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Introduction

L’entrepreneuriat immigrant est devenu un courant de recherche majeur dans la littérature générale sur l’entrepreneuriat. Selon l’International Organization for Migration (2020), les entrepreneurs immigrants sont des personnes qui ont déménagé dans d’autres pays, loin de leur pays d’origine, et qui ont créé des entreprises dans leur pays d’accueil ou de résidence. Avec l’ampleur des mouvements migratoires mondiaux, le phénomène de l’entrepreneuriat immigrant prend de l’ampleur au fil du temps (Dabić, Vlačić, Paul, Dana, Sahasranamam et Glinka, 2020). Les entrepreneurs immigrants apportent une contribution significative aux économies de nombreux pays développés (Pearce, Clifford et Tandon, 2011 ; Razin, 2017) et sont plus susceptibles de s’engager dans le travail indépendant que les personnes nées dans le pays (Nazareno, Zhou et You, 2018). Reconnaissant l’importance de cette activité, les chercheurs ont développé un vaste corpus de recherche autour de l’entrepreneuriat immigrant.

Une grande partie de la littérature actuelle sur le sujet porte sur les facteurs personnels, sociaux ou économiques permettant d’expliquer le succès de l’activité entrepreneuriale. À ce sujet, le contexte d’accueil et notamment le capital social de l’entrepreneur au sein du pays d’accueil ont été soulignés comme des éléments clés du succès par plusieurs auteurs (Chrysostome, 2010 ; Achidi Ndofor et Priem, 2011). Le capital social est défini comme un ensemble de relations de confiance ancrées dans les réseaux sociaux de l’entrepreneur (Light, 2004). Ces relations sociales lui permettent d’accéder à de l’information, de l’influence et de bénéficier de la solidarité de son réseau (Adler et Kwon, 2002 ; Light, 2004 ; Chabaud et Ngijol, 2005). Selon cette littérature, les informations et les connaissances issues du réseau social de l’entrepreneur au sein du pays d’accueil influencent l’activité entrepreneuriale et contribuent à son succès.

Malgré cette reconnaissance importante, au moins deux lacunes subsistent dans la littérature sur l’entrepreneuriat immigrant. Premièrement, l’analyse de facteurs issus du pays d’origine mérite une attention plus approfondie. En effet, seules quelques études se sont penchées sur les effets du pays d’origine des immigrés sur leur activité entrepreneuriale (You et Zhou, 2019 ; Bagwell, 2017 ; Duan, Kotey et Sandhu, 2021). Ces études révèlent que certains facteurs associés au pays d’origine peuvent affecter les intentions et les décisions entrepreneuriales des immigrants ainsi que leurs performances commerciales (Drori, Honig et Wright, 2009 ; Duan, Kotey et Sandhu, 2021). Toutefois, de telles études demeurent marginales, ce qui fait dire à Nkongolo-Bakenda et Chrysostome (2020) que la recherche sur l’entrepreneuriat immigrant devrait s’étendre au-delà du pays d’accueil et examiner davantage les facteurs issus du pays d’origine, qui influencent l’activité entrepreneuriale.

Deuxièmement, plusieurs études sur le sujet ont porté sur les déterminants de la réussite entrepreneuriale (Andrejuk, 2017 ; Braymen et Neymotin, 2014 ; Fairlie, Krashinsky, Zissimopoulos et Kumar, 2012). Cependant, la réussite entrepreneuriale reste un concept encore large et ambigu. Dans ce sens, les composantes de cette réussite entrepreneuriale méritent une attention plus importante. Afin de répondre à ces lacunes, ce travail se penche ainsi sur le rôle des connaissances issues du pays d’origine dans la réussite entrepreneuriale. En particulier, la réussite entrepreneuriale sera appréhendée ici sous l’angle de l’innovation et nous analyserons le lien entre les connaissances issues du pays d’origine et la mise en place d’innovations au sein du pays d’accueil. Par ailleurs, parce que les connaissances, les compétences et les expériences que les entrepreneurs acquièrent au sein du pays d’accueil ont, à leur tour, un impact sur le pays d’origine (Wahba et Zenou, 2012 ; Ayakwah, Sepulveda et Lyon, 2020), il sera également important de comprendre les impacts et les retombées de telles innovations sur le pays d’origine.

Les questions de recherche sont formulées comme suit : comment les connaissances issues du pays d’origine de l’entrepreneur permettent-elles la mise en place d’activités d’innovation au sein du pays d’accueil ? Comment ces activités d’innovation sont-elles porteuses de retombées diverses pour le pays d’origine ? Ces questions de recherche mettent en lumière les différents liens qui relient les entrepreneurs immigrants à la fois à leurs pays d’origine et d’accueil ainsi que les échanges réciproques de connaissances entre ces deux contextes. La littérature sur l’entrepreneuriat transnational permettra ainsi de saisir comment ces interactions transnationales influent sur les activités entrepreneuriales et les capacités d’innovation des entrepreneurs.

Sur le plan théorique, les résultats obtenus contribuent à la littérature sur l’entrepreneuriat transnational en développant les connaissances autour des retombées du double encastrement des entrepreneurs immigrants à la fois au sein du pays d’origine et du pays d’accueil. Ils permettent également d’associer deux littératures souvent mobilisées de manière indépendante, à savoir celle sur l’entrepreneuriat immigrant et celle sur l’innovation, démontrant la complémentarité qui existe entre ces littératures. Sur le plan pratique, les résultats incitent les entrepreneurs immigrants à s’intéresser davantage aux sources de connaissances issues de leur pays d’origine pour la stimulation d’activités d’innovation au sein du pays d’accueil. Ils invitent également les administrations publiques et les gouvernements à mettre en place davantage d’initiatives visant à faciliter et accélérer le transfert de connaissances entre le pays d’origine et le pays d’accueil.

La suite du document est présentée comme suit : la première section sera consacrée à la partie théorique de cet article. Nous présenterons les perspectives théoriques sur lesquelles se base notre réflexion, à savoir la littérature sur l’entrepreneuriat transnational de la diaspora, celle sur l’importance des connaissances issues du pays d’origine et celle sur l’importance de l’innovation en entrepreneuriat. La deuxième section expliquera la méthodologie utilisée afin de répondre à nos questions de recherche, tandis que la troisième section présentera les principaux résultats de l’étude empirique. La quatrième section discutera de ces résultats en intégrant les contributions de l’étude, ainsi que les limites et des propositions pour les recherches futures.

1. Revue de la littérature

1.1. L’entrepreneuriat transnational de la diaspora

L’entrepreneuriat transnational est devenu un courant de recherche important dans le domaine de l’entrepreneuriat au cours des dernières décennies (Nkongolo-Bakenda et Chrysostome, 2020). Il implique des activités entrepreneuriales menées dans un contexte transnational et initiées par des acteurs intégrés dans au moins deux environnements sociaux et économiques différents (Drori, Honig et Wright, 2009). L’entrepreneuriat transnational souligne l’existence d’interactions multiples et continues entre le pays d’accueil et le pays d’origine. Dans ce contexte, les entrepreneurs transnationaux sont considérés comme des acteurs sociaux qui adoptent des réseaux, des idées, des informations et des pratiques dans le but de rechercher des opportunités commerciales ou de maintenir des entreprises au sein d’écosystèmes doubles, ce qui les oblige à s’engager dans des actions variées pour promouvoir leurs activités entrepreneuriales (Drori, Honig et Wright, 2009). Cet engagement des entrepreneurs transnationaux dans un double écosystème leur permet d’acquérir des ressources et des connaissances de ce double environnement et ainsi d’innover ou de démarrer une nouvelle entreprise à la fois au sein de leur pays d’origine et de leur pays d’accueil (Drori, Honig et Wright, 2009 ; Ren et Liu, 2015). L’entrepreneur transnational apparaît comme une personne qui peut opérer et innover dans deux mondes. Il est intégré simultanément dans les institutions sociales des sociétés d’origine et d’accueil, établit des relations entre les deux marchés et tire parti des ressources et des opportunités qui découlent de cette position ou de cette affiliation particulière (Aldrich, Zimmer et McEvoy, 1989 ; Klossterman, 1996 ; Tsuda, 2012).

En particulier, les entrepreneurs transnationaux de la diaspora représentent une forme d’entrepreneuriat international reliant les entrepreneurs immigrants à leur pays d’origine et d’accueil. Riddle, Hrivnak et Nielsen (2010) définissent les entrepreneurs transnationaux de la diaspora comme des migrants et leurs descendants qui établissent des activités entrepreneuriales couvrant les environnements commerciaux de leurs pays d’origine et d’accueil. Cette étude adopte cette définition et aborde les entrepreneurs de la diaspora comme des migrants qui exercent des activités commerciales en tant que professionnels indépendants, entrepreneurs individuels, coentrepreneurs, propriétaires d’entreprise, investisseurs ou multientrepreneurs (Elo, 2016). L’entrepreneuriat de la diaspora peut prendre de nombreuses formes dans le pays d’origine. Il peut s’agir de la création d’entreprises de fabrication de produits destinés à la vente locale et/ou à l’exportation, de l’établissement de filiales pour des entreprises basées dans d’autres pays ou d’entreprises de services telles que des restaurants, de chaînes de vente au détail, de sociétés de conseil ou d’entreprises à vocation touristique (Riddle et Brinkerhoff, 2011). En raison de la mondialisation et de l’immigration croissante, les entrepreneurs de la diaspora sont devenus une catégorie importante d’entrepreneurs (Kelley, Singer et Herrington, 2012). Ils facilitent les relations commerciales internationales entre leur pays d’origine et d’accueil et jouent un rôle particulier dans l’investissement national (Riddle, Hrivnak et Nielsen, 2010). Ils possèdent des connaissances, des compétences et de l’expérience de leur pays d’accueil qu’ils transfèrent vers leur pays d’origine et contribuent à la croissance de l’industrie, aux retombées technologiques et aux innovations dans le pays d’origine (Mreji et Barnard, 2021 ; Ayakwah, Sepulveda et Lyon, 2020 ; Li, Zhang, Li, Zhou et Zhang, 2012 ; Kenny, Breznitz et Murphree, 2013 ; Liu, Lu, Filatotchev, Buck et Wright, 2010). Les entrepreneurs de la diaspora ont ainsi un impact positif sur l’innovation, la création d’emplois et le développement d’une culture entrepreneuriale dans leur pays d’origine (Hausmann et Nedelkoska, 2018 ; Casali, Perano, Moretta Tartaglione et Zolin, 2018 ; Qin, Wright et Gao, 2017). En outre, ils ont des liens sociaux transnationaux et une forte identification à leur patrie d’origine (Riddle, Brinkerhoff et Nielsen, 2008) qui génère souvent un sentiment de devoir et d’obligation de contribuer au développement de leur pays d’origine (Nielsen et Riddle, 2009).

De ce qui précède, la littérature sur l’entrepreneuriat transnational de la diaspora souligne le rôle et les contributions des entrepreneurs de la diaspora dans l’essor et le développement de leur pays d’origine. Toutefois, des études complémentaires sont nécessaires afin d’analyser, de manière réciproque, les contributions des connaissances du pays d’origine dans le développement de l’activité entrepreneuriale au sein du pays d’accueil.

1.2. L’importance des connaissances issues du pays d’origine

Les entrepreneurs transnationaux puisent dans leur pays d’origine des connaissances nécessaires à leur activité au sein du pays d’accueil. En effet, ces derniers ont un lien continu et régulier avec le pays d’origine, considéré comme une source de capital social et d’avantage comparatif inaccessible aux entrepreneurs natifs. Précisément, les connaissances des entrepreneurs sont réputées provenir de deux principales sources au sein du pays d’origine : leur capital social plus étendu (les réseaux) et leur capital humain, qui inclut généralement l’expérience et l’éducation.

En effet, les entrepreneurs transnationaux ont accès à un capital social plus important. Le capital social au sein du pays d’origine peut être disponible sous la forme de contacts, de parents ou de membres de la famille en qui on peut avoir confiance et/ou avec qui on peut faire des affaires (Rusinovic, 2008). Ces contacts peuvent offrir un financement d’investissement ou un capital culturel/humain tel que des compétences linguistiques et l’accès à de nouveaux marchés (Bagwell, 2015) qui peuvent entraîner une augmentation des ventes (Kariv, Menzies, Brenner et Filion, 2009). La théorie du capital social suppose que plus le travailleur immigré cumule du capital social (réseau, contacts, aide, ressources), meilleure est sa situation économique (Flap, 1999).

Le capital humain, à son tour, rend compte de l’éducation, de l’expérience professionnelle, de l’âge, du statut juridique, des compétences linguistiques, de l’expérience migratoire et de l’ambition de l’entrepreneur immigré. Selon Kanas, Van Tubergen et Van der Lippe (2009), le capital humain (langue, contact avec les employés ou les fournisseurs) est un facteur déterminant et un avantage concurrentiel pour les travailleurs indépendants immigrés. Le capital humain influence la propension des immigrants à entreprendre (Aliaga-Isla et Rialp, 2013 ; Qiu et Gupta, 2015) et son importance est de plus en plus reconnue pour le succès de l’entrepreneuriat transnational (Ratten et Pellegrini, 2020). Dans le cadre de ce travail, nous étudierons principalement l’élément du capital humain associé à l’expérience de l’entrepreneur au sein du pays d’origine. En effet, l’expérience antérieure des immigrants dans leur pays d’origine joue un rôle important dans la détection des nouvelles opportunités (Aliaga-Isla, 2014). Les entrepreneurs immigrants semblent avoir une connaissance implicite et explicite des besoins des consommateurs dans leur pays d’origine, ce qui leur donne un avantage sur les entrepreneurs locaux lorsqu’ils accèdent aux marchés de leur pays d’origine (Duan, Kotey et Sandhu, 2021). Leurs expériences précédentes au sein de leur pays d’origine ainsi qu’une communication constante avec des parents et des amis permettent aux entrepreneurs d’obtenir des informations clés sur les attitudes, les préférences et les comportements de consommation des clients dans leur pays d’origine. Les entrepreneurs disposant de telles informations peuvent ainsi identifier et exploiter des opportunités qui ne sont pas observées ou qui ne sont pas disponibles pour ceux situés dans une seule zone géographique (Drori, Honig et Wright, 2009).

Le capital social et le capital humain agissent comme des déterminants complémentaires et interreliés, nécessaires au succès de l’activité entrepreneuriale (Fertala, 2007 ; Urban, Murimbika et Mhangami, 2022 ; Eresia-Eke et Okerue, 2022). En particulier, les connaissances du pays d’origine et mobilisées au travers du capital social et du capital humain de l’entrepreneur immigrant permettent à ce dernier d’améliorer ses opportunités commerciales qui sont beaucoup plus importantes que celles retrouvées principalement au sein du pays d’accueil (Bagwell, 2017).

Dans le cadre de ce travail, nous examinerons plus en détail le rôle de ces différentes sources de connaissances issues du pays d’origine (capital social et capital humain) dans la mise en place d’activités d’innovation au sein du pays d’accueil ainsi que leurs retombées sur le pays d’origine. Une attention portée à la notion d’innovation s’avère donc nécessaire.

1.3. L’importance de l’innovation pour la réussite entrepreneuriale et la notion d’innovation ouverte

Au cours des dernières décennies, l’innovation a acquis un rôle important dans les stratégies de croissance et de concurrence des entreprises. Comme l’affirme Schumpeter et Fain (1951), l’innovation et l’investissement permettent aux entreprises d’ouvrir de nouvelles voies cruciales pour le succès des entreprises. Sans innovation, le déclin automatique est inévitable. L’innovation est aujourd’hui acceptée comme une nécessité et constitue une ressource vitale pour la pérennité et la croissance d’une entreprise (Varis et Littunen, 2010). Plusieurs auteurs ont ainsi fait le lien entre l’innovation et la réussite entrepreneuriale et ont conclu à l’importance de l’innovation pour l’amélioration de la performance et le succès de l’entreprise (Yodchai, Ly et Tran, 2022 ; Ojo, Petrescu, Petrescu et Bilcan, 2017 ; Mohsin, Halim et Farhana, 2017). À ce sujet, Mohsin, Halim et Farhana (2017) suggèrent aux entrepreneurs de se concentrer davantage sur l’innovation pour améliorer la satisfaction du client. La capacité d’innovation des entrepreneurs est une capacité managériale importante, car elle est liée à la performance globale de l’entreprise (Taheri, Bitici, Gannon et Cordina, 2019 ; Geldes, Felzenstein et Palacios-Fenech, 2017). L’innovation permet aux entrepreneurs de faire face aux enjeux stratégiques et opérationnels et conduit à une meilleure performance entrepreneuriale (Yodchai, Ly et Tran, 2022). La nécessité d’être innovant est devenue une condition préalable pour que les gestionnaires détectent et réagissent efficacement à l’environnement changeant. Cela est d’autant plus important dans un monde post-Covid-19, où il a été constaté que les entreprises qui ont adopté des approches innovantes pendant la pandémie ont été plus performantes (Horky, Tretter et Fidrmuc, 2021).

Compte tenu du vaste champ de possibilités lorsqu’on s’intéresse au concept d’innovation, il est utile d’avoir un cadre pour orienter cette recherche autour du rôle des connaissances du pays d’origine sur l’activité d’innovation des entrepreneurs. Nous adoptons celui proposé par Tidd et Bessant (2020) qui présente l’innovation comme un processus et s’interroge sur les résultats ou les manières par lesquels une entreprise pourrait innover. Les auteurs proposent quatre grandes directions dans lesquelles l’innovation pourrait avoir lieu :

  • l’innovation de produit : qui décrit les changements dans les produits/services qu’une entreprise offre. Elle correspond à l’introduction d’un bien ou d’un service nouveau ou sensiblement amélioré sur le plan de ses caractéristiques ou de l’usage auquel il est destiné ;

  • l’innovation de position : qui décrit les changements dans le contexte dans lequel les produits et services sont introduits. Ce type d’innovation repositionne la perception d’un produit/service dans un contexte particulier en ciblant un segment de marché différent que celui initialement desservi ;

  • l’innovation de processus : qui décrit les changements dans la manière dont les produits/services sont créés et livrés. L’innovation de processus concerne surtout le changement dans les méthodes de conception, de production ou de fabrication d’un produit ou d’un service. Elle concerne également l’introduction de nouvelles formes d’organisation et porte aussi le nom d’innovation organisationnelle ;

  • l’innovation de paradigme : qui décrit les changements dans les modèles mentaux sous-jacents qui encadrent ce que fait l’organisation. On parle également d’innovation du modèle d’affaires pour traduire cette idée de changer les modèles mentaux sous-jacents sur la façon dont l’organisation crée et capture de la valeur.

Dans le cadre de ce travail, nous considérerons l’impact des connaissances du pays d’origine sur l’activité d’innovation en nous concentrant sur ces quatre principales directions de l’innovation (Figure 1).

Figure 1

Les principales dimensions de l’innovation considérées dans cette étude

Les principales dimensions de l’innovation considérées dans cette étude
Source : autrice, inspirée des 4Ps de l’espace d’innovation développés par Tidd et Bessant (2020, p. 25)

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Par ailleurs, étant donné l’importance que cette recherche accorde à la sollicitation de sources de connaissances externes à l’environnement d’accueil pour stimuler l’activité innovante, nous mobilisons également le concept d’innovation ouverte (Chesbrough, 2003). L’innovation ouverte (IO) encourage toute entreprise à ouvrir ses frontières afin de bénéficier de connaissances externes et ainsi créer des opportunités pour des processus d’innovation collaboratifs avec des partenaires (Chesbrough, 2003 ; Gassman et Enkel, 2004). Plusieurs processus d’IO existent, mais nous nous focaliserons ici sur la perspective entrante de l’IO qui se réfère aux activités axées sur l’acquisition de connaissances. Dans ce domaine, les chercheurs se sont progressivement intéressés à l’importance d’acquérir les connaissances internationales, comme un facteur de succès d’innovation au sein des entreprises. En effet, l’IO à l’international (IOI) permet aux entreprises d’accéder à des technologies nouvelles et plus avancées, qui ne sont pas disponibles localement. Dans ce sens, les connaissances externes provenant de l’environnement international (fournisseurs, clients, universités ou laboratoires de R&D internationaux) constituent une valeur ajoutée importante pour l’amélioration de l’innovation. Les entreprises qui se concentreraient sur une acquisition de connaissances au niveau national seulement maintiendraient une faible base de connaissances, un manque de nouveauté et donc une absence d’innovation (Kapetaniou et Lee, 2019). Bien que cette littérature sur l’IOI soit très proche de celle sur l’importance des connaissances issues du pays d’origine dans le domaine de l’entrepreneuriat transnational, il n’existe pas, à ce jour, d’études permettant d’établir clairement un lien entre l’IOI et l’entrepreneuriat immigrant.

Le cadre conceptuel qui se dégage de cet examen de la littérature est représenté à la figure 2 et illustre les liens établis dans cette étude entre le pays d’origine et le pays d’accueil. Nous faisons ainsi valoir que les connaissances issues du pays d’origine, notamment le capital social, le capital humain et l’IOI influencent l’activité d’innovation au sein du pays d’accueil. Cette activité d’innovation est analysée selon les quatre directions de l’innovation proposées par Tidd et Bessant (2020) à savoir l’innovation de produit, de position, de processus et de paradigme. Réciproquement, la littérature sur l’entrepreneuriat transnational de la diaspora nous montre que l’innovation au sein du pays d’accueil, les connaissances et les compétences acquises par les entrepreneurs au sein de ce pays (ce que nous appelons expérience migratoire) sont porteuses de retombées économiques, sociales et technologiques au sein du pays d’origine.

Figure 2

Cadre conceptuel illustrant les liens entre le pays d’origine et le pays d’accueil

Cadre conceptuel illustrant les liens entre le pays d’origine et le pays d’accueil
Source : autrice

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2. Méthodologie

Afin de répondre à nos questions de recherche et de comprendre le rôle des connaissances issues du pays d’origine dans les activités d’innovation des entrepreneurs, cette recherche se base sur une approche qualitative et mobilise des études de cas multiples. L’utilisation de la méthodologie qualitative permet des descriptions et des explications riches et solidement ancrées dans un contexte social (Eisenhart et Graebner, 2007). De plus, la recherche qualitative est particulièrement appropriée dans le champ de l’entrepreneuriat immigrant, car il est fondamentalement centré sur les parcours et les expériences des entrepreneurs. Cette recherche est de nature exploratoire, sans ambition de généraliser les résultats. Le principal objectif est de comprendre et d’analyser des expériences authentiques vécues par des entrepreneurs immigrants en matière de mobilisation de connaissances externes et d’innovation.

Par ailleurs, les études de cas sont appropriées ici afin d’examiner plus en profondeur le phénomène à l’étude (Yin, 2009). Les cas multiples permettent d’établir un contraste entre la théorie et la réalité empirique. Chaque cas est traité comme une expérience particulière et les résultats de chaque cas sont comparés à la théorie afin de confirmer, modifier ou contredire notre cadre conceptuel (Eisenhardt et Graebner, 2007). Pour la sélection des cas, plusieurs critères de sélection ont été retenus. Premièrement, nous avons choisi les entrepreneurs africains, installés à Montréal, en raison du poids économique de l’entrepreneuriat africain au sein de la métropole canadienne. En effet, les entrepreneurs africains apportent une richesse économique à la ville, créent des emplois et des opportunités commerciales tout en aidant au renforcement de la coopération entre le Canada et les pays africains. De plus, l’entrepreneuriat africain et noir est un phénomène en croissance à Montréal ; la communauté africaine de Montréal a commencé à s’engager dans l’entrepreneuriat dans les années quatre-vingt-dix et, depuis lors, l’entrepreneuriat africain a connu une croissance régulière et est devenu un élément important de la vie économique de la ville. Deuxièmement, afin d’assurer la cohérence des informations recueillies, nous avons privilégié des immigrants de première génération, qui ont acquis des connaissances et des expériences à la fois dans le pays d’origine et celui d’accueil. Troisièmement, nous avons privilégié les entrepreneurs immigrants qui bénéficient de manière régulière de connaissances issues du pays d’origine à travers la mise en place de projets d’IO avec des partenaires au sein de leur pays d’origine. Ces projets d’IO devaient avoir été réalisés avec succès par les entrepreneurs afin que ces derniers puissent fournir suffisamment d’informations pour l’analyse. Étant donné que l’étude porte sur l’impact des connaissances issues du pays d’origine, cette condition était fondamentale dans la sélection de l’échantillon. Les projets d’IO réalisés au sein du pays d’origine devaient regrouper principalement des activités d’acquisition de connaissances externes provenant de différents acteurs au sein du pays d’origine et menées dans le but de mettre en place de nouveaux produits/services ou d’améliorer les produits/services existants.

Afin de localiser les entrepreneurs immigrés, nous avons utilisé des informations fournies par des professionnels du gouvernement du Québec affectés à l’accompagnement des entreprises ainsi que divers organismes d’accompagnement des entreprises à Montréal. Les entreprises respectant les critères de sélection ont été contactées par courriel entre janvier et juin 2020. Il convient de préciser que le présent travail fait partie d’une plus grande étude autour du rôle des connaissances externes (à travers l’IOI) sur les activités des PME. Ainsi, de l’ensemble des matériaux collectés pour cette étude, seuls les verbatim et les cas liés à notre question de recherche ont été utilisés dans le cadre de cet article. Les éléments de verbatim ainsi que les cas liés spécifiquement aux pratiques d’IOI ou aux limites de l’IOI ont été traités dans un autre article. Pour cette analyse, quatre cas principaux ont été retenus, répondant tous aux critères de sélection (Tableau 1).

Tableau 1

Cas étudiés

Cas étudiés
Source : autrice

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La collecte de données s’est déroulée durant le mois de juin 2020. Dans un premier temps, des données secondaires ont été collectées à partir des publications et des sites Internet des entreprises sélectionnées (Tableau 2). Des documents d’archives de ces entreprises ont été récupérés, les réseaux sociaux et les actualités disponibles en ligne ont été consultés. Ces données préliminaires ont fait l’objet d’une première analyse afin de mieux cibler les sujets à discuter lors des entretiens.

Toutefois, la source d’information la plus riche provenait d’entretiens semi-directifs avec les entrepreneurs sélectionnés. Pour ces entretiens, nous disposions d’un canevas avec une série de questions ouvertes en lien avec les objectifs de recherche. Les questions posées ont porté sur la présentation de l’entrepreneur, les sources de connaissances mobilisées au sein du pays d’origine et les activités d’IO réalisées au sein de ce pays ainsi que l’impact de cette acquisition de connaissances sur l’activité de l’entreprise à Montréal. Le protocole d’entretien a été conçu en accordant une attention particulière aux questions liées à la langue, visant à éviter les termes techniques spécifiques au domaine (comme l’innovation ouverte) afin de s’assurer que les entrepreneurs se sentent en sécurité et comprennent le sens de la question.

Les entretiens ont duré en moyenne 73 minutes, s’étendant de 42 à 86 minutes. Les temps prescrits pour les entretiens, inhérents à une recherche qualitative basée sur un délai raisonnable, ont été respectés en tout temps (Hermanowicz, 2002). Les entretiens ont été enregistrés, puis retranscrits sous la forme de verbatim. Au total, 102 pages de transcription ont été compilées (Tableau 2).

Tableau 2

Détail des données collectées

Détail des données collectées
Source : autrice

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L’analyse qualitative des entretiens a été réalisée à l’aide du logiciel NVivo. La procédure d’analyse du texte est résumée dans les étapes séquentielles suivantes : 1) une analyse verticale de chaque texte isolément ; 2) une analyse horizontale combinant l’ensemble des cas et 3) une analyse théorisante servant à conceptualiser les résultats et à les rapprocher à nos perspectives théoriques initiales (Gaudet et Robert, 2018).

Précisément, l’analyse verticale a consisté à condenser l’information recueillie de chacune des entreprises. En d’autres mots, l’information a été codée en suivant l’approche de Miles et Hubermann (2003). Deux niveaux de codage ont principalement été adoptés : 1) le codage descriptif (ou ouvert) et le codage thématique (ou axial). Le codage descriptif a consisté en l’attribution d’étiquettes ou de codes aux unités de sens (mots, phrases, paragraphes) du verbatim. Cela a impliqué une lecture attentive et itérative du matériel pour identifier les concepts, thèmes ou idées émergentes (Blais et Martineau, 2006). Le codage axial ou thématique a permis, quant à lui, de regrouper les codes en thèmes plus larges et d’explorer les relations entre eux. C’est une étape de conceptualisation plus avancée (Miles et Huberman, 2003). Des thèmes secondaires et des thèmes principaux ont été créés, souvent définis en fonction du cadre théorique de la recherche. La figure 3 donne des exemples de codes descriptifs et thématiques créés pour cette étude.

Figure 3

Quelques codes descriptifs et thématiques utilisés pour l’analyse

Quelques codes descriptifs et thématiques utilisés pour l’analyse
Source : autrice

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Ensuite, l’analyse horizontale a consisté à combiner l’ensemble des cas pour identifier les similitudes et les différences entre les cas. Il a donc été possible de regrouper les entrepreneurs immigrants qui adoptent des comportements similaires en matière de capital social, de capital humain ou qui réalisent des activités d’innovation similaires. Cela nous a permis de constater par exemple que l’ensemble des entrepreneurs ont eu recours à un capital social (personnel ou professionnel) au sein du pays d’origine, tandis que seuls les entrepreneurs B et D y ont mobilisé un capital humain. Nous avons également constaté que le positionnement de l’entrepreneur C est différent des trois autres, car ce dernier cible le marché d’accueil, tandis que les entrepreneurs A, B et D mettent en place des produits/services principalement destinés à leur pays d’origine.

La troisième étape est l’analyse théorisante, qui consiste en une conceptualisation d’ordre supérieur fondée sur un va-et-vient constant entre les résultats et la théorie (Gaudet et Robert, 2018). À partir de la littérature sur l’entrepreneuriat transnational de la diaspora, celle sur la mobilisation des connaissances au sein du pays d’origine et celle sur l’importance de l’innovation, il a été possible de conclure sur le rôle des connaissances externes issues du pays d’origine dans les activités d’innovation des entrepreneurs.

En parallèle à cette analyse, les données des entretiens ont été triangulées avec des documents issus de la recherche secondaire pour assurer une compréhension détaillée des activités des entrepreneurs (Yin, 2009 ; Eisenhardt, 1989). Les principales données ayant fait l’objet d’une triangulation concernaient notamment les activités des entrepreneurs, leur origine, leur ancienneté à Montréal, leur intégration au sein de la ville (appréhendée par leur participation à diverses activités ou leur affiliation à des associations ou des chambres de commerce montréalaises) et leur implication dans leur pays d’origine (appréhendée par leur implication sociale et économique dans leur pays d’origine). Nous nous sommes ainsi assurée de la cohérence des informations issues des différentes sources de collecte.

3. Résultats

Les résultats montrent que les entrepreneurs immigrants interrogés ont accès à une panoplie de connaissances au sein de leur pays d’origine. Ces connaissances proviennent principalement de leur capital social, mais également de leur expérience antérieure au sein du pays d’origine. Les résultats montrent ensuite que ces connaissances influencent de plusieurs façons les activités d’innovation au sein du pays d’accueil.

3.1. Sources de connaissances du pays d’origine

3.1.1. Capital social : les réseaux et contacts au sein du pays d’origine

Au sein de leur pays d’origine, les entrepreneurs acquièrent des connaissances de plusieurs acteurs. Les relations avec ces acteurs sont ainsi établies à la fois de manière informelle, avec le réseau personnel de la famille ou des amis, mais aussi de manière formelle, avec des partenaires professionnels (fournisseurs, clients, centres de recherche, universités, gouvernements, organisations non gouvernementales) présents au sein du marché d’origine. Les entrepreneurs établissent des projets d’IO avec l’ensemble de ces acteurs non seulement pour concevoir des produits/services spécifiques mieux adaptés à la réalité et aux besoins de leur pays d’origine, mais également pour proposer des produits/services uniques au sein du pays d’accueil et qui intègrent des particularités du pays d’origine.

L’acquisition de connaissances externes via le réseau informel de la famille ou des amis existe depuis longtemps et permet aux entrepreneurs d’avoir accès à de l’information et au réseau de contacts nécessaires pour la conception de leurs produits et services. Dans ce sens, l’interviewé C, spécialisé dans la fabrication d’un fromage africain principalement destiné au marché montréalais, raconte que c’est le réseau de sa soeur au Bénin qui a principalement été mobilisé pour trouver des fournisseurs béninois et des universités locales aptes à approvisionner l’entreprise en matières premières nécessaires pour la conception du fromage en question.

« Le contact avec notre partenaire au Bénin a été établi par ma soeur. Elle est associée dans l’entreprise et avait travaillé pour cette université au Bénin. Donc, c’est ma soeur qui a géré et qui connaît bien l’université et l’équipe de recherche qu’il fallait contacter ; donc, ça a facilité grandement les choses. » (Entrepreneur C)

L’interviewé C souligne ainsi l’importance du réseau personnel et informel pour accéder à l’information disponible au sein du marché d’origine, mais qui serait capitale pour un projet réalisé au sein du marché d’accueil.

Dans le même sens, c’est grâce au réseau personnel de l’entrepreneur D que ce dernier a pu accéder à des partenaires d’innovation et des clients au sein de son pays d’origine.

« C’est beaucoup le bouche-à-oreille qui nous a aidés en Côte d’Ivoire. Un de mes amis s’est renseigné dans son réseau. Et il y avait Fabien [nom fictif]. C’est ce dernier qui m’a présenté à la chambre de l’Agriculture, où j’ai pu faire une présentation devant tous les planteurs. C’est comme ça que le bouche-à-oreille a fonctionné entre les participants qui étaient à cette présentation et on a été capables de trouver des partenaires et des clients potentiels. » (Entrepreneur D)

Ensuite, le capital social des entrepreneurs est également constitué de relations professionnelles, avec lesquelles ces derniers mettent en place des projets d’IO d’une manière plus formelle. Ces relations sont établies sur le plan professionnel avec divers partenaires, tels que des universités, des centres de recherche ainsi que des entreprises privées possédant une expertise ou des connaissances complémentaires à celles de l’entreprise. Les entrepreneurs mobilisent également au sein du pays d’origine des acteurs comme des organisations non gouvernementales (ONG), des regroupements communautaires ou des gouvernements, afin d’intégrer plus en amont les besoins des communautés et les connaissances du marché d’origine dans la conception de produits et services spécialement destinés à ces marchés. Dans ce sens, l’entrepreneur A travaille avec une ONG en Éthiopie et l’entrepreneur B travaille avec des entreprises privées (microfinances) au Cameroun afin de comprendre plus finement les besoins spécifiques de ces marchés cibles pour leurs applications technologiques.

« Notre projet concerne principalement l’Éthiopie. On travaille avec une ONG partenaire et la manière que ça fonctionne est que l’ONG est la personne sur place, notre intégrateur et contact local. Principalement, elle nous donne les besoins spécifiques du marché et nous on fournit l’aspect technologique répondant à ces besoins. » (Entrepreneur A)

« Les microfinances avec lesquelles on travaille au Cameroun sont intervenues dans le processus de développement de l’application en amont, lorsqu’il était question d’analyser le marché, de comprendre le besoin exact. Et la collaboration a continué dans la période de tests fonctionnels, comme c’est le cas actuellement, pour pouvoir s’assurer que tout répond aux attentes et correspond au cahier des charges. » (Entrepreneur B)

De plus, l’entrepreneur A explique qu’ayant quitté l’Éthiopie depuis très longtemps, ses contacts professionnels ne sont plus aussi fiables. Donc, un partenaire sur place lui était tout de même nécessaire pour mieux insérer sa technologie au sein de ce marché.

« Nous la manière dont on a abordé le projet c’est qu’on s’est dit que si on était seuls à aller en Éthiopie, ça serait un échec. Ça fait 25 ans que j’ai quitté l’Éthiopie. J’ai des connaissances ici et là, mais on avait besoin de quelqu’un qui avait les contacts et les ressources fiables. Donc eux ça va vraiment être le lubrifiant pour avoir les bases sur lesquelles on va asseoir la technologie, pour s’assurer de la pérennité du projet. » (Entrepreneur A)

Pour l’entrepreneur C, l’université béninoise avec laquelle il collabore lui permet principalement d’accéder à une expertise disponible uniquement au Bénin.

« La plante qu’on utilise pour fabriquer le lait pour notre fromage se trouve uniquement en Afrique. On ne peut pas la faire pousser ici. Il a fallu faire en sorte que lors de l’importation de la plante, on garde l’enzyme de la plante encore active. Et c’est là où intervient le partenaire en Afrique, qui est l’Université privée au Bénin avec laquelle on a travaillé et on a fait les tests. » (Entrepreneur C)

Les contacts avec les gouvernements sont également importants. Grâce à leur capacité à mobiliser de multiples réseaux, les entrepreneurs immigrants ont accès à la fois aux représentations du gouvernement du Québec au sein du pays d’origine, mais également aux institutions publiques du pays d’origine. Cet accès aux autorités à la fois du pays d’origine et du pays d’accueil constitue un atout certain pour favoriser la collaboration en innovation.

« Export Québec nous a aidés à ouvrir certaines portes qui auraient peut-être été plus difficiles à ouvrir, mais sans Export Québec, on aurait fait le projet. Ç’aurait été peut-être un peu plus difficile, mais on l’aurait fait. Export Québec nous a permis l’accessibilité à certaines entreprises ou directions. Une accessibilité qui aurait été plus difficile si on avait fait de l’approche directe. » (Entrepreneur B)

De plus, le capital social mobilisé par les entrepreneurs au sein de leur pays d’origine leur permet d’avoir une meilleure connaissance de la culture locale et d’être plus familiers avec les contraintes, les réglementations, les procédures administratives. Aussi, le capital social de l’entrepreneur va faciliter le développement d’affaires de l’entreprise au sein du pays d’origine. Il va également pouvoir mieux gérer la logistique, en plus de permettre à l’entreprise d’accéder à des ressources locales ainsi qu’à la main-d’oeuvre locale.

« Le fait d’avoir un partenaire directement en Éthiopie facilite vraiment tout ce qui est paperasse, procédures administratives avec les institutions locales. » (Entrepreneur A)

« Ce qui est bien c’est que notre contact à l’étranger s’occupe de toute la logistique, si nécessaire. Il sait comment fonctionner, il sait comment opérer de façon très efficace au niveau financier et autres. » (Entrepreneur C)

Globalement, le capital social de l’entrepreneur permet à ce dernier de se tenir au courant des tendances observées sur le marché d’origine et de rester à l’affût de ce qui se développe. Les partenaires au sein du marché d’origine représentent ainsi une source précieuse d’informations autour des opportunités d’affaires et de développement international pour l’entrepreneur.

3.1.2. Capital humain : l’expérience du pays d’origine

Ensuite, les propos des entrepreneurs montrent que l’expérience acquise au sein de leur pays d’origine est importante pour la mise en place de projets d’IO au sein du pays d’origine et plus globalement, pour le succès de l’activité entrepreneuriale. Pour l’entrepreneur B, la connaissance précédente du marché et des besoins du secteur de la microfinance en Afrique ont été un déclencheur important pour le lancement d’une application destinée principalement au marché africain.

« D’après mon expérience de ce marché, les microfinances sont très fragiles en Afrique. Ça ferme très rapidement. On a une microfinance qui va être créée aujourd’hui, qui va avoir du succès, mais je pense que la durée de vie actuellement d’une microfinance ça va être entre cinq et dix ans. Mais pourquoi ça ferme, c’est parce que ces structures sont mal équipées d’un point de vue technologique. » (Entrepreneur B)

Aussi, l’expérience ou l’origine de l’entrepreneur détermine plus facilement son marché cible, au moment de prendre la décision de s’internationaliser.

« Moi, je viens du Cameroun ; c’est un marché que je connais très bien, donc, ça facilite beaucoup de choses, au niveau du développement de certains partenariats ou de la collaboration avec certaines entreprises là-bas. Donc, quand est venu le temps de nous développer à l’international, le choix était très facile à faire. » (Entrepreneur B)

Ensuite, l’expérience des entrepreneurs au sein du pays d’origine leur donne une plus grande sensibilité aux conditions de vie difficiles des populations de leur pays d’origine. Ils ont ainsi la vocation et le désir, dans le cadre de leur activité entrepreneuriale, d’améliorer les choses. Cette expérience préalable et la connaissance du marché d’origine semblent orienter les entrepreneurs vers des projets d’innovation à vocation sociale au sein du pays d’origine.

« Pour le Cameroun, on se spécialise dans les solutions reliées à la lutte contre la pauvreté, l’inclusion sociale et financière, c’est ça notre focus : voir comment trouver des solutions pour améliorer la qualité de vie des individus. » (Entrepreneur B)

« Aujourd’hui, moi j’innove pour trouver des solutions locales, permettant à ces populations de produire plus, des solutions qui vont durer plus longtemps et qui auront un impact socio-économique. Donc, je veux enrichir les planteurs pour qu’ils restent en zones rurales et améliorent leurs conditions de vie. » (Entrepreneur D)

À ce sujet, les entrepreneurs ont partagé l’importance de la dimension internationale de leur activité. Bien que les entreprises soient toutes constituées et localisées à Montréal, l’ensemble des entrepreneurs ont souligné dans leurs entrevues la dimension internationale de l’entreprise, et ce, dès la création. Les entreprises créées ont une vocation internationale naturelle, en raison de l’origine de l’entrepreneur. Pour les entrepreneurs A, B, et D, leur idée de l’international est d’intégrer dans leur offre de produits/services une offre spécialement destinée au pays d’origine, tandis que pour l’entrepreneur C l’international suppose de partager avec le pays d’accueil les richesses de son pays d’origine.

« Pour nous, l’international était là dès la création même de l’entreprise. Déjà le nom de l’entreprise le dit très clairement. Dès la création, il y avait déjà la dimension internationale dans la vision de l’entreprise. Donc, pour nous c’est incontournable. » (Entrepreneur B)

« L’international est la base. Nous on veut l’international, la diversité à Montréal et au Québec. » (Entrepreneur C)

Ensuite, l’expérience du pays d’origine facilite l’ouverture d’esprit et permet aux individus de travailler dans des contextes différents. Elle donne aux entrepreneurs une certaine flexibilité et les conscientise à la diversité des options et des approches lors de la mise en place de projets avec divers collaborateurs ou partenaires. Les entrepreneurs évoquent leur esprit ouvert, leur résilience, leur capacité à sortir de leur cadre mental quotidien pour penser différemment, ainsi que leur flexibilité, toutes des qualités acquises de manière innée par leur expérience au sein de plusieurs environnements.

« Je suis originaire d’Afrique et je vis à Montréal. Donc, je sais que ce n’est pas la seule mentalité uniforme qui existe partout dans le reste du monde. » (Entrepreneur C)

« En Afrique en général, il faut s’adapter au terrain, au rythme, aux coupures d’électricité, aux problèmes d’Internet, au problème d’alphabétisation, donc, il y a beaucoup de défis. Nous avons toujours été habitués à tous ces défis. Ce qui fait en sorte que parfois, on trouve ça plus facile de travailler ici à Montréal. » (Entrepreneur B)

De plus, l’expérience du pays d’origine favorise le multilinguisme. Les entrepreneurs soulignent non seulement leur capacité à considérer plusieurs cultures, mais également leur habileté à parler plusieurs langues. En Afrique en particulier, le fait de parler la langue locale, d’une région précise, va faciliter le partage de connaissances avec des acteurs et des partenaires issus au sein du pays d’origine.

« C’est sûr que, juste au niveau linguistique, le fait de parler la langue locale, ça nous permet de comprendre les vrais besoins. On comprend également mieux les contraintes des gouvernements locaux et on connaît mieux le terrain… Au niveau de l’innovation, nous ça va nous permettre d’amener nos innovations et de les adapter avec eux à leur réalité. » (Entrepreneur A)

De ce qui précède, l’expérience des entrepreneurs leur donne une plus grande sensibilité aux problématiques sociales existantes au sein du pays d’origine. Elle permet à l’entrepreneur de mieux comprendre les contraintes du marché et facilite son insertion dans le pays quand vient le temps de mettre en place un projet d’innovation.

3.2. Impacts sur l’activité innovante des entrepreneurs au sein du pays d’accueil

3.2.1. Innovation de produits/services

À partir des informations recueillies du pays d’origine, certains entrepreneurs interrogés ont pu mettre en place de nouveaux produits et services spécialement destinés au marché d’origine. En effet, les propos des entrepreneurs montrent que les connaissances issues du pays d’origine leur ont permis de redéfinir leur offre, en proposant des produits et services spécifiques répondant aux besoins des populations de leur pays d’origine. Cette offre personnalisée permet ainsi aux entrepreneurs non seulement d’élargir leur offre de produits/services, mais surtout d’acquérir de nouveaux clients.

Dans ce sens, l’entrepreneur A propose un logiciel d’échographie, de gestion des patients, de gestion des dossiers médicaux et de transmission des échographies destiné aux populations rurales d’Éthiopie.

« En fait, on construit des programmes d’échographie à distance pour les régions éloignées en Afrique. Lors de nos voyages en Afrique et en étant confrontés aux besoins locaux et aux intérêts de la population, on a choisi de développer cette technologie-là. » (Entrepreneur A)

Grâce aux connaissances du pays d’origine, l’entrepreneur B, quant à lui, propose une solution aux microfinances camerounaises, permettant de renforcer l’inclusion des populations rurales au sein du système bancaire.

« Ayant fait une analyse du marché, des besoins, des opportunités et ayant eu l’occasion de discuter avec des partenaires locaux, on s’est dit qu’une solution qui permettrait non seulement de renforcer la capacité de production ou d’action des microfinances, mais qui, derrière également, permettra une plus grande inclusion financière pour les populations qui sont exclues du système financier classique permettrait de produire un impact immédiat et concret sur la population. » (Entrepreneur B)

De même, les besoins des agriculteurs en Côte d’Ivoire permettent à l’entrepreneur D de proposer des kits d’irrigation des terres agricoles et d’améliorer continuellement la performance de ces kits en fonction des connaissances reçues du terrain.

« Je suis en collaboration avec des coopératives de producteurs vivriers, qui vendent également leur production agricole sur les marchés. Donc, ces producteurs donnent leur avis sur les équipements qu’on produit, ils savent ce qu’on produit, comment on produit. Donc, grâce à leurs commentaires, on a mis des senseurs et il est possible de voir tout ce qui se passe à la terre agricole, à la plantation. On voit l’évolution de la production et le système d’irrigation part automatiquement et directement du téléphone portable. Cette innovation a été faite grâce à aux producteurs de la coopérative. » (Entrepreneur D)

3.2.2. Innovation de position

La description faite des innovations de produits/services permet de déduire l’implication des entrepreneurs dans l’innovation de position. Pour les entrepreneurs A, B et D, cette innovation de position découle de la mise en place des produits/services spécifiques et destinés à des populations marginalisées au sein du pays d’origine. Ces entrepreneurs se sont ainsi positionnés au sein d’un marché actuellement non desservi par les entreprises existantes. En particulier, l’entrepreneur A cible les populations rurales en Éthiopie, qui pour le moment n’ont pas accès à des services de consultations médicales en ligne ; l’entrepreneur B cible des microfinances qui ne disposent pas de la technologie spécifique leur permettant de renforcer leur action auprès des populations marginalisées ; l’entrepreneur D cible des agriculteurs ivoiriens qui rencontrent des problèmes d’irrigation de leurs cultures.

Concernant l’innovation de position, la situation de l’entrepreneur C est également intéressante, dans la mesure où ce dernier offre un fromage africain à Montréal. Il se positionne ainsi au sein d’un marché non traditionnel avec pour ambition de faire découvrir la richesse culinaire africaine à Montréal. À travers son produit, l’entrepreneur C a le désir de changer les codes traditionnels associés aux produits alimentaires africains en les présentant non plus comme un produit destiné uniquement aux Africains, mais bien comme un produit universel, destiné également à l’ensemble du marché québécois.

« L’idée de notre produit est de faire rentrer les produits africains dans les habitudes de consommation des gens d’ici. L’un de nos rêves serait de travailler avec les écoles hôtelières du Québec et qu’elles intègrent notre produit, notre fromage dans leur recette. » (Entrepreneur C)

3.2.3. Innovation de processus

L’innovation de processus est également très présente dans les discours des entrepreneurs. En effet, ces derniers sont convaincus de l’importance des connaissances issues du pays d’origine pour l’innovation organisationnelle. Ces connaissances leur donnent de nouvelles manières de travailler et leur permettent d’améliorer leurs processus et procédés internes. Les entrepreneurs A et C expliquent concrètement :

« Quand on a de l’information sur une opportunité à l’international, ça nous oblige à développer à l’interne de nouveaux procédés ou de nouveaux produits qui vont répondre à ce besoin-là. Donc l’un alimente l’autre. La plupart du temps, on est obligé d’innover nous, sur nos outillages, nos outils d’assemblage ou nos façons de faire, afin de répondre à une demande ou à un besoin qu’on a identifié. Donc, pour qu’on innove sur le produit, il faut d’abord qu’on innove sur notre processus ou nos procédés, parce que les marchés ne sont pas les mêmes. » (Entrepreneur A)

« La principale retombée à notre niveau a été de pouvoir industrialiser le processus de fabrication du fromage. Nous sommes les premiers au monde à l’avoir industrialisé le fromage africain. » (Entrepreneur C)

Également, les entrepreneurs mettent l’accent sur l’apprentissage organisationnel. Les connaissances externes du pays d’origine permettent aux entrepreneurs de développer de nouvelles capacités. Elles améliorent leur créativité, encouragent le partage des connaissances au sein de leur équipe, leur permettent de gagner en confiance, en autonomie et de développer de nouvelles façons de travailler ou de penser.

« En termes de connaissances directes, on apprend beaucoup des choses, de nouvelles façons de travailler, de nouvelles façons de faire et ça permet à nos ressources de gagner en confiance aussi. Par exemple, les projets avec les partenaires en Afrique nous ont aidés à tester aussi tout ce qui est le travail à distance, bien avant la pandémie de Covid-19. Ça nous sert beaucoup au quotidien, pour développer nos plateformes de connaissances et notre façon de travailler en collaboration. » (Entrepreneur A)

« Nos échanges sont assez dynamiques. Ça nous permet aussi d’avoir une certaine structure de collaboration qu’on va adapter sur d’autres projets qui se développent ici au Canada ou en Amérique du Nord. Donc, ces échanges ou ces partenariats sont vraiment comme un laboratoire qui amène plein d’expériences intéressantes. » (Entrepreneur B)

À ce sujet, l’entrepreneur D souligne également la perspective holistique et globale donnée par une telle approche. L’appartenance de l’entrepreneur à deux contextes différents et totalement opposés lui a permis de reconsidérer sa façon de voir son entreprise, son rôle ainsi que les produits/services qu’il offre. De plus, ces connaissances stimulent son ouverture d’esprit et son impact.

« L’avantage que ça nous donne, c’est également cette capacité à adopter une manière plus holistique pour voir les choses. Par exemple, ça nous ouvre l’esprit sur le fait qu’un enjeu climatique au Canada peut avoir des impacts au niveau social ou environnemental en Afrique, alors qu’avant, c’était plus une pensée en silo. Donc je pense que pour trouver des solutions qui tiennent compte des différentes réalités, de différentes perspectives, il faut sortir justement d’une pratique unidirectionnelle et véritablement intégrer des connaissances d’ailleurs. » (Entrepreneur D)

En outre, selon l’entrepreneur A, la prise en considération de connaissances externes du pays d’origine permet de développer la sérendipité, cette faculté à trouver des solutions où on ne serait pas allé les chercher initialement et à faire par hasard une découverte inattendue. C’est ce qu’explique l’entrepreneur A, lorsqu’il raconte ses rencontres régulières avec un employé de l’ONG éthiopienne avec laquelle il collabore périodiquement.

« Je vais le voir régulièrement lors de mes voyages en Éthiopie, même lorsque j’y vais à titre personnel. Et puis, lors d’une discussion, je l’ai entendu dire : “Chez nous, on a discuté de tel truc…”. Et là, ç’a été le tout début d’un projet qu’on a développé quatre ans plus tard. Donc, c’est pour te dire que ces informations qu’ils nous partagent nourrissent notre réflexion et après trois ou quatre ans, ça peut finir par aboutir à quelque chose. » (Entrepreneur A)

3.2.4. Innovation de paradigme

Enfin, l’innovation de paradigme découle des éléments précédents, mais est également associée à certains éléments particuliers du modèle d’affaires des entreprises étudiées. En effet, les connaissances du pays d’origine ont des retombées importantes en termes de crédibilité et de visibilité de l’entreprise. En particulier, les projets d’IO réalisés au sein du pays d’origine donnent à l’entrepreneur une certaine crédibilité avec d’autres partenaires potentiels et le place comme quelqu’un de résilient, capable d’avoir du succès au sein d’environnements considérés par certains comme plus difficiles. À ce sujet, l’entrepreneur A précise :

« Une autre chose qu’on valorise beaucoup, c’est plus que l’aspect financier. Il y a aussi le côté visibilité. Le fait de travailler là-bas nous place ici comme entreprise qui est capable de fonctionner dans des contextes difficiles. Ça renvoie tout de suite le signal qu’on est résilient, qu’on s’adapte et qu’on est capable de fonctionner dans des environnements complètement différents. Donc ça nourrit notre réputation et c’est un autre type de résultat, qu’on valorise beaucoup. » (Entrepreneur A)

De plus, les connaissances issues du pays d’origine et les projets d’IO réalisés avec des partenaires étrangers permettent à l’entreprise de réduire ses coûts, d’augmenter son chiffre d’affaires, sa profitabilité et plus globalement sa performance. Elles permettent aux entrepreneurs d’avoir accès à de nouvelles opportunités internationales, de s’internationaliser plus rapidement, tout en limitant les risques souvent associés à l’internationalisation des entreprises. Les entrepreneurs ont ainsi évoqué la possibilité, grâce à leur capital social, d’accéder à différentes ressources (connaissances, expertises, expériences, équipements, etc.) à un moindre coût et de réduire de ce fait les coûts globaux associés au développement d’un projet.

« Ces connaissances sont pour moi une façon d’avoir accès à l’information et ça me coûte beaucoup moins cher. Ça donne beaucoup d’informations gratuites, sans qu’on ait à se déplacer. Donc, pour moi c’est fondamental. » (Entrepreneur D)

« Quand je pense qu’il aurait fallu que j’aille peut-être une dizaine de fois au Bénin, ça m’aurait coûté une fortune ! Là, grâce à mon partenaire, ça m’a coûté le temps qu’on y a mis, plus une portion de l’ordinateur. Donc pour un coût minime, on a réussi à faire des choses intéressantes, et ça, c’est grâce à mon réseau. » (Entrepreneur C)

Discussion et conclusion

Les résultats de ce travail aident à comprendre le rôle des connaissances issues du pays d’origine dans les pratiques innovantes des entrepreneurs immigrants. Ils montrent que les entrepreneurs immigrants mobilisent différentes sources pour acquérir les connaissances dont ils ont besoin pour leur activité entrepreneuriale.

Précisément, les entrepreneurs mobilisent les connaissances provenant de leur capital social. Ce capital social est constitué de relations informelles avec les membres de la famille ou des amis (entrepreneurs C et D), mais également de relations formelles avec des partenaires professionnels avec lesquels les projets d’IO sont mis en place au sein du marché africain (entrepreneurs A, B, C et D). Dans le cadre de ces projets, le capital social de l’entrepreneur lui fournit un ensemble d’informations précises sur le marché d’origine. Ces informations sont capitales, car elles permettent à l’entrepreneur de se tenir au courant des tendances observées sur le marché d’origine, de rester à l’affût de ce qui se développe, mais surtout de proposer des produits/services spécifiques et adaptés aux besoins du marché d’origine. Les résultats montrent ainsi que le capital social mobilisé par les entrepreneurs immigrants est différent de celui mobilisé par les non-immigrants, dans le sens où les premiers utilisent, en plus des réseaux disponibles au sein du pays d’accueil, leurs réseaux personnels et professionnels au sein du pays d’origine comme sources de connaissances (Ashourizadeh et Saeedikiya, 2023).

Les connaissances sont également mobilisées à travers le capital humain de l’entrepreneur, notamment son expérience personnelle (entrepreneurs B et D). L’expérience du pays d’origine facilite l’insertion professionnelle de l’entrepreneur dans ce pays, en raison d’une meilleure compréhension de la culture ou de la langue locale. Cette expérience internationale l’expose à différents types de connaissances dans un contexte géographique différent, ce qui est précieux dans la création de nouveaux produits et services. Le processus migratoire et les voyages de retour au pays d’origine permettent l’accumulation de connaissances et la détection d’opportunités (Aliaga-Isla et Rialp, 2012). Les immigrés apportent de leur pays d’origine des informations et des connaissances sur les préférences des consommateurs, les nouveaux processus et stratégies, qui leur permettent de concevoir des produits et services destinés au pays d’origine. L’expérience internationale et le processus migratoire constituent donc des facteurs distinctifs importants entre les entrepreneurs immigrants et non-immigrants.

D’une manière générale, les résultats de cette étude corroborent ceux de la littérature académique sur l’importance du réseau social et de l’expérience antérieure des entrepreneurs immigrants (Zolin, Chang, Yang et Ho, 2016 ; Khosa et Kalitanyi, 2016 ; Turkina et Thai, 2013 ; Aliaga-Isla et Rialp, 2012). Ils montrent toutefois qu’il n’est pas nécessaire pour les entrepreneurs de disposer directement et simultanément du capital social et humain pour favoriser l’innovation. Les cas des entrepreneurs A et C ayant principalement mobilisé leur capital social pour innover le démontrent très bien. Bien plus, il apparaît que ces entrepreneurs ont plutôt bénéficié de l’expérience de leur réseau personnel ou professionnel. En particulier, l’entrepreneur A s’est basé sur l’expérience de son partenaire, l’ONG, qui connaît les besoins spécifiques du marché éthiopien, et l’entrepreneur C s’est basé sur l’expérience et le réseau de sa soeur pour concevoir son fromage destiné au marché montréalais. Dans ce sens, le capital social semble avoir une préséance sur le capital humain dans la mesure où, en l’absence du capital humain, les entrepreneurs peuvent indirectement mobiliser celui de leur réseau. D’autres études sont toutefois nécessaires pour approfondir ces constatations.

Ensuite, cette recherche est conforme à la littérature existante sur l’entrepreneuriat immigrant transnational suggérant que le transnationalisme et le double encastrement de l’entrepreneur immigré permettraient à ce dernier d’accéder à un réseau et un ensemble de ressources importantes au sein de son pays d’origine (Dalziel, 2008). Ces ressources constituent un avantage concurrentiel vis-à-vis de leurs pairs non immigrants et leur permettent d’exploiter leurs entreprises au sein de deux environnements distincts (Bagwell, 2017 ; Brzozowski, Cucculelli et Surdej, 2017 ; Colic-Peisker et Deng, 2019 ; Nkongolo-Bakenda et Chrysostome, 2020). Par rapport aux non-immigrants, les entrepreneurs immigrants possèdent des ressources humaines et des capacités sociales distinctives, telles que l’expérience internationale, les réseaux et les compétences linguistiques, qui les aident à mieux identifier et évaluer les opportunités entrepreneuriales internationales et donc à innover. Également, l’expérience internationale leur permet de posséder des niveaux plus élevés de comportement proactif, ce qui conduit à une évaluation plus favorable des opportunités d’affaires internationales (Middermann, 2020). Le lien établi avec le pays d’origine permet donc à l’entrepreneur de s’engager dans des activités économiques transnationales (Wang et Liu, 2015) et d’avoir une envergure internationale très tôt dans le cycle de vie de l’entreprise. Dès lors, leur statut d’entrepreneurs immigrants constitue ainsi un avantage concurrentiel.

Une autre particularité de cette étude est l’impact des sources de connaissances internationales sur l’activité innovante au sein du pays d’accueil. Principalement, la mobilisation de ces connaissances permet la mise en place d’innovations de produits/services, de position, de processus et de paradigme. En matière d’innovation de produits ou de services, l’ensemble des entrepreneurs interrogés avaient mis en place au moins un nouveau produit ou service à la suite des projets d’IO réalisés avec les partenaires du pays d’origine. Les entrepreneurs A, B et D avaient conçu des produits/services destinés spécifiquement à leur pays d’origine, tandis que l’entrepreneur C a conçu un produit destiné au marché montréalais. En ce qui concerne l’innovation de position, les connaissances issues du marché d’origine ont permis aux entrepreneurs de cibler des marchés marginaux et non desservis par l’offre actuelle au sein de ces marchés. Ainsi, les entrepreneurs A, B et D ont ciblé un nouveau marché étranger (pays d’origine) avec une offre spécifique, tandis que l’entrepreneur C a choisi de desservir le marché d’accueil de Montréal avec une offre de produits encore non existante au sein de ce marché. Ces résultats sont conformes à ceux qui ont souligné le rôle du capital social ou des expériences individuelles pour façonner les stratégies d’internationalisation des entreprises (Terjesen et Elam, 2009 ; Stoyanov, Woodward et Stoyanova, 2018). Par ailleurs, l’innovation de processus ou organisationnelle a été nécessaire pour l’adaptation des processus organisationnels à cette évolution d’activité. La mobilisation de connaissances du pays d’origine a également permis aux entrepreneurs et à leur équipe de développer leur créativité, de nouvelles façons de travailler et d’accroître l’apprentissage organisationnel. Enfin, le capital social et humain des entrepreneurs de leur pays d’origine leur a permis de mettre en place de nouveaux schémas mentaux, de construire de nouvelles compréhensions de leur lieu d’accueil (Tchuinou Tchouwo et Saives, 2020) et d’innover dans plusieurs éléments de leur modèle d’affaires initial. Ces résultats prolongent la recherche de Duhamel, Houssou et St-Jean (2022) en rajoutant l’innovation de position et de paradigme aux deux types d’innovation (de produit et de procédé) étudiés par les auteurs. Les résultats montrent ainsi que l’entrepreneuriat immigrant pourrait accroître la mise en place de l’ensemble de ces différentes activités innovantes pour le pays d’accueil.

Par ailleurs, les cas des entrepreneurs A, B et D montrent que les activités d’innovation mises en place ont également des retombées économiques et sociales dans le pays d’origine. Les retombées économiques se traduisent par la conception d’une technologie spécifique permettant aux microfinances de renforcer leur action auprès de populations marginalisées (entrepreneur B) ou la mise en place de kits d’irrigation pour des agriculteurs ivoiriens (entrepreneur D). Toutefois, l’expérience de l’entrepreneur A montre que les retombées de l’innovation s’observent également sur le plan social et permettent une amélioration des conditions de vie des populations du pays d’origine. En effet, l’entrepreneur A met en place une application destinée aux populations rurales en Éthiopie, qui pour le moment n’ont pas accès à des services de consultations médicales en ligne. Ces éléments confirment les recherches de Riddle, Hrivnak et Nielsen (2010) ou de Elo (2016) sur l’importance de la diaspora pour le développement des pays émergents. En particulier, nous montrons qu’à côté de la contribution économique de la diaspora très souvent soulignée par les recherches sur le sujet (Gillespie, Riddle, Sayre et Sturges, 1999 ; Cohen, 2005 ; Tung, 2008 ; Riddle, 2008), les entrepreneurs de la diaspora apportent également une contribution sociale importante dans leur pays d’origine.

À partir de ces nouvelles informations, les liens entre le pays d’origine et le pays d’accueil peuvent être illustrés par la figure 4.

Figure 4

Illustration des liens entre le pays d’origine et le pays d’accueil

Illustration des liens entre le pays d’origine et le pays d’accueil
Source : autrice

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Cette figure montre que l’expérience migratoire des entrepreneurs et, en particulier, la migration de connaissances entre les pays d’origine et d’accueil contribuent à la construction de nouveaux imaginaires sur l’entrepreneuriat immigrant. La capacité de ces entrepreneurs à entretenir un rapport dynamique et constant entre leur pays d’origine et d’accueil enrichit les perspectives sur les retombées de l’entrepreneuriat immigrant pour le développement économique et social de ces deux espaces géographiques. En s’inspirant de la démarche en trois temps proposée par Glissant (1981), les entrepreneurs immigrants entreprennent un « aller » audacieux vers d’autres horizons, cherchant des opportunités et des perspectives qui transcendent les frontières de leur pays d’origine. Dans ce départ physique, ils emmènent avec eux leur culture, leurs traditions et leurs valeurs tout en s’ouvrant à de nouvelles connaissances et compétences, de nouvelles opportunités et de nouvelles dynamiques au sein du pays d’accueil. Ce « détour » influence leurs perceptions initiales et, riches des nouvelles connaissances accumulées, ils sont capables d’innover au sein du pays d’accueil, d’explorer des modèles d’affaires avant-gardistes et de remettre en question les stéréotypes préexistants sur l’entrepreneuriat immigrant, démontrant au contraire sa contribution importante à l’économie locale du pays d’accueil. Enfin, le « retour » constitue le moment où les entrepreneurs immigrants reviennent avec des idées, des connaissances et des compétences acquises à l’étranger pour le développement économique et social de leur pays d’origine. Tout en maintenant des liens étroits avec leur pays d’accueil, ils rapportent au sein du pays d’origine de nouvelles possibilités d’amélioration des conditions de vie, des innovations technologiques et des perspectives de croissance du marché, contribuant à une vision renouvelée de ce que l’entrepreneuriat immigrant (et africain dans notre cas) peut accomplir. Ce cycle continu, « aller-détour-retour », alimente la production de nouveaux imaginaires sur l’entrepreneuriat immigrant, témoignant d’une évolution constante et d’une hybridation culturelle qui transcende les frontières géographiques. Cette dynamique favorise une vision plus nuancée et diversifiée de l’entrepreneuriat immigrant, à la fois dans le pays d’accueil et dans le pays d’origine.

Cette étude fournit des implications théoriques et pratiques intéressantes. Sur le plan théorique, ce travail montre l’existence de plusieurs sources de connaissances pertinentes issues du pays d’origine et leurs impacts sur l’activité entrepreneuriale au sein du pays d’accueil. Les résultats obtenus contribuent à la théorie autour de l’entrepreneuriat transnational en enrichissant la littérature sur les retombées du double encastrement des entrepreneurs immigrants à la fois au sein du pays d’origine et du pays d’accueil. Cette étude démontre que, en plus des retombées déjà connues énoncées par la littérature (Nkongolo-Bakenda et Chrysostome, 2020), ce double encastrement permet l’acquisition de connaissances précieuses du pays d’origine et la mise en place d’innovations de produits/services, de position, de processus ou de modèle d’affaires au sein du pays d’accueil. Réciproquement, l’expérience, les connaissances accumulées et les innovations conçues par les entrepreneurs au sein du pays d’accueil ont des retombées économiques et sociales importantes sur le pays d’origine. Dans ce sens, ce travail contribue à la littérature sur l’entrepreneuriat transnational de la diaspora en présentant la contribution des entrepreneurs de la diaspora dans l’amélioration des conditions de vie des populations. Il prolonge les recherches précédentes qui ont examiné les contributions économiques de la diaspora en termes d’envois de fonds, de création d’emplois ou de contribution à la croissance de l’industrie (Cohen, 2005 ; Tung, 2008 ; Hausmann et Nedelkoska, 2018 ; Qin, Wright et Gao, 2017) et montre que le sentiment de devoir de ces entrepreneurs vis-à-vis de leur pays d’origine les pousse également à mettre en place des innovations à vocation sociale. Ce travail souligne ainsi la pertinence de s’intéresser au moins à deux périmètres géographiques (le pays d’origine et le pays d’accueil) dans les études sur l’entrepreneuriat transnational, ces périmètres étant par essence complémentaires et processuels.

Sur le plan pratique, les résultats obtenus permettent de faire plusieurs recommandations aux entrepreneurs immigrants de première génération ainsi qu’aux institutions publiques chargées de la mise en place de programmes gouvernementaux dans ce domaine. Premièrement, les entrepreneurs immigrants de première génération devraient prendre davantage conscience de leur richesse transnationale et s’intéresser plus en profondeur aux sources de connaissances issues de leur pays d’origine. L’étude montre que les connaissances issues de leur capital social ou humain pourraient leur permettre de développer de nouveaux produits, de nouveaux marchés, de nouvelles façons de travailler ou de nouveaux cadres mentaux, tout en diminuant les risques inhérents associés à ces activités. Deuxièmement, les institutions publiques du pays d’accueil pourraient favoriser un plus grand transfert de connaissances entre le pays d’origine et le pays d’accueil en multipliant les initiatives d’accompagnement des entrepreneurs dans leur pays d’origine (missions commerciales, accompagnement à la mise en place de partenariats). Cet accompagnement aiderait les entrepreneurs à tisser de nouvelles relations dans un pays d’origine qu’ils ont souvent quitté depuis très longtemps. Troisièmement, cette étude montre comment les connaissances et l’expérience des entrepreneurs au sein du pays d’accueil sont source de retombées économiques et sociales pour le pays d’origine. Cela pourrait inciter les institutions du pays d’origine à créer un environnement favorable au retour de ces entrepreneurs pour la contribution de ces derniers et la création de la valeur au sein du pays d’origine.

Ce travail comporte plusieurs limites qui ouvrent la voie pour de nouvelles recherches sur le sujet. Déjà, les résultats sont basés sur un nombre limité de quatre répondants africains, tous masculins et basés à Montréal. Cette taille d’échantillon limitée ainsi que le contexte géographique spécifique pourraient restreindre la portée des résultats, surtout en l’absence d’une diversité sectorielle suffisante. En effet, la prédominance masculine parmi les participants ne capture qu’une partie de la réalité entrepreneuriale immigrante. Les femmes entrepreneures immigrantes peuvent avoir des expériences distinctes, des défis spécifiques et des approches uniques pour mobiliser les connaissances de leur pays d’origine. Ignorer cette dimension restreint la compréhension globale du phénomène et conduit à des conclusions spécifiques à un groupe de genre particulier. De plus, étant donné que l’étude se concentre sur des entrepreneurs africains à Montréal, elle est moins représentative de la situation d’entrepreneurs immigrants non africains et installés dans d’autres régions du Canada. Ces derniers peuvent être confrontés à des contextes économiques, sociaux et culturels différents, influençant leurs activités d’innovation. En outre, l’absence d’une diversité sectorielle limite la variété des perspectives. L’étude pourrait ainsi ne pas refléter adéquatement des nuances spécifiques à certains secteurs. Pour toutes ces raisons, des recherches futures, mobilisant un échantillon plus grand et plus diversifié en genre et en secteur, permettraient d’augmenter la portée des résultats, tout en appréhendant mieux la complexité du phénomène. De plus, les entrepreneurs immigrants ont des origines différentes et donc sont soumis à des facteurs culturels et contextuels potentiellement différents qui influencent leurs pratiques entrepreneuriales. La prise en compte du contexte dans le processus entrepreneurial est essentielle en raison de différents déterminants variant d’un contexte à un autre (Brière et Tremblay, 2017). Des études ultérieures pourraient ainsi analyser plus en profondeur les différences et les complexités inhérentes aux contextes des pays d’origine des entrepreneurs. Aussi, les entreprises retenues étaient relativement de très petite taille. Nous avons interrogé principalement le fondateur dirigeant de l’entreprise. Il pourrait donc y avoir un certain biais dans les résultats, qui portent uniquement sur les perceptions de ces entrepreneurs et les connaissances spécifiques qu’ils mobilisent dans leur pays d’origine. Un risque de biais cognitif est également présent avec la méthode d’étude de cas et la pratique d’entretiens semi-directifs dans le champ de l’entrepreneuriat, en raison de la difficulté de confronter les propos des entrepreneurs avec d’autres répondants du fait de la singularité des parcours. Des recherches mobilisant différentes méthodes de collecte de données ou impliquant différents types de répondant permettraient ainsi une plus grande triangulation des résultats. Enfin, le cas de l’entrepreneur C, qui désire faire connaître les richesses de son pays d’origine au sein du pays d’accueil, ressort comme une perspective prometteuse à explorer au sein des recherches futures. Ce cas pourrait servir de cas contrôle, offrant la possibilité de mener d’autres recherches avec un échantillon plus large afin d’analyser les variations que subissent les résultats.