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Un chercheur est quelqu’un qui écrit. Ce ne sont pas les idées ou les projets de recherche que quelqu’un a dans la tête qui font de lui un chercheur, ni même qu’il les développe, réalise ou mène à terme ; c’est plutôt le fait qu’il écrive le compte rendu de son travail et, éventuellement, qu’une revue accepte de le publier. En d’autres mots, écrire, c’est bien, et c’est même essentiel pour quiconque aspire au statut de chercheur.

Mais le chercheur à succès ne se contente pas d’écrire beaucoup ; à ses yeux, bien écrire est tout aussi crucial. Il est très conscient que des textes bien écrits ont plus de chances d’être publiés ou de l’être dans des revues de niveau supérieur. À de très rares exceptions près, un chercheur productif est un chercheur qui écrit bien.

Bien écrire renvoie essentiellement aux questions de forme, c’est-à-dire à la façon d’exprimer des idées. Mais cela ne doit pas faire oublier que la forme et le fond sont intimement liés. Victor Hugo (1802-1885) a bien rendu cette idée de la quasi-inséparabilité des deux : « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface. » Ce lien entre les deux est si étroit qu’en améliorant l’un, on se trouve presque immanquablement à améliorer l’autre. Le chercheur qui veut soigner la rédaction de son texte est donc amené, dans la plupart des cas, à peaufiner les idées qu’il présente, notamment en clarifiant celles qui ont besoin de l’être (et qui sont toujours plus nombreuses qu’on ne le croit).

Écrire un texte empirique destiné à une revue savante – ce serait un peu différent dans le cas d’un texte conceptuel, où l’objectif n’est pas tout à fait le même –, c’est avant tout raconter une histoire (Pollock et Bono, 2013). Cette histoire doit au départ convaincre le rédacteur en chef d’une revue et les évaluateurs auxquels il fait appel de la qualité du travail accompli. C’est un peu comme si le chercheur entrait dans une conversation avec le lecteur, en lui racontant qu’après avoir examiné la littérature pertinente sur un objet de recherche de plus en plus précis, il a trouvé un « trou » dans cette littérature, un vide théorique à combler, une perspective différente à adopter ou des fondements épistémologiques à remettre en question. Il lui explique ensuite que ce « problème », qu’il vient en quelque sorte de construire à partir de l’état actuel des connaissances, permet de justifier ou problématiser la poursuite d’un objectif de recherche qui, sur le plan théorique, vaut la peine d’être poursuivi. Il lui présente aussi la définition des principaux concepts qu’il utilise et fait état du contexte théorique dans lequel s’inscrivent les hypothèses ou propositions de sa recherche. Il décrit également les éléments du cadre méthodologique de son travail… Et le reste. C’est tout cela l’histoire de sa recherche.

Mais, pour être convaincant, le chercheur doit en faire un récit qui soit à la fois clair et vivant. La clarté est certainement la caractéristique la plus fondamentale d’un texte bien rédigé, mais une histoire claire ne sera pas bien mise en valeur si le chercheur est incapable de la raconter de manière vivante. En général, si le rédacteur en chef ou les évaluateurs d’un texte soumis en vue d’une publication ne comprennent pas bien ce que le chercheur écrit, ou encore trouvent qu’il est rédigé dans un langage terne ou sans éclat, alors ce texte n’a probablement pas beaucoup d’avenir. Nous verrons ici comment s’y prendre pour construire un récit clair et vivant de l’histoire de sa recherche. Il y a là un travail très exigeant, mais, au bout du compte, extrêmement satisfaisant.

Cette chronique s’adresse d’abord aux chercheurs en formation, en particulier ceux pour qui les questions de forme ont toujours été d’un intérêt secondaire et qui n’ont jamais vraiment pris conscience qu’elles étaient liées à la substance des idées exprimées. Ces futurs producteurs de connaissances possèdent fréquemment une force extraordinaire : ils sont animés d’une envie irrésistible d’apprendre les rudiments de ce merveilleux métier de chercheur, ce qui les rend plus ouverts à modifier leur façon de voir les choses. Cette chronique s’adresse également aux chercheurs établis, surtout ceux qui sont suffisamment modestes pour croire qu’ils peuvent encore s’améliorer. Elle vise à les convaincre qu’en maîtrisant toujours mieux l’art de l’écriture, leurs travaux pourraient bien être plus souvent acceptés, lus et cités.

La plupart des idées présentées dans cette chronique peuvent difficilement être attribuées à un auteur en particulier. Elles émanent en bonne partie de la linguistique et sont enseignées (mais pas nécessairement apprises) depuis fort longtemps. Je signale cependant que celles véhiculées dans les excellents articles de Ragins (2012) et de Pollock et Bono (2013), de même que dans le volume remarquable de Sword (2012) et dans le merveilleux petit guide de Starbuck (1999), ont eu un impact important sur la préparation de cette chronique.

Un récit clair

Qu’est-ce qu’un récit clair de l’histoire d’une recherche ? C’est un récit facile à lire et à comprendre, où le lecteur ne se demande pas à tout moment ce que le chercheur voulait dire exactement en écrivant ceci ou cela. S’il est vrai que les vertus de l’ambiguïté peuvent se manifester dans certaines circonstances (Astley et Zammuto, 1992), elle n’a toutefois pas sa place dans un texte empirique. Le chercheur doit exprimer très clairement ce qu’il a fait, pourquoi il l’a fait, comment il l’a fait, quels résultats il a obtenus et quels commentaires il apporte sur ces résultats. Pour y arriver, il doit généralement avoir travaillé très fort, d’une part, à mettre au point l’histoire de sa recherche et, d’autre part, à la raconter de façon à bien se faire comprendre du lecteur. En d’autres mots, le chercheur doit raconter une histoire qui soit très claire à la fois pour lui-même et pour le lecteur qui en prendra connaissance.

1. Mise au point de l’histoire de sa recherche

Au départ, les idées – et la relation entre elles, pourrait-on ajouter – constituant l’histoire d’une recherche ne sont pas toujours aussi claires qu’on pourrait le penser aux yeux même du chercheur. Souvent, elles n’ont pas assez mijoté dans son esprit ou il ne les a pas suffisamment approfondies ou précisées. Sans surprise, le chercheur trop pressé exprime parfois des idées qui sont encore un peu floues dans sa propre tête, surtout en lien avec l’objectif de sa recherche, sa problématisation et son intérêt sur le plan théorique. Or, si des idées ne sont pas claires, leur expression ne peut pas l’être. Boileau (1636-1711) ne se trompait pas : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément » ; s’il pouvait lire tous les textes pauvrement rédigés que reçoivent les rédacteurs en chef de revues savantes, il se retournerait probablement dans sa tombe à la vitesse des pales d’une éolienne fonctionnant à plein régime.

Bien sûr, la mise au point d’une idée ou de l’ensemble des idées constituant l’histoire d’une recherche exige parfois beaucoup de temps et d’efforts. Réfléchir, parler, écouter, mais surtout lire et écrire sont des activités qui aident souvent à préciser ce que l’on pense. Personne ne devrait se surprendre que la première version que l’on prépare d’une phrase, d’un paragraphe, d’une section ou de tout un texte que l’on veut soumettre en vue d’une publication dans une revue savante soit appelée à subir de nombreuses transformations uniquement pour correspondre à la conception qu’on a soi-même de ce qu’est une bonne histoire de sa propre recherche.

2. Bien faire comprendre l’histoire de sa recherche

Bien préciser ce que l’on pense afin de l’exprimer clairement ne garantit toutefois pas que le lecteur éventuel saisira exactement ce que l’on veut communiquer. Pourtant, au bout du compte, le plus important n’est peut-être pas ce que l’on écrit, mais ce que le lecteur comprend. Sans aucun doute, le chercheur raconte une histoire qui ne s’adresse pas à tous, y compris à l’intérieur du domaine général dans lequel il évolue, mais si personne ne comprend ce qu’il écrit, son monologue peut difficilement stimuler la conversation. Un des défis du chercheur est de véhiculer des idées riches ou complexes dans un langage accessible à la plupart des chercheurs actifs dans une discipline ou un champ de connaissances donné. En ne relevant pas ce défi, il empêche peut-être de nombreux lecteurs de profiter de la richesse qu’il attribue probablement lui-même à son travail, tout en faisant preuve d’un manque de respect à l’endroit de ceux qui, en toute bonne foi, souhaitent prendre connaissance de l’histoire de sa recherche.

Évidemment, chacun possède sa propre structure cognitive qui rend à ses yeux un texte plus ou moins difficile à comprendre. Ainsi, celle d’un expert en recherche opérationnelle est forcément différente de celle d’un spécialiste en gestion des ressources humaines, mais le chercheur a quand même tout à gagner à essayer d’être compris essentiellement de la même manière par tous. Ce qui l’oblige à ne jamais perdre de vue le lecteur éventuel de ce qu’il écrit, un point sur lequel Ragins (2012) insiste beaucoup.

Plusieurs facteurs contribuent à rendre clair le récit de l’histoire d’une recherche. Voici les principaux.

Le texte est bien structuré

Le plus souvent, un texte de recherche est structuré de la façon suivante : une introduction dans laquelle le chercheur soumet, problématise et légitime sur le plan théorique l’objectif général de la recherche, une ou deux sections sur les fondements théoriques ou conceptuels de cette recherche, une autre sur son cadre méthodologique, une autre encore sur la présentation et l’analyse des résultats et, finalement, une sur la discussion de leur apport théorique et de ses implications, de même que des limites de la recherche. Des sous-sections sont parfois indispensables… Même si ce modèle est de loin le plus répandu, il n’est pas absolument nécessaire de s’y conformer, mais le chercheur qui s’en éloigne serait bien avisé de justifier solidement la nouvelle logique de présentation qu’il propose pour raconter l’histoire de sa recherche.

La structure d’un texte renvoie également à l’agencement des idées à l’intérieur de chacune de ses grandes sections. Au départ, pour bien guider le lecteur, le chercheur introduit habituellement chacune de ces sections en indiquant ce qu’elle contient et, à la fin, la conclut dans une phrase ou dans un court paragraphe débutant fréquemment par « en résumé », « en somme » ou « bref » et montrant ce qu’il faut en retenir. Le fil conducteur des idées présentées doit aussi être facile à suivre d’un paragraphe à l’autre. On s’attend à ce que chaque paragraphe d’une section constitue vraiment une unité de sens autour d’une seule grande idée, souvent formulée dans la première phrase d’un paragraphe (topic sentence, dirait-on en anglais), un peu comme si cette phrase constituait le titre de ce paragraphe. Le chercheur développe ou étoffe ensuite cette grande idée, en se rappelant qu’un paragraphe ne devrait à peu près jamais se limiter à une seule phrase.

Ce fil conducteur des idées dépend fortement de l’emploi de connecteurs (ou termes de liaison, charnières) appropriés, c’est-à-dire rendant compte adéquatement des liens unissant les idées présentées. C’est dans ces connecteurs que les idées prennent tout leur sens, ce que devait bien réaliser le philosophe Étienne Bonnot de Condillac (1714-1780) pour qui la grammaire constitue « la première partie de l’art de penser ». Je me permets de m’y attarder un peu.

La question fondamentale à se poser en ce qui a trait à l’usage d’un connecteur est la suivante : rend-il bien compte de ce qu’on veut exprimer pour lier deux mots, deux phrases, deux paragraphes ? Dans la langue anglaise, Crovitz (1967) affirme qu’il existe exactement 42 termes de liaison (relation-words) : because, for, from, after, or, by, etc. Tout semble un peu plus compliqué ou nuancé (et plus riche ?) en français. Ainsi, en examinant ce qu’en dit le Multidictionnaire de la langue française (Villers, 2009), les connecteurs peuvent être simples ou composés, selon qu’ils renvoient à des conjonctions (et, mais, donc) ou des locutions conjonctives (en effet, étant donné que). Il existe de nombreux types de connecteurs, mais celui dit « argumentatif » (cependant, par conséquent, par ailleurs, bien que) et indiquant la présence d’une relation logique semble particulièrement important dans un texte de recherche. Le nombre de tous ces connecteurs en français est difficile à établir, mais il pourrait bien être de plus de 200 si on se fie aux nombreux exemples et listes figurant dans le Multidictionnaire de la langue française. Pour illustrer cette complexité, j’ai compté 70 locutions conjonctives de subordination contenant la conjonction que (alors que, parce que). L’ennui avec toute cette complexité est que les chercheurs ne font pas toujours un usage très approprié de ces connecteurs, alors qu’ils contribuent énormément à rendre un texte intelligible. Par exemple, il arrive que certains utilisent la locution par contre (qui doit marquer une opposition) comme si elle était équivalente à par ailleurs, emploient parce que sans que ce soit pour désigner une cause ou en effet sans introduire une explication, ou encore oublient de faire suivre d’une part par d’autre part. Dans un texte bien structuré, les idées sont bien liées.

Le texte est rédigé dans un langage précis

L’histoire d’une recherche est souvent racontée de façon trop imprécise pour que sa contribution puisse être appréciée à sa juste valeur. Par exemple, il n’est pas rare que l’objectif de la recherche soit formulé de manière différente en divers endroits dans le texte. Ou encore que les termes employés soient inappropriés (des mots comme examiner, étudier, aborder, s’intéresser à ou essayer de ne peuvent pas désigner des objectifs parce qu’ils ne renvoient pas à des résultats à atteindre) ou tellement généraux qu’il devient impossible à la fin d’évaluer dans quelle mesure cet objectif ou résultat poursuivi a effectivement été atteint. Il arrive également que cet objectif soit mal justifié ou problématisé trop superficiellement à partir de l’état actuel des connaissances, ce qui rend alors difficile de positionner l’apport théorique éventuel de la recherche. Il se peut aussi que la définition des principaux concepts soit peu appuyée sur la littérature existante ou que le chercheur néglige d’en justifier les particularités. Quant au cadre méthodologique mis en place pour l’atteindre, il y manque souvent des détails importants, ce qui crée immanquablement de l’agacement chez le lecteur bien intentionné qui ne cherche qu’à comprendre comment le chercheur a procédé exactement. Et ainsi de suite pour la présentation, l’analyse et la discussion des résultats.

Les mots eux-mêmes auxquels le chercheur fait appel doivent être justes ou aider à faire ressortir des nuances. Par exemple, trop souvent le chercheur abuse de verbes très généraux comme « être » et « avoir » (personnellement, j’emploie trop souvent les verbes « lier » et « associer », mais je me soigne…) alors que des termes plus précis auraient été souhaitables. Autre exemple : évoquer le rendement d’une entreprise sans plus de précision est susceptible de créer de l’ambiguïté étant donné que ce rendement peut être financier – rappelons que les ventes et les profits en sont deux composantes qui ne doivent pas être confondues –, mais qu’il peut également être examiné sur le plan social ou environnemental. Par ailleurs, que dire de l’abréviation etc. ou des points de suspension (…) qui révèlent fréquemment une pensée imprécise ou insuffisamment développée ? Ajoutons que l’usage de synonymes comme substituts de mots importants dans une recherche, en particulier ceux employés lors du rappel de l’objectif de la recherche ou de ses hypothèses, ou encore de ses variables importantes, est également de nature à créer de la confusion (Starbuck, 1999).

Le texte est concis

On peut être très concis en écrivant un texte long et ne pas l’être en écrivant un texte court. La concision renvoie avant tout à l’emploi d’un minimum de mots pour rendre compte d’un maximum d’idées. Elle contribue à la clarté d’un texte parce qu’il devient alors plus facile d’y repérer les idées fondamentales de l’histoire d’une recherche. Il faut tout de même demeurer prudent : la concision ne doit pas conduire à une réduction des idées essentielles, ce qui risquerait de nuire à la clarté d’un texte.

Le plus important est probablement d’enlever les mots inutiles, souvent des adverbes (personnellement, j’ai beaucoup de difficulté à me débarrasser du mot vraiment) et des adjectifs qui n’ajoutent rien. Par exemple, la phrase « il est évident que les employés très malheureux au travail souffrent beaucoup et peuvent songer à quitter l’entreprise » peut être ramenée à « les employés malheureux peuvent songer à quitter l’entreprise ». Aussi, les phrases, les paragraphes et même les sections ou sous-sections n’apportant à peu près rien à l’histoire d’une recherche doivent être retirés. Les notes infrapaginales sont également à éviter, plusieurs revues savantes allant même jusqu’à les interdire ou à demander à l’auteur de les réduire au strict minimum, car si leur contenu est vraiment important, il devrait figurer à l’intérieur du texte. Starbuck (1999) affirme qu’on peut réduire de 25 % la longueur d’à peu près n’importe quel texte.

Écrire de façon concise est habituellement très exigeant. Les propos célèbres de Pascal (1623-1662) le rappellent éloquemment : « Je vous écris une longue lettre parce que je n’ai pas le temps d’en écrire une courte… » Aujourd’hui, tous les rédacteurs en chef et évaluateurs vous diront que le récit d’une histoire de recherche doit absolument être concis, ce qui, je le rappelle, ne signifie pas qu’il doive être court ; le devoir de concision ne doit en aucun cas céder le pas au devoir d’approfondissement.

Le texte est écrit dans un style simple et direct

Une bonne histoire de recherche doit être racontée dans un style simple et direct. L’emploi par le chercheur d’un langage opaque sert trop souvent à le duper lui-même en lui laissant naïvement croire qu’il est brillant parce qu’il utilise un langage incompréhensible. Il sert aussi parfois à camoufler la pauvreté des idées qu’il véhicule. Un langage hermétique n’impressionne plus personne aujourd’hui, sauf peut-être celui qui l’utilise et ceux qui, pour différentes raisons, ressentent la nécessité de l’admirer.

Comment s’y prendre pour exprimer des idées dans un langage simple et direct ? Il y a là un défi difficile à relever, particulièrement lorsque ces idées sont complexes. Entre autres choses, le chercheur a avantage à utiliser des mots qui seront compris de la plupart des gens de sa discipline. Il évite de faire appel à un jargon ou vocabulaire trop spécialisé et, s’il doit absolument le faire, il s’assure de bien définir les termes qu’il emploie. Il précise également la signification des signes et acronymes qu’il utilise. Comme le mentionne Sword (2012), les noms et les verbes doivent être aussi près que possible les uns des autres, surtout afin qu’il n’y ait pas d’ambiguïté à propos de qui fait quoi. Aussi, les phrases courtes allant droit au but sont presque toujours préférables aux phrases longues qui, dans de nombreux cas, ont l’inconvénient de contenir plus d’une idée ou de comporter des détails inutiles. Sans oublier que les titres et sous-titres doivent également être courts… Il y a une grande vérité qui devrait toujours guider le chercheur : les idées qui ne sont pas comprises ne servent à rien ni à personne.

En somme, un texte clair est un texte bien structuré, en plus d’être rédigé dans un langage précis et concis ainsi que dans un style simple et direct. Cependant le récit clair de l’histoire d’une recherche n’est pas nécessairement un récit vivant, bien qu’il y ait là une condition essentielle, personne ne pouvant être captivé par une histoire qu’il ne comprend pas bien. Cela dit, un texte vivant possède certaines caractéristiques qui vont au-delà de sa clarté.

Un récit vivant

Qu’est-ce qu’un récit vivant de l’histoire d’une recherche ? C’est un récit agréable à lire, un récit dont le style, le rythme et le ton ont pour effet de capter l’attention du lecteur le moindrement intéressé au départ. L’histoire est racontée de façon passionnante par un chercheur, dont on devine l’enthousiasme. Le lecteur se sent interpellé, comme s’il se croyait invité à participer à cette conversation savante.

Que faire pour rendre un récit captivant ? Il y a plusieurs petits trucs qui peuvent sembler évidents, mais qu’on oublie trop souvent. Par exemple, trouver des formules-chocs ou des expressions saisissantes pour rendre compte de ce que l’on veut dire, ou encore éviter les parenthèses, les répétitions et les notes de bas de page qui ont généralement pour effet de distraire le lecteur ou de briser le rythme d’un texte, comme si elles interrompaient l’histoire racontée par le chercheur, mais il y a plus. Voici quelques suggestions.

Donner un titre accrocheur

Un chercheur est toujours un vendeur. Le titre de son récit doit donner d’entrée de jeu le goût le lire ce texte ou… de ne pas le lire, compte tenu de ses propres intérêts. Il doit donc être informatif, mais, surtout, il doit capter l’attention du lecteur. Pour combler ces deux rôles, plusieurs chercheurs découpent le titre en deux parties, souvent séparées par un deux-points.

Un titre peut être percutant, intrigant, provocant ou humoristique, mais ce n’est pas absolument nécessaire. Dans le cas d’un texte empirique, la sobriété semble de mise, mais si le chercheur préfère agir autrement, il doit le faire avec beaucoup de précautions. Le plus important, c’est que le titre interpelle sans équivoque ceux à qui le texte s’adresse.

Privilégier l’usage de verbes actifs à l’emploi de la forme passive

Traditionnellement, plusieurs croyaient que l’utilisation de la forme passive (emploi du verbe être et d’un participe passé, sans faire usage du je ou du nous) conférait à l’idée présentée un parfum d’objectivité ou de vérité, tout en témoignant de la neutralité du chercheur. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Comme le rappelle judicieusement Starbuck (1999), la forme active est plus dynamique, notamment en rendant plus claire la source de l’action, c’est-à-dire le sujet de la phrase. Par exemple, plutôt que d’écrire « il est reconnu que le rendement d’une organisation est déterminé par des variables internes et externes », la phrase « tant les chercheurs que les praticiens reconnaissent que des variables internes et externes déterminent le rendement d’une organisation » n’est-elle pas plus vivante et engageante ? Cela dit, l’emploi de la forme passive n’est pas à proscrire complètement. Là comme ailleurs, un peu de diversité ne fait pas de tort.

Par ailleurs, en ce qui a trait à l’usage du je (ou du nous lorsqu’il y a plusieurs auteurs, ou comme pluriel de modestie), la prudence est de mise même si, comme le souligne Sword (2012), l’emploi du je ou du nous serait très fréquent dans de nombreuses disciplines, dont la biologie, la littérature, la médecine, l’informatique et la psychologie. En gestion, bien que la plupart des chercheurs admettent qu’il est impossible de faire abstraction de soi-même lorsqu’on raconte l’histoire de sa recherche, ils n’ont pas tendance à abuser du je ou du nous. Le plus souvent, ils s’en servent lors de transitions, en particulier pour introduire ou conclure une section, beaucoup plus que pour s’attribuer explicitement le crédit d’une idée. Ajoutons que, même en construisant une phrase sous la forme active, l’emploi du je ou du nous n’est toujours nécessaire ou approprié. Par exemple, au lieu d’écrire « les principaux éléments du cadre méthodologique sont présentés dans cette section », pourquoi ne pas écrire « cette section présente les principaux éléments du cadre méthodologique » ?

Faire varier la longueur des phrases et des paragraphes

Même s’il est généralement souhaitable de faire des phrases plutôt courtes parce qu’elles seraient plus faciles à comprendre, il est très approprié de faire varier la longueur des phrases, ce qui contribue à rendre la lecture d’un texte plus intéressante (Macdonald, 1983 ; Sword, 2012). Cette diversité modifie en quelque sorte le rythme d’un texte, ce qui empêche la formation d’une certaine monotonie. De plus, comme le note Macdonald (1983), un texte peut sembler décousu lorsque son auteur abuse des phrases courtes. Le même raisonnement peut être tenu en ce qui a trait à la longueur des paragraphes.

Mettre en valeur les idées que l’on cite

Pour que le récit soit vivant, il est important de bien mettre en valeur les contributions faisant l’objet d’une citation et, surtout, comme le rappellent Pollock et Bono (2013), la manière dont ces contributions sont liées ou utilisées en vue de donner naissance à une question de recherche ou à des hypothèses. Conséquemment, il faut développer, même brièvement, la plupart des idées que l’on cite. Le chercheur qui s’engage dans un tel exercice réalise rapidement la non-pertinence de plusieurs idées ou travaux cités par lui (et, dont il est parfois l’auteur) dans une version première de son texte ; qu’on pense en particulier à ces interminables listes d’auteurs accompagnant la citation d’une seule petite idée très générale, du name-dropping diraient les anglophones.

Cependant, toujours selon Pollock et Bono, il faut aussi éviter les excès contraires. Discuter trop longuement la contribution d’un auteur ou fournir des précisions qui n’apportent à peu près rien à l’histoire d’une recherche ne peuvent que lasser le lecteur pourtant bien disposé. Le lecteur décrochera si le chercheur s’entête à citer et commenter des textes qui enrichissent très peu le cadre théorique d’une recherche, à décrire de manière trop élaborée le contexte dans lequel la recherche se déroule ou encore à présenter de façon inutilement détaillée les mesures utilisées ou les statistiques employées.

Écrire avec conviction, mais sans feu d’artifice

Pas besoin de crier pour capter l’attention… Les chercheurs qui abusent du point d’exclamation, de l’italique, du caractère gras, des guillemets ou d’autres signes pour attirer l’attention sur un mot ou un point particulier adoptent un style que Daft (1995) qualifie d’amateur. Le plus souvent, quand le chercheur a amené ce mot ou traité ce point particulier de façon adéquate dans le texte, il n’a pas besoin d’avoir recours à de tels signes typographiques ou de ponctuation. Les propos de Starbuck (1999) vont dans le même sens : si le chercheur utilise l’italique parce qu’il craint que des idées ou des mots importants passent inaperçus, c’est parce qu’il n’a pas bien formulé cette idée ou mis en valeur ce mot dans sa phrase, qui est donc mal construite.

Conclusion

En somme, bien écrire, c’est écrire de manière claire et vivante. Dans le premier cas, pour que le récit d’une histoire de recherche soit clair, l’enchaînement des idées doit être fluide, c’est-à-dire que les sections, les paragraphes et les phrases doivent être solidement liés les uns aux autres, en particulier par l’utilisation de termes de liaison appropriés. Les mots employés doivent être justes, c’est-à-dire rendre compte avec précision de ce que l’on veut dire. Les mots, les phrases, les paragraphes et même les sous-sections n’ayant pas leur raison d’être doivent être enlevés. Le recours à un langage ésotérique est indubitablement à proscrire. Tout comme l’usage par ceux qui cultivent l’art de ne rien dire d’un langage prétentieux ne visant qu’à camoufler l’absence d’une belle histoire de recherche. De façon générale, quand un auteur relisant son texte se demande ce qu’il voulait dire exactement quand il a écrit ceci ou cela – ce qui m’est arrivé à plus d’une occasion – ou que le lecteur sourcille parce qu’il ne comprend pas ce que l’auteur écrit, c’est qu’il y a un problème de clarté.

Dans le second cas, pour que le récit de l’histoire soit vivant, dès le départ le titre doit capter l’attention, si possible faire écarquiller les yeux, tout en étant représentatif de l’histoire elle-même. La forme active est préférable à la forme passive et il vaut mieux faire des phrases courtes que des phrases longues, mais un peu de diversité donne un certain rythme à un texte et brise la monotonie qui risque de s’installer. Pour qu’un texte soit vivant, les idées que l’on cite ont habituellement avantage à être développées, même brièvement. Finalement, il est essentiel d’écrire avec conviction ou passion, ce qui n’exige pas de faire appel au point d’exclamation ou à l’italique pour attirer l’attention, bien au contraire.

On pourrait aussi insister sur l’importance de posséder le vocabulaire nécessaire pour pouvoir s’exprimer de façon claire et vivante, ou encore sur l’obligation d’écrire correctement, sans fautes d’orthographe ou de ponctuation. Notons simplement ici que le chercheur gagne toujours à se préoccuper de l’emballage des idées qu’il présente.

Écrire de manière claire et vivante demande du talent, sans aucun doute, mais surtout de la détermination. Dit autrement, pour s’améliorer, il faut vouloir apprendre, ce qui exige normalement beaucoup d’efforts. Bien sûr, on peut lire sur le sujet (une chronique ?), mais on peut aussi demander à quelqu’un de très généreux (par exemple, son conjoint, un ami, un collègue) de lire ce qu’on a écrit, surtout si l’on est persuadé qu’il n’hésitera pas à nous faire savoir ce qu’il n’a pas compris ou à nous expliquer pourquoi il s’est endormi en lisant notre texte… Plus important encore, après avoir relu lui-même ce qu’il écrit, y compris à haute voix, le chercheur tire généralement beaucoup de satisfaction à trouver une façon plus précise, concise ou simple d’exprimer ce qu’il veut dire, ou encore à raconter de manière plus dynamique ou captivante l’histoire de sa recherche. Pour le plus grand plaisir du lecteur.