pourtant, il semble que ces derniers partagent certaines caractéristiques importantes avec les entrepreneurs commerciaux, telles que leur capacité à identifier des opportunités (Catford, 1998), quoique ces dernières se situent dans le domaine social (Nicholls, 2008). Par contre, d’après Thalhuber (1998), les entrepreneurs sociaux, contrairement aux entrepreneurs classiques, dérivent leur force de la sagesse et de l’expérience collective plutôt que de leurs compétences personnelles ; ils se focalisent sur les objectifs à long terme de l’entreprise plutôt que sur les gains financiers de court terme, la mission sociale leur servant de garde-fou ; enfin, le profit constitue un moyen au service de la mission plutôt qu’une fin en soi au bénéfice des actionnaires. Notons que, contrairement à ce que pense Thalhuber (1998), c’est également le cas de nombreux entrepreneurs classiques.

Au niveau du processus, les actions de l’entrepreneur dans le cadre de la création de son entreprise peuvent être résumées par six comportements : l’identification d’une opportunité d’affaires, l’accumulation de ressources, la mise sur le marché d’un produit ou d’un service, la production d’un produit, la création d’une organisation ou encore la réponse au gouvernement et à la société. En ce sens, l’identification d’opportunités sociales a souvent été présentée comme étant au coeur de ce qui constitue l’entrepreneuriat social (Catford, 1998 ; Nicholls, 2008), tout comme la mise sur le marché de produits ou de services destinés à des tranches de la population plus démunies. L’invention du microcrédit en est un exemple.

Les caractéristiques de l’organisation sont, au sens de Gartner (1985), constituées de ses choix stratégiques. Dans le cadre de l’entrepreneuriat social, nous retiendrons premièrement le type de mission sociale à laquelle se voue l’organisation, de même que l’intensité du lien entre cette mission sociale et les activités économiques génératrices de revenus. La forme juridique est également une variable importante en entrepreneuriat social en ce sens qu’elle détermine une série de décisions organisationnelles.

Enfin, le dernier niveau d’analyse est l’environnement. Gartner (1985) utilise une approche déterministe de l’environnement, défini comme étant un ensemble externe de conditions auxquelles les entrepreneurs doivent s’adapter. Il reprend les 12 facteurs stimulant l’entrepreneuriat relevés par Bruno et Tyebjee (1982), tels que la disponibilité de capital ou de main-d’oeuvre compétente ou encore la facilité d’accès aux fournisseurs ou aux services nécessaires.

Nous définissons l’entrepreneuriat social comme étant le processus d’identification, d’évaluation et d’exploitation d’opportunités visant à la création de valeur sociale par le biais d’activités de marché commerciales et de l’utilisation d’une vaste gamme de ressources.

Au niveau individuel, l’entrepreneur social peut être défini comme étant une personne visionnaire, à la fibre éthique prononcée, dont le principal objectif est de créer de la valeur sociale, capable à la fois de détecter et d’exploiter des opportunités, de réunir les ressources nécessaires à sa mission sociale et de trouver des solutions innovantes aux problèmes sociaux de sa communauté, problèmes qui ne sont pas correctement traités par le système en place (Bacq et Janssen, 2011).

Les organisations entrepreneuriales sociales sont, quant à elles, caractérisées par la combinaison d’un objectif social – leur principale raison d’être – avec des objectifs de rentabilité financière liés à leurs activités marchandes. Dès lors, l’entrepreneur social devra faire face à un défi majeur dans le but de garantir la viabilité à long terme de son projet entrepreneurial : celui de trouver un équilibre durable entre la mission sociale de l’organisation, d’une part, et son activité économique génératrice de revenus, d’autre part.

L’entrepreneuriat social a donc une mission sociale explicite et centrale. C’est sans doute sa caractéristique principale et l’élément commun à la majorité des définitions, comme le soulignent Dacin, Dacin et Tracey (2011). Partageant ce point de vue, c’est aussi cet aspect que nous suggérons de retenir afin de faire progresser le champ au-delà de discussions sans fin sur ces aspects définitionnels. Relevons enfin que la principale différence entre l’entrepreneuriat social et la responsabilité sociale de l’entreprise réside dans le fait que cette dernière n’accorde pas la primauté au rôle social bien qu’elle l’intègre.

2. Les recherches antérieures

Au fil des deux dernières décennies, la recherche scientifique dans ce domaine a considérablement augmenté, comme en témoignent notamment le nombre de conférences et de numéros spéciaux de revues consacrés à ce thème, surtout dans le monde anglo-saxon. Songeons, par exemple, aux récents numéros spéciaux édités par International Journal of Entrepreneurship Education (2003), Journal of World Business (2006), International Journal of Social Economics (2006), International Journal of Entrepreneurial Behaviour and Research (2008), Emergence : Complexity & Organization (2008), International Review of Entrepreneurship (2010), Entrepreneurship & Regional Development (2011), Entrepreneurship : Theory & Practice (2010, 2012), Journal of Business Ethics (2012), Academy of Management Learning and Education (2012), La Revue des sciences de gestion (2012), Small Business Economics (2013), en plus du présent numéro de la Revue internationale PME (2013). Notons au passage qu’au fil du temps ce sont des revues de mieux en mieux classées qui se sont intéressées à cette thématique.

En plus de celles qui ont publié un numéro spécial, certaines revues font du champ de recherche de l’entrepreneuriat social ou des entreprises sociales une composante de leurs sujets d’intérêt. Citons les revues ANSERJ Revue canadienne de recherche sur les OSBL et l’économie sociale / Canadian Journal of Nonprofit and Social Economy Research, Journal of Non-Profit and Public Sector Marketing, Journal of Developmental Entrepreneurship, Non-Profit Management and Leadership, International Journal of Public Administration, Business Horizons, Annals of Public and Cooperative Economics, California Management Review, Academy of Management Review, International Journal of Non-profit and Voluntary Sector Marketing, Journal of Asia-Pacific Business, Nonprofit and Voluntary Sector Quarterly, Voluntas, Journal of Entrepreneurial and Organizational Diversity (Granados, Hlupic, Coakes et Mohamed, 2011 ; Hill, Kothari et Shea, 2010 ; Short, Moss et Lumpkin, 2009).

Enfin, il faut aussi compter sur des revues consacrées à ce sujet. Notons, par exemple, les revues Journal of Social Entrepreneurship, Social Enterprise Journal, Journal of Social Enterprise and Entrepreneurship, International Journal of Social Entrepreneurship and Innovation, Social Business ou la Stanford Social Innovation Review.

Comme l’entrepreneuriat social est principalement concentré en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest, il existe deux traditions majeures relativement à son développement, ce qui influence la recherche (Hoogendoorn, Pennings et Thurik, 2010 ; Kerlin, 2006). La tradition américaine, dominée par les États-Unis, place l’accent sur l’obtention de revenus plutôt que l’obtention de subventions. La tradition européenne, dominée par le Royaume-Uni, place l’accent sur l’économie sociale où des acteurs de la société civile créent de nouvelles entreprises sociales. Selon la tradition, il est possible d’associer les chercheurs davantage aux sciences de la gestion et/ou aux sciences sociales.

Cette section présente un examen des recherches antérieures dans les revues en mettant l’accent, dans un premier temps, sur les types d’études et les méthodologies utilisées et, dans un deuxième temps, sur les principaux thèmes de recherche. Il existe également un certain nombre de livres sur le sujet (Desa, 2007). La consultation d’articles ayant recensé les recherches antérieures (Cukier, Trenholm, Carl et Gekas, 2011 ; Desa, 2007 ; Granados et al., 2011 ; Hill, Kothari et Shea, 2010 ; Hoogendoorn, Pennings et Thurik, 2010 ; Short, Moss et Lumpkin, 2009) sert de base afin de dégager certaines constatations.

2.1. Types d’études et méthodologies

Il est possible de dresser un bref portrait des recherches antérieures et de souligner certaines tendances dans le type de recherches et les dimensions méthodologiques sur l’entrepreneuriat social. Une analyse bibliométrique des 20 dernières années révèle une croissance significative des recherches sur le sujet au cours des 10 dernières années – et encore davantage au cours des cinq dernières années , la collaboration de plusieurs auteurs et une répartition géographique internationale (Granados et al., 2011).

Les recherches théoriques sont les plus nombreuses, ce qui permet de poser les fondations pour le développement du champ de recherche de l’entrepreneuriat social. Il y a une plus grande proportion de recherches théoriques comparativement aux recherches empiriques. Il y a toutefois un rattrapage dans les dernières années au chapitre des études empiriques vers un équilibre entre les deux types de recherche (Short, Moss et Lumpkin, 2009). Les recherches théoriques dominent largement les recherches descriptives et prescriptives (71 % théoriques contre 20 % descriptives et 6 % prescriptives, selon Granados et al. [2011] pour un échantillon de 286 études). Selon la classification de Granados et al. (2011), les recherches théoriques comprennent les recherches conceptuelles (développement de propositions, d’hypothèses et de relations à partir de la littérature sans aucune donnée collectée), exploratoires (développement de propositions, d’hypothèses et de relations avec des données empiriques) et prédictives (validation de propositions, d’hypothèses et de relations avec des données empiriques). Les recherches descriptives présentent des faits ou des opinions n’apportant pas de contributions sur le plan théorique ou pratique (Granados et al., 2011). Les recherches prescriptives, quant à elles, comprennent les recherches instrumentales (recommandations aux praticiens dans un but précis) et normatives (recommandations aux praticiens dans une perspective particulière).

Les recherches théoriques exploratoires et conceptuelles dominent largement le sous-ensemble des recherches théoriques (52 % exploratoires contre 42 % conceptuelles et 6 % prédictives, selon Granados et al. [2011] pour un échantillon de 202 études ; 55 % exploratoires contre 38 % conceptuelles et 7 % prédictives, selon Short, Moss et Lumpkin [2009] pour un échantillon de 152 études). Il y a très peu d’utilisation de propositions formelles (selon Short, Moss et Lumpkin [2009] pour un échantillon de 80 études).

En ce qui concerne les méthodes de collecte et d’analyse de données, les recherches qualitatives dominent très largement les recherches quantitatives (74 % qualitatives contre 22 % quantitatives et 4 % sans suffisamment de détails, selon Short, Moss et Lumpkin [2009] pour un échantillon de 152 études ; 87 % qualitatives contre 13 % quantitatives, selon Hoogendoorn, Pennings et Thurik [2010] pour un échantillon de 31 études et 82,1 % qualitatives contre 9,4 % mixtes et 8,5 % quantitatives, selon Granados et al. [2011] pour un échantillon de 117 études).

L’étude de cas domine les méthodes de recherche (60 % contre 11 % pour la théorisation ancrée, la deuxième méthode la plus populaire, selon Short, Moss et Lumpkin [2009] pour un échantillon de 72 études ; 67 % contre 8 % pour les sondages, la deuxième méthode la plus populaire, selon Granados et al. [2011] pour un échantillon de 117 études ; et 85 %, selon Hoogendoorn, Pennings et Thurik [2010] pour un échantillon de 27 études). Parmi les études de cas, un petit nombre de cas est examiné (39 % 1 cas contre 22 % 2-5 cas et 17 % 6-10 cas, donc près de 80 % avec 10 cas ou moins, selon Hoogendoorn, Pennings et Thurik [2010] pour un échantillon de 23 études). Une définition parfois élargie ou parfois étroite des entreprises caractérise l’échantillon (Hoogendoorn, Pennings et Thurik, 2010).

La collecte par entrevues est la méthode de collecte des données la plus populaire (68 % contre 29 % par consultation d’archives et 22 % par sondages, selon Short, Moss et Lumpkin [2009] pour un échantillon de 72 études ; 71 % par entrevues contre 35 % par consultation d’archives et 16 % par sondages, selon Hoogendoorn, Pennings et Thurik [2010] pour un échantillon de 31 études ; et 38 % par entrevues contre un peu plus de 10 % par sondages avec questionnaire et consultation d’archives, selon Granados et al. [2011] pour un échantillon de 87 études). Les archives sont souvent utilisées comme complément aux données primaires (Hoogendoorn, Pennings et Thurik, 2010).

Différentes méthodologies sont utilisées, mais il y a une préférence évidente pour certaines d’entre elles. Ainsi, plus de 90 % des 212 articles étudiés par Hill, Kothari et Shea (2010) sont des recherches théoriques ou des études de cas. Ces caractéristiques sont symptomatiques de la jeunesse du champ de recherche. Les résultats manquent de pouvoir de généralisation et devraient donc être interprétés avec prudence (Hoogendoorn, Pennings et Thurik, 2010) et les études quantitatives sont, par conséquent, fortement encouragées (Short, Moss et Lumpkin, 2009).

2.2. Thèmes abordés dans les recherches antérieures

Dans le but de classifier les thèmes de recherche, nous utilisons à nouveau les quatre perspectives de Gartner (1985), étant donné leur pertinence pour décrire l’entrepreneuriat social (Bacq et Janssen, 2011 ; Spitzeck et Janssen, 2010). La perspective conceptuelle est ajoutée pour inclure les définitions, le caractère distinctif de l’entrepreneuriat social comparativement à l’entrepreneuriat traditionnel et les cadres ou modèles conceptuels.

Parmi les disciplines contribuant aux recherches sur l’entrepreneuriat social, il faut noter la gestion (26 %), l’entrepreneuriat (11 %), les sciences politiques (10 %), l’économie (9 %), le marketing (6 %), la sociologie (5 %) et l’éducation (5 %) (selon Short, Moss et Lumpkin, 2009 pour un échantillon de 152 études).

La perspective conceptuelle s’est intéressée aux définitions, au caractère distinctif de l’entrepreneuriat social en comparaison de l’entrepreneuriat traditionnel, à des typologies ainsi qu’à la pertinence ou non d’adopter un cadre conceptuel. Parmi les recherches sur l’individu, on trouve les thèmes des compétences, notamment le réseautage, le langage et les attitudes, les caractéristiques personnelles et les motivations.

La perspective du processus s’est intéressée aux phases du processus, en particulier à l’identification d’opportunités, à l’innovation et aux risques, à la croissance et au réseautage. Sous la perspective de l’organisation, les recherches portent sur le profil des organisations ; les stratégies, par exemple la mission et le modèle d’affaires ; les ressources, par exemple la rareté de celles-ci et la créativité ; la gouvernance, incluant la présence du conseil d’administration et la forme juridique ; et la performance et les impacts, par exemple au regard des indicateurs. Eu égard à l’environnement, il est notamment question de la dynamique de l’environnement, notamment du contexte et des lois et règlements, de la présence ou non d’écosystèmes et de structures de soutien (soutien municipal, des Églises, de réseaux de conseillers ou formation).

En s’inspirant de la structure de Hoogendoorn, Pennings et Thurik (2010), le tableau 1 présente les principaux thèmes étudiés dans les recherches portant sur l’entrepreneuriat social, selon différentes perspectives. Certains exemples de recherche sont identifiés à titre illustratif pour chaque thème.

Tableau 1

Thèmes traités dans la recherche en entrepreneuriat social

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3. Voies de recherches futures

Dans cette section, nous investiguons des voies de recherches futures dans le domaine de l’entrepreneuriat social en nous situant à différents niveaux d’analyse – individuel, processuel, organisationnel et contextuel (Gartner, 1985). Étant donné le manque de développement théorique dont souffre le champ actuellement (Dacin, Dacin et Matear, 2010) ainsi que le faible nombre d’études quantitatives relevé au point précédent, nous proposons d’emprunter des cadres théoriques à des champs de recherche voisins tels que l’entrepreneuriat, le management stratégique ou la théorie des organisations. En appliquant et en testant ces théories dans le cadre de l’entrepreneuriat social, les chercheurs peuvent espérer identifier les conditions dans lesquelles de telles théories s’appliquent, tandis que d’autres situations requièrent de nouvelles manières de penser et de conceptualiser la réalité hybride de l’entrepreneuriat social. Certains chercheurs (Dacin, Dacin et Matear, 2010 ; Kickul, Terjesen et Justo, 2013) ont entamé telle réflexion, ce que nous interprétons comme un signe de la maturité croissante du champ de recherche[2].

Sur le plan individuel, une voie de recherche future prometteuse concerne les qualités de dirigeant de l’entrepreneur social, qui pourraient être abordées sous l’angle des théories du leadership et de la motivation. Les chercheurs devraient notamment se demander : Quel genre de dirigeants sont les entrepreneurs sociaux et quel type de leadership encourage l’adoption de comportements innovants dans le secteur social ? Quelles sont les motivations de l’entrepreneur social ? La théorie de l’échelon supérieur – selon laquelle la performance des entreprises dépend des caractéristiques des dirigeants, notamment de leur formation et de leur expérience (Hambrick et Mason, 1984) – se vérifie-t-elle dans ce contexte ? Par ailleurs, l’usage de la psychologie cognitive traitant de l’ensemble des compétences et heuristiques des entrepreneurs sociaux, tout comme la théorie des modes de décision, pourrait contribuer à la compréhension du processus d’identification et/ou de création d’opportunités par les entrepreneurs sociaux.

Sur le plan processuel, dans la lignée des travaux de Lumpkin, Moss, Gras, Kato et Amezcua (2013), les chercheurs pourraient appliquer le concept d’orientation entrepreneuriale (Lumpkin et Dess, 1996 ; Miller, 1983) au cadre de l’entrepreneuriat social. Des questions de recherche pourraient, par exemple, traiter du niveau d’orientation entrepreneuriale des modèles d’affaires en entrepreneuriat social comparé à leur contrepartie commerciale. Il est fréquent, dans la littérature en entrepreneuriat social, de considérer le processus de création de valeur sociale comme un modèle logique (logic model ; Clark, Rosenzweig, Long et Olsen, 2004) composé d’une séquence d’entrants-activités-extrants. Cette séquence pourrait être analysée sous l’angle de la théorie des ressources et des capacités dynamiques. Une autre perspective théorique prometteuse est celle de l’étude des logiques institutionnelles (Thornton et Ocasio, 1999) qui prévalent en entrepreneuriat social et des stratégies qui en découlent. En ce sens, les chercheurs pourraient s’inspirer d’autres types d’organisations qui combinent différentes logiques institutionnelles, comme les entreprises familiales qui jonglent entre la logique commerciale et la logique familiale.

En termes d’« entrants », la recherche future en entrepreneuriat social pourrait s’intéresser aux questions des ressources et des moyens financiers mis à la disposition de ces organisations. En effet, ces moyens sont souvent limités dans les entreprises sociales. De plus, la concurrence entre elles n’a fait que s’accroître ces dernières années du fait des crises économiques qui ont entraîné une réduction des budgets gouvernementaux et des donations philanthropiques. En termes d’« extrants », les thèmes de la croissance et de la mesure de l’impact social sont plus que jamais d’actualité et ont un urgent besoin de recherches rigoureuses. En effet, sans mesure précise des bénéfices de l’entrepreneuriat social eu égard aux problèmes croissants de nos sociétés, ce phénomène, tout comme le champ de recherche, court le risque d’être réduit à un phénomène de mode.

Sur le plan organisationnel, les formes organisationnelles ainsi que le statut légal des organisations entrepreneuriales sociales restent des sujets d’actualité. Nous songeons notamment à la théorie des parties prenantes, qui tente d’expliquer comment les organisations priorisent et gèrent les relations avec les parties prenantes identifiées (Mason, Kirkbride et Bryde, 2007, p. 288) ; elle pourrait être mobilisée pour étudier ces questions. Par exemple, quelles sont les implications du nombre plus élevé de parties prenantes dû à la combinaison des logiques commerciale et sociale des organisations entrepreneuriales sociales ? Par ailleurs, la théorie des parties prenantes pourrait être étendue en reproduisant l’étude de mécanismes précédemment démontrés dans d’autres contextes, ou en examinant les effets qui ont été sujets à théorisation, mais n’ont pas été étudiés empiriquement. Nous pensons que la particularité du double objectif poursuivi par les organisations entrepreneuriales sociales pourrait contribuer à enrichir la théorie des parties prenantes.

Sur le plan contextuel, nous songeons à l’ancrage dans des théories telles que la théorie des ressources (Pfeffer et Salancik, 1971), la théorie des réseaux (Granovetter, 1985) ou la théorie néo-institutionnelle (Powell et DiMaggio, 1991). L’usage de cette dernière pourrait expliquer l’émergence d’organisations entrepreneuriales sociales, leurs activités et les comportements des entrepreneurs sociaux en réponse à leur environnement. Nous proposons notamment les questions de recherche suivantes : L’entrepreneuriat social est-il une forme d’entrepreneuriat institutionnel ? En quoi le « travail institutionnel » (Zietsma et Lawrence, 2010) des entrepreneurs sociaux diffère-t-il selon les contextes ?

Notons que pour les définitions, les chercheurs du champ semblent depuis peu dépasser le stade rhétorique afin d’aller de l’avant en fournissant davantage de fondements empiriques et théoriques solides. Cette question définitionnelle va en outre certainement influencer la manière dont nous enseignons l’entrepreneuriat social dans nos écoles et dont nous formons les entrepreneurs sociaux de demain. Les recherches en matière d’éducation à l’entrepreneuriat social ne sont d’ailleurs pas en reste (voir le récent numéro spécial d’Academy of Management Learning & Education, 2012, vol. 11, no 3).

Enfin, relevons le rapprochement évident de l’entrepreneuriat social avec deux champs de recherches voisins en développement, connus sous les termes d’« entrepreneuriat durable » et d’« entrepreneuriat communautaire ». Le premier a émergé à la croisée des champs de l’entrepreneuriat et du développement durable et se définit comme les « activités centrées sur la préservation de la nature, de la vie et de la communauté, s’inscrivant dans la poursuite d’opportunités en vue de créer des produits, processus et services dont le gain économique et non économique revient aux individus, à l’économie et à la société » (Shepherd et Patzelt, 2011). L’entrepreneuriat communautaire se définit, quant à lui, comme la communauté agissant ensemble à la fois comme entrepreneur et entreprise, dans la poursuite du bien commun (Peredo et Chrisman, 2006). Étant donné la proximité entre ces types d’entrepreneuriat et l’entrepreneuriat social, les chercheurs pourraient étudier les interactions entre l’insertion dans une communauté, un groupe ou un système particulier et la démarche entrepreneuriale sociale. Ce qui nous amène à notre dernier commentaire.

Nous pensons en effet qu’il existe aujourd’hui pour les chercheurs en entrepreneuriat social des opportunités de recherche à l’intersection des plans individuel, organisationnel et contextuel. De telles analyses multiniveaux sont pertinentes au vu de la multiplicité des acteurs et activités qui embrassent les différentes facettes, sociale, commerciale, ou autre, de l’entrepreneuriat social. À ce titre, nous proposons trois questions de recherche qui, nous l’espérons, aideront les chercheurs du champ à lier les différents plans d’analyse et à faire ainsi progresser la recherche en la matière.

  • Quels « designs » de recherche, mesures de construits et méthodes d’analyse de données ont le potentiel de dépasser les perspectives individuelle et organisationnelle, tout en tenant compte du contexte dans lequel ces initiatives s’inscrivent ?

  • Quelles approches épistémologiques sont les plus appropriées à ce champ de recherche aux multiples facettes ?

  • Quelles méthodes de recherche qualitative et quantitative sont le plus à même de contribuer à l’étude des interactions entre les plans individuel, organisationnel et contextuel ?

Les opportunités de recherches futures sont donc nombreuses dans le domaine de l’entrepreneuriat social. Elles promettent de mener à des découvertes intéressantes et requièrent de dépasser les logiques de pensée traditionnellement mobilisées dans la recherche en entrepreneuriat. Le développement du champ vers sa maturité nécessite que les chercheurs mobilisent adéquatement les théories existantes en veillant à en adapter les contours et à en souligner les limites, le cas échéant. Cela implique aussi de concentrer nos efforts sur le développement de bases de données quantitatives et d’adapter nos approches méthodologiques et épistémologiques aux spécificités du sujet. Nous espérons que ce numéro spécial soit un premier pas dans cette direction.

4. Articles publiés et positionnement

Toutes les questions posées dans l’introduction ne trouvent évidemment pas réponse dans ce numéro spécial. Ce serait trop beau… À la suite de l’appel à contributions, nous avons reçu 14 manuscrits, dont trois furent écartés d’emblée, car hors sujet. Au terme des processus d’évaluation, quatre articles furent retenus pour ce numéro spécial.

Boncler, Valéau et Annette explorent les possibilités d’étudier l’entrepreneuriat associatif au travers du concept de business model (BM). Les auteurs appliquent une grille d’analyse, fondée sur le modèle GRP (génération, rémunération, partage de la valeur), aux cas de deux associations et montrent que, globalement, la grille d’analyse BM permet de rendre compte des particularités et de la diversité des projets associatifs. Elle permet de mieux comprendre la manière dont ces organisations relient et articulent leurs projets sociaux, leurs montages financiers et les parties prenantes impliquées. Ce faisant, cet article répond à certaines interrogations quant à l’articulation entre les dimensions économiques et sociales en entrepreneuriat social.

Mertens et Marée examinent la performance dans le contexte d’une entreprise sociale. Étant donné la primauté de la mission sociale, il s’agit d’un contexte particulier impliquant des logiques différentes. Les auteurs discutent des notions de production ainsi que de valeur et intègrent une notion de la production élargie dans leur définition de la performance. Par l’examen de différentes définitions, techniques et limites des mesures monétaires, cet article répond à certaines interrogations quant à la mesure de la performance des organisations de l’entrepreneuriat social.

Bayle-Cordier et Stervinou s’interrogent sur le positionnement des sociétés coopératives de production (Scop) par rapport au champ de l’entrepreneuriat social. Sur base de 15 entretiens semi-directifs réalisés auprès de fondateurs et/ou de dirigeants de Scop de la région Ouest de la France, ces auteurs apportent un nouvel éclairage sur la notion de « valeur sociale », principalement au niveau du fonctionnement interne de la Scop et de la place prépondérante laissée aux salariés. Par ailleurs, les auteurs relèvent trois types de profils organisationnels : hybride, social et commercial, s’inscrivant ainsi dans la thèse d’un continuum entre entrepreneuriat social et entrepreneuriat commercial.

Van der Yeught et Bergery explorent la question de la spécificité des compétences des entrepreneurs sociaux et solidaires et de leur transfert aux dirigeants des petites entreprises inscrites dans une démarche de développement durable. S’ancrant dans une approche croisant gestion des ressources humaines et management stratégique, leur recherche se base sur une étude de cas unique avec design enchâssé à visée exploratoire. À partir d’une analyse de leurs forces et de leurs faiblesses, les auteurs en dégagent des pistes de recherches futures dans le domaine des compétences cognitives, fonctionnelles et relationnelles, et des métacompétences des entrepreneurs solidaires.

Bonne lecture !