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Comptes rendus

Sous la direction de Marie Gomez-Breysse et Annabelle Jaouen, L’entrepreneur au 21e siècle : reflet des évolutions sociétales, Paris, Dunod, 2012, 176 p.

  • François Labelle

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  • François Labelle
    Professeur en management, Directeur du Laboratoire de recherche sur le développement durable en contexte PME, Institut de recherche sur les PME, Université du Québec à Trois-Rivières

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L’entrepreneur au 21e siècle, reflet des évolutions sociétales, un collectif sous la direction de Marie Gomez-Breysse et Annabelle Jaouen, brosse un portrait de l’entrepreneuriat en France en ce début de siècle. Les mutations sociales et économiques qui ont bouleversé les 10 dernières années et ébranlé le cadre institutionnel et culturel d’alors expliquent l’émergence de ce nouvel entrepreneur. Il est à la fois lifestyler (l’entrepreneuriat comme projet de vie), sensible au développement durable, conscient de sa responsabilité sociale et bricoleur. Il tente de concilier travail et plaisir. Représentant de la génération Y, il peut être qualifié de cyberentrepreneur tant il maîtrise les TIC et les a intégrées dans toutes les sphères de sa vie.

Un chapitre est consacré à chacune de ces particularités dans la première partie de l’ouvrage et l’amalgame de celles-ci nous permet de mieux saisir la complexité de ce nouvel entrepreneur. La deuxième partie de l’ouvrage discute des moyens et des approches à valoriser pour l’accompagner de façon adaptée et différenciée, tout en favorisant son intégration à un écosystème qui assure la cohérence entre les initiatives et la coopération des acteurs.

Le tout offre un ensemble d’idées originales qui stimulent la réflexion et l’ouverture sur de nouvelles conceptions à plusieurs égards au sujet de l’entrepreneuriat. Par exemple, cette idée de l’entrepreneur 2.0, suggérée par Annabelle Jaouen et Walid A. Nakara, est évocatrice. L’entrepreneur 2.0 est connecté en permanence aux réseaux sociaux, il partage l’information (open source) en communauté, il est distant géographiquement, mais rapproché virtuellement, ses relations sont multiples et temporaires, il est acteur du Web et de son espace-temps et pas seulement récepteur. Les structures qui sont mises en place, comme le statut d’autoentrepreneurs, tentent d’encadrer ses activités et surtout de soutenir son essor (740 000 autoentrepreneurs actifs), mais l’adaptation du cadre institutionnel en continu ne se fait pas sans heurts avec les autres institutions qui encadraient les actions des entrepreneurs postmodernes, ceux qui le précédaient.

Les propositions des auteurs de tous les chapitres sont appuyées par de multiples témoignages et exemples qui donnent un rythme agréable à la lecture. Le style est souvent imagé et n’est pas dépourvu d’humour. Par exemple, la métaphore de Gaston Lagaffe utilisée par Sandrine Ansart, Raffi Duymedjian et Hugues Poissonnier pour décrire l’entrepreneur bricoleur est délicieuse. Méprisé par son entourage qui le considère comme l’inefficace, l’irrationnel, l’improductif par excellence dans un monde qui partage le paradigme de la gestion scientifique, il deviendrait un modèle de l’entrepreneur hypermoderne, si ses inventions fonctionnaient…

Mais comment concilier cette description de l’entrepreneur et la réalité de millions de jeunes chômeurs français, espagnols, européens, qui choisiront l’entrepreneuriat non pas par plaisir, ou par choix, mais bien par nécessité ? Marc-André Vilete nous le rappelle : « sur les 225 000 entreprises créées en un an, 40 % étaient d’ailleurs le fait de demandeurs d’emploi ». La posture hypermoderne adoptée dès le premier chapitre aurait intérêt à considérer à la fois les gagnants de ce nouveau contexte, ceux qui comprennent les nouveaux codes sociaux, qui les utilisent avec succès pour eux-mêmes, ceux qui sont présentés comme les entrepreneurs du 21e siècle, et les « perdants », moins bien adaptés aux changements de ce « nouvel espace ». Ce sont sûrement eux qui auront le plus grand besoin d’accompagnement. La phase de transition entre la postmodernité et l’hypermodernité crée plusieurs remous qu’il faudrait aussi considérer.

Cette observation nous ramène à notre principale critique : la présentation de cette hypermodernité qui sert d’assise au livre souffre d’un manque d’explications qui apporteraient les nuances nécessaires à sa véritable compréhension. Cela résulte en une perception chez le lecteur d’une volonté des éditeurs de décrire un idéal-type de l’entrepreneur au singulier qui risque de nous faire oublier ce pluriel pourtant bien reconnu dans plusieurs autres chapitres du livre. Cela étant dit, rappelons pour terminer que ce livre est porteur d’une nouvelle réflexion qui permet de comprendre, du moins en partie, des bouleversements sociaux et économiques qui se produisent sous nos yeux à une vitesse affolante. Pour cet éclairage et les nombreuses nouvelles idées qu’il véhicule, ce livre est à recommander.