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Aujourd’hui, pour les entrepreneurs, il existe différentes manières de s’armer afin de mieux comprendre les temps troublés et insaisissables dans lesquels nous vivons. Voici un ouvrage qui donne des clés de lecture du monde différentes et, à nos yeux, irremplaçables ; un livre enthousiasmant qui propose de repenser la raison d’être des entreprises, à mettre entre les mains des dirigeants, des entrepreneurs et des enseignants-chercheurs.

Cet ouvrage de la collection « Gestion et Liberté », coordonné par Annabelle Jaouen, met en lumière les principes fondamentaux d’un nouveau modèle d’entrepreneuriat centré sur les valeurs humanistes. Une équipe de 22 enseignants-chercheurs et une consultante en leadership et organisation nous invitent, à travers 12 cas réels et précis d’entreprises s’inscrivant dans cette dimension humaniste, à « analyser, comprendre [...] participer à l’installation de ce nouveau paradigme de l’entrepreneuriat » (p. 12). Ce livre cherche aussi à redéfinir les concepts clés de l’entrepreneuriat : la performance, le bien-être humain et la préservation de l’environnement.

L’introduction du livre décrit une entreprise humaniste comme « un écosystème vivant, dédié à nourrir une harmonie entre les individus, la société et la planète » (p. 17) et propose déjà des réflexions sur les principes clés de l’entrepreneuriat humaniste et essaye de conceptualiser ce modèle en décrivant trois principaux piliers de l’entrepreneuriat humaniste : une vision humaniste (selon l’auteur, le point de départ de ce modèle), une organisation efficiente (qui se base sur trois leviers : l’adhésion et l’engagement des collaborateurs, le leadership bienveillant et l’empouvoirement, une approche fondée sur la confiance permettant aux individus de prendre des décisions) et, enfin, une orientation vers les parties prenantes.

Les douze chapitres de l’oeuvre analysent les cas réels d’entreprises de différentes tailles et de divers secteurs d’activité. On peut distinguer deux parties du livre : la première, regroupant les chapitres 1 à 6, aborde des exemples d’entreprises classiques de toutes tailles issues de différents secteurs d’activité (numérique, textile, recyclage, décoration, sport, etc.) et la seconde, avec les chapitres restants, est dédiée plus spécifiquement au secteur de l’économie sociale et solidaire : sociétés coopératives de production ou sociétés coopératives et participatives, sociétés coopératives d’intérêt collectif et associations à but non lucratif.

Le livre commence par un chapitre proposé par Annabelle Jaouen et Michèle El Khoury décrivant le cas d’une entreprise bordelaise, So Style, spécialisée dans la peinture et les travaux pour les particuliers, une formidable étude de cas à soumettre à tous les jeunes entrepreneurs. Cette société a réussi à transformer la vision humaniste en actions managériales. Ce chapitre nous propose des exemples de pratiques pouvant être mises en place par les entrepreneurs et formule les préconisations à destination des entrepreneurs humanistes. Il s’agit de douze leviers d’actions potentielles, des piliers pour le management libéré. Le chapitre met aussi en évidence le rôle du dirigeant, décrit la motivation et l’environnement de travail comme les clés de l’engagement des collaborateurs.

Au chapitre suivant, Emmanuelle Reynaud, à travers l’étude de cas de Ardelaine (entreprise située en Ardèche et spécialisée dans le textile), nous propose de suivre la stratégie de résistance dans le contexte de la crise de la Covid-19. Cet article démontre que le concept humaniste pourra rendre l’entreprise résiliente, car il permet les interactions entre les valeurs, les éléments économiques, environnementaux et sociaux.

Le troisième chapitre, rédigé par Sandrine Berger-Douce, avec le cas de l’entreprise des Tissages de Charlieu, alerte l’entrepreneur sur l’impact crucial des pratiques RSE sur la capacité de résilience organisationnelle. Selon l’auteure : « les entrepreneurs seraient bien inspirés de réinventer leurs modes de fonctionnement pour privilégier davantage des actions RSE gages d’une résilience organisationnelle susceptible de garantir leur pérennité » (p. 83).

Les deux chapitres suivants s’intéressent au modèle économique humaniste, au travers des cas Patagonia et Ecomicro. Élise Bonneveux et Arthur Caré-Famchon proposent une analyse d’un modèle économique durable et humaniste de Patagonia. Le cas est très pertinent et pourra être proposé aux étudiants. Les trois préconisations issues de l’analyse, en particulier celle de l’industrie de textile, sont aussi intéressantes à soumettre aux entrepreneurs.

Le cas de la transformation du modèle économique de l’entreprise Ecomicro, appartenant au secteur du recyclage des déchets numériques et de leur reconditionnement, est décrit par Estèle Jouison et Florence Krémer. On observe comment l’entrepreneur humaniste guide la trajectoire du modèle économique de son entreprise. Les auteures mettent en évidence la manière dont les valeurs humanistes de l’entrepreneur s’expriment dans les décisions à chaque étape de la transformation.

Le sixième chapitre est dédié au développement à l’international d’un réseau de franchises humanistes. Muriel Fadairo et Véronique Favre-Bonté, à travers une étude de cas de la start-up française Simplon, nous démontrent que « l’entrepreneuriat humaniste et l’internationalisation peuvent s’enrichir mutuellement » (p. 137). Les auteures décrivent quatre séries d’avantages de l’internationalisation pour les entreprises humanistes : l’internationalisation renforce l’impact de l’entreprise humaniste (grâce à l’obtention de la dimension internationale), l’internationalisation est un levier financier et institutionnel pour l’entreprise humaniste (un chemin vers la maturité organisationnelle permettant d’accéder à de nouvelles ressources financières, de nouveaux partenariats, etc.), l’internationalisation favorise le partage des meilleures pratiques (innovation) et, enfin, l’internationalisation permet la reconnaissance de la marque (renforce la notoriété). Les auteures précisent également que l’internationalisation « offre des possibilités d’apprentissage et de connaissances acquises sur des marchés diversifiés et cela peut contribuer à la survie et performance des entreprises humanistes » (p. 135).

Dans la seconde partie de l’ouvrage, Frédérique Allard et Ketty Bravo nous proposent le cas d’Ozon, structure d’accompagnement des porteurs de projets. Cette coopérative d’activité et d’emploi (CAE) se présente comme une organisation humaniste. Les auteures décrivent certaines conditions de réalisation d’une CAE : parcours d’accompagnement intégrant l’apprentissage de la vie coopérative et un outil informatique collaboratif qui assurera l’engagement clair et la traçabilité des informations.

Philippe Pasquet et Marius Chevalier continuent les réflexions autour de la gouvernance collective dans le huitième chapitre, avec une analyse d’un tiers-lieu, le Temps de Vivre. Les auteurs accordent une forte importance, pour les coopérateurs, sur le fait d’être impliqués dans les prises de décision et dans toutes les activités de la structure.

Dans le neuvième chapitre, Agnès Paradas nous propose une analyse de Bulle, une structure « à volonté marchande, mais à philosophie humaine » (p. 174). Le cas étudié constate une forte motivation du dirigeant à mener une politique RSE et une forte proximité entre les valeurs ESS et RSE. Ces conclusions sont issues d’analyses structurées autour des critères suivants : principes généraux, gouvernance, aspects sociaux, aspects sociétaux et enfin aspects environnementaux.

Martin Cloutier et Claudia Pelletier se questionnent dans le dixième chapitre sur la transformation numérique dans une structure humaniste en analysant les défis et les enjeux traversés par un pôle économique et social au Québec.

Marie-Noëlle Albert, Nadia Lazzari Dodeler et Caroline Houle poursuivent par un questionnement pertinent : « La performance par la bienveillance est-elle possible ? » (p. 201) Les trois auteures nous proposent une illustration de l’humanisme et de l’entrepreneuriat social à travers le cas d’une structure d’accueil de personnes immigrantes, Accueil et Intégration Bas-Saint-Laurent. Selon les auteures, l’entrepreneuriat social humaniste suppose le dialogue entre performance et bienveillance, la finance et le social.

L’ouvrage se referme sur le douzième et dernier chapitre proposé par Christophe Schmitt, Raymond Bou Nader et Michaël Bénédic en présentant l’humanisme comme moteur de l’entrepreneuriat, un excellent choix pour terminer ce bel ouvrage. À travers l’étude de cas de l’entreprise Juggle, les auteurs nous proposent de placer les besoins des parties prenantes externes et internes « au centre de la réflexion entrepreneuriale afin de créer de la valeur partagée » (p. 233). L’homme a donc une place centrale, mais en harmonie avec son environnement.

Cet ouvrage apporte des connaissances très intéressantes sur les pratiques managériales de l’entrepreneuriat humaniste en France et à l’international. Il redéfinit l’approche de l’entrepreneuriat classique en accordant une place centrale à l’humanisme. La santé financière de l’entreprise est un outil au service de la qualité de vie. Les auteurs nous démontrent qu’il est essentiel de ne pas perdre de vue l’élément fondamental qui donne vie à toute entreprise : l’humain. Pour finir, nous aimerions citer Nelly Frontanau, membre fondatrice et présidente du mouvement des entrepreneurs humanistes, cheffe d’entreprise et consultante, qui a rédigé la préface de cet ouvrage : « être un entrepreneur humaniste c’est faire le choix d’être un révélateur du potentiel humain, un vecteur de forces positives et créatrices, et d’être cette pierre à l’édifice oeuvrant pour le bien-être de la planète et de ses habitants » (p. 13).