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Pratiques de loisir selon l’âge: sociabilité et/ou individualisme?Leisure Practices by Age: Sociability and/or Individualism?

Activités du temps libre et sociabilité de jeunes à la sortie de l’adolescenceLeisure activities and social aptitudes of young people moving into post-adolescenceActividades de tiempo libre y sociabilidad de los jóvenes a la salida de la adolescencia

  • Daniel Lavenu

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  • Daniel Lavenu
    (LASMAS-IdL, CNRS) MRSH,
    Université de Caen,14032 Caen cedex,
    Téléphone : (33) 02 31 56 62 03 ; télécopieur : (33) 02 31 56 62 06
    Lavenu@mrsh.unicaen.fr

Corps de l’article

Introduction

Ce travail est un élément d’une recherche longitudinale par panel sur l’insertion sociale, en France, de jeunes à la sortie du système scolaire[1]. L’évolution des sociétés contemporaines tend à complexifier la question de l’insertion des jeunes. On sait que leur accès à l’emploi est de plus en plus incertain et tardif[2], et de plus en plus dissocié de leur installation dans un logement indépendant, de leur mise en couple, de la fondation d’une nouvelle famille[3]. Qu’en est-il de leur insertion sociale ?

Le moment du passage de l’adolescence à l’âge adulte, ce « nouvel âge de la vie » comme le dit O. Galland[4], est une période cruciale dans le déroulement de la vie. C’est aussi, et peut-être surtout, une période particulièrement intéressante pour le sociologue. Là, dans un temps finalement très ramassé, sont concentrés des événements, des choix, des processus d’actualisation des orientations qui, sans être définitifs, peuvent être déterminants : le départ du foyer d’origine et l’installation dans un domicile, le choix d’une filière d’études, l’entrée dans la vie active, les expériences affectives et la recherche d’un conjoint, la mise en ménage et la décision de procréation, etc., constituent autant d’étapes concentrées sur quelques années avec une densité que l’on retrouve peu dans la suite des trajectoires personnelles.[5] 

Ce moment de la vie où se joue l’entrée dans la vie adulte est donc une période tout à fait privilégiée pour une étude longitudinale des processus de socialisation et d’insertion sociale. Sans pouvoir ici débattre du concept même d’insertion, nous l’entendrons, non comme point d’aboutissement mais, suivant J. Vincens[6], comme processus dynamique, c’est-à-dire comme succession d’états à définir et à identifier dans la complexité du cheminement d’un individu, ce qui implique, plus précisément, de prendre en compte la temporalité des relations et des activités.

Selon nous, cette question de l’insertion sociale des jeunes ne se réduit d’ailleurs pas à celle de leur intégration dans l’emploi stable et leurs trajectoires d’accès à l’emploi ne peuvent être envisagées comme indépendantes des autres mutations et engagements des jeunes.

Ainsi, les participations à diverses activités culturelles et sportives, les inscriptions dans des instances collectives tournées vers les loisirs, vers la défense d’une cause, le partage d’un intérêt commun sont des formes d’engagement qui nous intéressent particulièrement : elles sont en effet rarement abordées dans la perspective de l’analyse des processus d’insertion sociale. Ces participations offrent une image complémentaire des circulations dans l’univers social et peuvent être plus socialisantes qu’un contrat de travail précaire si l’on entend par socialisation, la fréquentation d’univers variés dans le temps et l’espace et celle des personnes auxquelles il est alors possible de se lier, autrement dit, l’insertion dans des « petits mondes » sociaux.

Notre problématique principale est en effet celle de l’ancrage et de la circulation des jeunes dans ces « petits mondes » par le biais des activités et des relations interpersonnelles. Ici, nous avons choisi de focaliser notre attention sur les activités et d’examiner comment elles témoignent, accompagnent ou favorisent cette insertion.

Certaines activités permettent en effet à l’individu de parcourir des espaces diversifiés, des distances sociales importantes, d’explorer des univers sociaux susceptibles d’accroître leur « surface sociale », leurs « ressources » en termes de « capital social ». D’autres contribuent davantage à consolider des attaches locales ou relationnelles, des inscriptions d’origine. Dans certains cas, une activité va multiplier les ouvertures de liens nouveaux, dans d’autres cas, elle restera plus fermée. De même, certains réseaux, concentrés, fermés, offrent un ancrage ferme mais limité en termes de relations et d’activités ; d’autres, dispersant les relations dans des ensembles disjoints et souvent contrastés, offrent plus d’alternatives de circulation dans la société, plus d’alternatives à l’activité. Enfin, certaines activités traversent les aléas de la vie, d’autres disparaissent quand évolue le cycle de vie.

Ces différenciations, qui sont autant de questions, semblent centrales dans les processus d’insertion sociale : sont-elles fonction de catégories d’activités, de leurs contextes ou plutôt de facteurs individuels, culturels, ou relationnels, etc. ?

Notre principale hypothèse est qu’il y a un lien étroit entre relations et activités et que ce lien est susceptible d’expliquer leur permanence réciproque dans le temps. Plus précisément ici, nous posons que la pérennité des activités dans le temps dépend de celle du réseau de relations et que le volume et la nature de ces activités évoluent avec les formes que prend la sociabilité dans cette période de transition vers l’âge adulte. Autrement dit, nous posons les activités comme analyseur des pratiques relationnelles.

Loin de vouloir réduire l’insertion sociale à la seule insertion dans un réseau de relations, nous ne négligerons pas les pratiques individuelles, solitaires qui, pour le dire rapidement, témoignent autrement de l’accès à des formes de la culture. Leur examen peut constituer une contre-épreuve de notre hypothèse principale.

Une présentation des données recueillies et de leur premier traitement donnera un état des pratiques. Quatre questions principales seront alors examinées successivement ici :

  1. Quels sont les effets des modalités de la pratique sur la conservation et le développement des activités ? Nous distinguerons plus particulièrement les pratiques formelles, insérées dans des structures ou équipements (école, clubs, etc.) et les comparerons aux pratiques informelles, non institutionnalisées, sachant que les liens qui se forment dans ces différents contextes n’ont ni la même qualité, ni la même organisation.

  2. Quels sont les effets des évolutions du cycle de vie ? Nous porterons une attention particulière à la sortie du système éducatif et à l’entrée dans le monde du travail ou le chômage dont on sait par ailleurs qu’elles induisent la recomposition des relations. Qu’en est-il alors de la structure et de la pérennité des activités ?

  3. Quel rapport entretiennent alors les relations et les activités ? En termes de capital social, le réseau étant posé comme système de ressources propre à expliquer le volume et la variété des activités, nous regarderons si les relations permettent l’émergence et la durabilité des activités ou, au contraire, si les activités sont le support des relations.

  4. Enfin, nous tenterons de vérifier les effets de la structure du réseau (qualité et multiplexité des liens, organisation en cercles sociaux) sur la pérennité des activités.

Dans la logique d’une enquête qualitative et longitudinale, il s’agit donc d’une tentative pour établir des rapports entre réseau de relations et réseau d’activités et leur évolution respective dans le temps, variable centrale pour comprendre la dynamique des activités. (Voir la note méthodologique.) Nous chercherons donc à induire des hypothèses de la description et de la comparaison des données construites, de trouver structures et régularités comme autant de pistes à explorer, en nous appuyant parfois sur la rationalité des acteurs interrogés, tout en testant nos propres hypothèses.

1. Les activités de temps libre : les données de notre panel

D’une part, des questions reconduites d’une vague à l’autre du panel permettent aux jeunes de déclarer leurs activités de loisir les plus courantes :occupations du temps libre, loisirs, participations périscolaires, associatives, etc. Ce sont les activités déclarée ;, elles peuvent être solitaires ou non.

tableau: tableau pleine grandeur

[7]

D’autre part, nous leur demandons quelles activités ils pratiquent avec chacune des personnes qui ont de l’importance dans leur réseau de relations[8] : ce sont les activités partagées. Ces dernières reprennent en partie les activités déclarées mais vont en faire apparaître d’autres. Ainsi, « aller voir un copain » est une activité déclarée qui n’est pas citée comme partagée mais « bavarder chez l’un ou chez l’autre autour d’un café » n’est cité que dans les activités partagées ; peut aussi s’ajouter là le fait de « travailler » (ou faire des études) avec un collègue distingué des autres, activité qui peut être unique.

Les activités citées par les jeunes dans notre panel ne constituent pas à proprement parler un inventaire exhaustif de leurs loisirs ; elles renvoient plutôt à l’image qu’ils veulent donner d’eux en tant qu’acteurs de leurs loisirs et de leur réseau de relations. Ainsi, les jeunes ont parfois déclaré des activités pourtant déjà abandonnées[9], ce qui a pour conséquence notable que leurs réponses sont difficilement comparables avec les données statistiques d’autres enquêtes sur les pratiques culturelles des jeunes. Au reste, rares sont les enquêtes qui portent sur la même tranche d’âge que la nôtre (Régine Boyer[10] ) ou qui centrent leur analyse sur celle-ci (Frédérique Patureau[11], Michel Bozon[12] ou Michel Guy[13]) et les principales données disponibles sur les pratiques de loisir en France proviennent de la série d’enquêtes Pratiques culturelles des français[14].

Nous retrouvons cependant dans notre panel les grandes tendances de cette « culture jeune » en France et nous pouvons faire nôtre cette conclusion de Pierre Mayol[15] : « L’homogénéité culturelle des jeunes ne va pas de soi... c’est la diversité qui est la règle » selon le genre, l’origine sociale, la formation, etc. Cette diversité, nous semble-t-il, a d’autant plus de chances d’apparaître qu’un questionnement ouvert comme le nôtre[16], qui fait parler de l’activité, amenuise le biais des réponses déclaratives propres aux enquêtes par questionnaire. Notre projet ne vise pas d’ailleurs à contribuer à une meilleure connaissance des pratiques culturelles mais bien à voir en quoi ces pratiques sont signes et / ou facteurs d’insertion et de socialisation, ce pourquoi nous nous intéressons aussi aux pratiques perdues.

Il est alors possible, dans ce sens, de catégoriser ces activités et d’examiner leur évolution dans la durée.

1.1. La catégorisation des activités

1.1.1. Nature des activités : catégories et types

Ces activités ont été regroupées dans des catégories empiriques qui ne relèvent pas d’une nomenclature constituée mais qui, dans la logique de nos hypothèses, prennent en compte la nature de l’activité (sportive, artistique, associative, culturelle, etc.), son mode de socialisation (activité socialisée vs solitaire ; collective vs individuelle), son inscription institutionnelle (activité de club ou de rue, familiale, etc.)[17].

Il s’agit donc d’une combinaison de critères intrinsèques à l’activité et aux modalités de sa pratique qui ne prétend pas construire une taxonomie des activités et par suite, là encore, ne vise pas à la comparaison avec d’autres données d’enquête en France, leur cadre culturel spécifique, et, a fortiori, avec des données internationales.

1.1.2. Place de l’activité dans le réseau de relations

Les activités vont de la pratique individuelle – lecture, piscine, etc. – à la démultiplication des univers relationnels. Ces univers relationnels peuvent être disjoints, chaque partie se limitant à une activité unique mais, parfois, des personnes peuvent circuler avec ego dans des univers variés, avec des activités de différentes natures. Comment s’organisent réseau et activités ? Cinq modalités peuvent être distinguées :

  1. L’activité individuelle solitaire ;

  2. Le lien sans activité : un réseau ne nécessite pas a priori pour exister une activité autre que la simple rencontre des personnes qui le composent. Certains, surtout des filles de milieu modeste, se contentent du simple plaisir de cette rencontre et d’échanges verbaux autour d’un café.

  3. L’activité spécifique d’un seul lien (tous deux dits ici spécialisés) ;

  4. L’activité spécialisée d’un groupe (c’est typiquement le cas d’une équipe sportive qui constitue alors un cercle social dont le ressort commun est l’activité) ;

  5. Les activités partagées avec plusieurs copains ou amis. Ceux-ci peuvent se disperser avec la personne interrogée dans plusieurs groupes et / ou multiplier les activités. Ce sont alors des liens multiplexes qui circulent dans plusieurs univers ; cette multiplexité des liens peut être pensée comme une source d’enrichissement personnel, comme une ressource en termes de capital social, dans la mesure où elle peut ouvrir à la rencontre de personnes nouvelles et à de nouveaux « petits mondes ».

  6. Parfois, toutes ces personnes peuvent aussi s’organiser dans un cercle. Un cercle social est un ensemble de personnes réunies par un « ressort commun »[18] qui peut être la pratique de une ou de multiples activités.

Chez nos sujets, nous avons rencontré des combinaisons de ces divers rapports entre l’activité et le réseau de relations personnelles. Ainsi, dans ce panel, près de la moitié des activités, hors les pratiques solitaires, peuvent être considérées comme spécialisées, un quart se mènent avec un ou plusieurs liens multiplexes. Un cinquième seulement de ces liens sont organisés en cercles autour d’une activité au moins.

1.1.3. Temporalité des activités

Certaines activités citées en vague 1 ont été délaissées entre les deux vagues (non citées en vague 2) et d’autres, nous l’avons dit, ont été explicitement citées comme abandonnées[19]. à ces activités perdues s’ajoutent les activités poursuivies dans la durée et les activités nouvelles apparues entre les deux vagues.

Examinons alors les grandes tendances observées dans notre cohorte sur la totalité des activités citées.

1.2. Les activités aux deux vagues du panel

Toutes activités confondues, le phénomène le plus massif qui apparaît dans cette image d’ensemble (graphique 1), c’est la place de l’activité sportive, individuelle (sports de tapis, arts martiaux, etc.) ou collective, et des loisirs sportifs en salle ou de plein air (danse, exercices corporels, jogging, vélo, etc.).

Globalement, les deux tiers des activités relèvent d’une pratique régulière, les autres sont saisonnières ou plus occasionnelles. On peut rapidement signaler quelques différenciations.

Graphique 1

Activités comparables déclarées aux deux vagues du panel

Activités comparables déclarées aux deux vagues du panel

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1.2.1. Des différenciations selon le genre

On observe aussi sans surprise, dans notre cohorte, des phénomènes déjà connus[20] : le sport, spécialement le sport collectif, ainsi que les pratiques musicales sont l’apanage des hommes, les femmes vont plus se balader, fréquentent plus le cinéma et les expositions, regardent plus la « télé » et citent plus souvent des activités en rapport avec la vie quotidienne.

En revanche, il n’y a pas ici de grandes différences selon le sexe pour la pratique informelle des sports de loisir (piscine, VTT, etc.), ni pour l’écoute de musique enregistrée.

1.2.2. Des différenciations selon l’origine culturelle des jeunes

Les bacheliers sont les plus actifs (plus de 6 activités en moyenne par personne), mais on doit noter, entre bacheliers ES, des écarts importants (de 3 à 24 activités). Les stagiaires se situent, quant à eux, sur une plage d’activités plus réduite (4,35 en moyenne) et c’est chez eux que l’érosion des sports collectifs est la plus sensible et que la part des ballades (solitaires) et des loisirs de la vie quotidienne va s’accroître.

À l’exception de la pratique musicale qui tend même à s’équilibrer dans nos trois populations, ces clivages culturels se perpétuent mais se transforment à la vague 2 quand on regarde la situation des jeunes face à l’emploi ou aux études. On note d’abord que ce sont les étudiants (tous bac ES à l’origine) qui vont le plus au cinéma et aux concerts. (Il y a probablement là un phénomène culturel cumulatif lié à la filière de formation, celle-ci impliquant l’origine sociale[21].)

Il apparaît aussi que ce ne sont plus les mêmes qui se consacrent aux loisirs de la vie quotidienne (cuisine, bricolage, etc.) : ce sont plutôt les moins favorisés qui s’y trouvent limités, les inactifs et demandeurs d’emploi. Si les bac ES étaient concernés en vague 1, les étudiants qui viennent tous de cette filière ne semblent plus avoir cette préoccupation en vague 2.

On perçoit donc l’effet de facteurs sociaux et culturels sur les pratiques mais aussi une évolution dans le temps du niveau et de la nature des activités.

1.2.3. Variation des activités déclarées dans la durée : le reflux de l’activité sportive

Le volume global des activités déclarées au moment de l’enquête – autrement dit, les pratiques de loisir – baisse environ d’un sixième d’une vague à l’autre (graphique 2). Ce rétrécissement du volume d’activités touche d’abord les pratiques sportives : le tiers de ces activités sont perdues. Dans la mesure où le sport occupait une grande place dans la vie des jeunes, cette déperdition peut impressionner, mais elle est conforme aux données d’enquêtes françaises les plus récentes.

Ce fort mouvement de repli de l’activité sportive, commencé à la date de la première enquête (abandons déclarés), s’est poursuivi entre les deux vagues : les sports individuels constituent la plus grande partie de ces abandons (près de 40 %), ce qui conforte déjà l’hypothèse d’un lien entre pratique relationnelle et pratique d’une activité.

Graphique 2

Évolution des activités aux deux premières vagues du panel

Évolution des activités aux deux premières vagues du panel

SpL : Sports de loisir informels

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Ce sont ensuite les sports collectifs et, plus précisément, la moitié des pratiques de club qui sont abandonnées, qu’il s’agisse de pratiques individuelles ou collectives, et cet abandon des structures se fait sans transfert vers de l’activité informelle. Ainsi, par exemple, le football reçoit très peu de nouveaux pratiquants et le football de rue a pratiquement disparu à la seconde vague.

S’agissant des activités extra-sportives, on observe que l’écoute de musique enregistrée ne garde que quelques fidèles (des bacheliers ES) mais reçoit de nouveaux adeptes. On notera la relative déshérence de la télévision (il s’agit souvent du visionnement de cassettes vidéo) au profit sans doute de la meilleure fréquentation du cinéma et, dans le registre culturel, la petite apparition en vague 2 de la fréquentation des institutions culturelles (théâtre, danse, expositions).

Dans le secteur associatif, il y a une circulation rapide dans les associations ordinaires alors que les engagements sociaux et humanitaires se conservent le plus souvent.

Ce sont les loisirs plus ou moins sportifs, sports d’extérieur (vélo, VTT, footing, marche, etc.) et activités de plein air (notamment les balades), qui se conservent un peu mieux et accueillent de nouveaux pratiquants. Plus individualisés, plus autonomes sans doute, ils résistent mieux à l’érosion des activités sportives et suscitent de nouveaux adeptes, probablement parce que leur pratique est moins exigeante, demande moins d’organisation de son temps et de ses ressources, nécessite moins de coparticipants et en appelle moins à un réseau de relations en cours de restructuration à ce moment de la vie de ces jeunes.

Avant d’examiner ces hypothèses, nous allons tenter de voir si les modalités et le contexte de la pratique influencent ces évolutions dans le temps.

2. Les modalités de la pratique et la pérennité des activités

Pour vérifier le poids de l’enracinement institutionnel et du contexte de l’activité, quatre modalités principales de pratiques ont été distinguées dans le tableau 1. On y lit d’abord que les abandons concernent principalement les activités pratiquées dans un cadre formel (école, club de l’enfance). Tout semble se passer comme si la réorganisation de l’activité, sportive notamment, touchait d’abord les activités dans les cadres institutionnels : peu sont poursuivies (15,8 %), peu sont nouvelles (13,8 %).

Tableau 1

Les activités dans la durée selon les modalités de leur pratique

Les activités dans la durée selon les modalités de leur pratique

Note : Les % en colonne sont en italique.

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Ceci nous conduit à revenir à la spécificité des relations dans les cadres formels : nous avions montré ailleurs, d’une part, que peu de liens se tissaient là et, d’autre part, que les jeunes n’étaient pas vraiment accrochés à ce type de cercles composés le plus souvent de liens faibles[22]. Quand la pratique est formalisée, elle l’est le plus souvent avec des liens faibles et non multiplexes, elle ne s’entretient donc pas autour de liens plus forts ou amicaux[23]. L’activité prime là sur les relations et les cercles qui se sont constitués dans ces contextes sont aussi perdus.

Les activités familiales, autres pratiques instituées, sont, quant à elles, délaissées entre les deux vagues. Il en va de même des autres pratiques non solitaires. On peut voir là un effet de l’avancée en âge mais sans doute aussi, notamment, celui des décohabitations de chez les parents pour les études, le travail, ou pour s’installer en autonomie, en couple ou non.

Nous allons donc vérifier si l’évolution du cycle de vie fait intervenir ses effets propres dans la déperdition ou la capitalisation d’activités, d’autant que le tableau 1, dont le Chi2 est significatif, montre tout aussi clairement que les activités pérennes et nouvelles en vague 2 sont solitaires une fois sur deux.

3. Les effets des transformations du cycle de vie

On sait que dans une vie, les grands changements ont le plus souvent des conséquences directes sur la structure du réseau de relations. Il en va ainsi des activités.

3.1. La sortie du lycée et ses effets

Pour un enfant, le changement d’école fait partie de ces ruptures du cycle de vie, mais la sortie du lycée est un événement plus important encore, c’est, comme le montrent toutes les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français[24], à cette étape que se situent la majorité des abandons d’activités. Le réseau relationnel subit dans le même temps une déperdition aussi importante même si, en quittant le système scolaire pour la vie étudiante ou le marché du travail, on conserve parfois des amis dont on dira qu’ils « sont de longue date », parfois des activités auxquelles on a été initié à l’école et auxquelles on tient.

Ainsi, les lycéens ES et Pro vont citer, en moyenne, près de deux activités de moins (soit 30 %) d’une vague à l’autre. Cela touche toutes les pratiques instituées : activités du foyer socio-éducatif, sports scolaires, etc., par effet mécanique de la sortie de l’institution, mais aussi les activités structurées à côté du temps scolaire (clubs sportifs, etc.). La moitié des lycéens ES, devenus étudiants, seront pourtant ceux qui perdent le moins d’activités, ce qui est conforme aux observations habituelles, moins que ceux qui vont prendre un emploi.

3.2. L’entrée dans la vie professionnelle

On sait que l’entrée dans l’emploi, surtout si elle s’accompagne d’une mobilité géographique, a des effets immédiats sur la composition du réseau de relations. Pourtant, dans ce panel, si le nombre de liens faibles baisse significativement, la taille moyenne du réseau de liens forts ne se réduit pas, – elle passe de 20 à 22 relations – parce que ce réseau se renouvelle. Qu’en est-il alors des activités du temps libre ?

Dans ce panel, ce sont ceux qui ont pris un emploi qui réduisent le plus leur nombre d’activités (2,8 en moyenne, soit une chute de plus de 40 %). Les inactifs, presque tous anciens stagiaires, qui étaient déjà sortis de l’école au moment de la vague 1, ne perdent pas plus d’activités que les étudiants (deux), mais c’est aussi qu’ils avaient déjà peu à perdre. Chercheurs d’emploi, presque tous bacheliers des deux filières, et stagiaires réduisent d’environ 45 % leur activité.

Si le manque de temps est souvent la première raison invoquée pour expliquer l’abandon d’une activité, pour certains, c’est l’idée même de temps libre qui a perdu tout son sens, comme le montre Alexis, (St., 23 ans)[25] :

Il est très réduit en fait mon temps libre en ce moment, sinon qu’est-ce que tu veux faire quand tu es au chômage, que tu as envoyé plein de C.V. et que tu es déçu car tu n’as pas deux réponses, même négatives. Avant 93, quand j’avais du temps libre, j’allais à la piscine.... Donc maintenant, l’année dernière, je prenais mon vélo, j’allais faire des tours, cette année je vais au bowling, voir des copains et des copines, mais j’essaie de restreindre aussi.

En effet, est-ce bien du temps libre que ce temps inoccupé ? Pour Alexis, sans ressources, il s’est alors réduit à peu de choses, avec peu d’activités.

Pour les bacheliers ES, distinguer temps libre et temps de loisirs est de peu d’intérêt : il s’agit toujours du temps non scolaire et parfois du temps familial libéré. Pour les bacheliers professionnels (ainsi que, plus tard, certains étudiants), en moyenne plus âgés, qui cumulent souvent un petit boulot avec leur scolarité et parfois les contraintes du foyer, le temps libre, c’est ce qui reste du temps non contraint, c’est déjà un temps d’adulte pour certains. Roger Sue[26], notamment, a bien montré que la représentation du temps libre et de son emploi déborde largement celle du temps des loisirs et que les deux concepts ne sauraient être confondus. Cela vaut pleinement pour les bacheliers professionnels entrant sur le marché du travail : ils resteront aussi actifs que les bacheliers ES mais transformeront leurs pratiques en combinant alors les activités de loisir (sport, cinéma, restaurant, etc.) et des activités de temps libre comme les ballades ou les activités liées à la vie domestique (shopping, bricolage, cuisine, etc.).

On peut aussi voir là un signe de cette installation dans l’inactivité qui accompagne l’inactivité professionnelle chez les chômeurs de longue durée[27], certaines stagiaires finissent même par se replier sur leur foyer.

Par contraste, ceux qui ont un emploi gardent un niveau moyen d’activité de temps libre supérieur aux inactifs, même s’il n’égale pas celui des étudiants. Les actifs maintiennent une moyenne de 3,9 activités par personne, elle tombe à 3 pour les chômeurs et à 2,5 pour les inactifs alors qu’elle atteint 4,2 activités par étudiant. Il n’est pas indifférent de noter que ceux qui ont un emploi étaient déjà les plus actifs en vague 1, plus déjà que ceux qui poursuivent des études (6,7 contre 6,2 activités par personne).

Tout semble se passer comme s’il y avait un processus d’accumulation des modes d’occupation du temps éveillé : ceux qui ont un emploi, même d’étudiant, préservent mieux leurs activités. Or, on sait que ce qui distingue aujourd’hui ceux qui ont un système de ressources des autres, c’est tout autant la question de l’activité sur le marché du travail que celle de l’activité dans le temps non contraint[28].

C’est ce qui nous a conduit, dans la problématique plus générale de notre recherche, à donner toute leur importance à ces activités dans les processus d’insertion des jeunes, sachant que le réseau de relations subit dans le même temps un resserrement sur les liens forts. Il s’agit alors d’examiner les rapports entre la composition du réseau de relations et la pratique d’activités dans la durée sous l’hypothèse que l’organisation du réseau, la structure des relations, atténuent vs accentuent ces effets du cycle de vie.

4. Les rapports entre le réseau de relations et les activités

Notre hypothèse principale est celle d’une interdépendance des réseaux de relations et des activités. Réciproquement, cela suppose aussi l’examen de l’hypothèse de leur indépendance. Cette interdépendance apparaît clairement pour les activités anciennes.

4.1. L’interdépendance historique de l’activité et du réseau relationnel

On peut penser que le volume et la nature des activités dépendent des initiations et des apprentissages de l’enfance et de ses univers de socialisation : la famille, l’école, les équipements sociaux de voisinage, les logiques de quartier ou de village, sans oublier les amis d’enfance.

Sans tester ici cette hypothèse, nous observons que ces activités enracinées dans l’enfance sont le plus souvent en interdépendance avec le réseau relationnel. Cela vaut pour les activités familiales et plus encore pour les pratiques « résidentielles » de l’enfance qui montrent bien que la qualité et le maintien des relations sont en symbiose avec une activité partagée. Ces pratiques enracinées laissent parfois des traces durables[29]. Parmi celles-ci, l’activité la plus citée est « le foot » qui existe à peu près dans tous les villages : activité sans concurrence et de grande proximité, elle fait partie intégrante d’une culture locale dont l’accrochage devient « naturel » : « Quand j’étais gamin, je jouais au foot. Forcément, tous mes copains tournaient autour du foot, j’étais à fond dedans. Tous mes potes je les retrouvais au foot, à l’école », nous dit Jean (ES, 19 ans). Forcément ! On retrouve là « [...] cette communauté villageoise [où] les différents cercles de connaissances se recouvrent largement... une société d’interconnaissance où le voisin est aussi le parent, l’ami, le collègue de travail, etc.[30]. » Ainsi, depuis son enfance, football, copains et famille constituent un univers symbiotique pour Etienne (Pro, 20 ans), avec des parents ouvriers qui le suivent quand il joue, un réseau de copains de village, d’école et de foot où se construit un noyau de liens affectifs forts.

Ici, l’activité représente la permanence dans le temps et, quand le cycle de vie de chacun le conduit ailleurs, il y a toujours un moment où il peut retrouver cet univers, ne serait-ce qu’en allant voir jouer les copains restés au club. Ce qui est assuré là, c’est autant le besoin d’une activité que la qualité des liens qui s’y sont noués, même s’ils ne sortent pas du stade : « C’est la sympathie »qui constitue alors le vrai ressort commun de ce cercle et l’idée de ne plus en faire partie pose problème :

« ça m’embêterait, parce qu’on a des liens et ça fait quelques années qu’on joue ensemble, j’ai essayé de partir, mais je suis revenu. »

Tout ce petit monde se retrouve donc naturellement pour des soirées et des repas et l’on n’est pas surpris que, trois ans plus tard, cet usage culturel se perpétue dans la famille de la compagne d’étienne, ni que sa soeur épouse l’un des copains du cercle. Serge (Pro, 19 ans) résume bien cette symbiose des univers dont il est parfois difficile de discerner les priorités : « Je les connaissais tous avant de faire du foot, que j’ai commencé à 11 ans, c’est tous des amis d’enfance..., ça fait une dizaine au minimum... C’est le groupe du foot, c’est mon enfance, je connais leurs familles.. Un peu tout [les relie] : l’amitié d’enfance, le foot, on connaît la famille de chacun. »

C’est là un ancrage typique des milieux populaires qui se conserve dans le temps, dépassant le seul goût du football en soi. Au reste, quand le sport collectif se conserve dans le temps, il le doit souvent à sa place dans un réseau relationnel historique où se fait la fusion de l’activité et du réseau.

Au sein de ce couple réseau-activité, chacun occupe une place acceptée par le groupe et y construit un morceau de son identité personnelle, tout en apportant sa contribution à celle du club. Denis (ES, 18 ans) nous l’a bien montré avec son club de tennis de table : il a grandi avec son club de tennis de table, il fait partie de l’histoire du club et il y est reconnu comme tel. L’image du club et l’image de soi se recoupent dans une belle histoire où le plaisir a pu garder tant de place qu’il fonde son « esprit de club ». Le club, devenu sa seconde famille, reste un lieu de construction identitaire.

C’est le plus gros club de la région. Le club est champion d’Europe. Moi, j’ai quasiment fait l’ouverture. Maintenant, quand l’équipe première joue, elle joue au Palais des Sports, et il y a 2 000 personnes... Il y en a qui ont moins l’esprit de club. Moi, c’est une deuxième famille, au-delà de mon groupe... Déjà, même avant d’être dans ce groupe, le club était très important parce que c’est ton club, tu fais des compétitions, tu appartiens à quelque chose, les autres joueurs des autres clubs appartiennent à quelque chose d’autre. Tu as le sentiment d’appartenir à quelque chose.

Alors, l’activité favorise-t-elle l’accès à de nouveaux liens et / ou à de nouvelles activités ? Plus généralement, en quoi constitue-t-elle un facteur d’insertion sociale par la multiplication des occasions d’accès à de nouveaux espaces et temps sociaux, qu’il s’agisse de relations ou de lieux publics ou privés ?

4.2. L’activité comme condition d’ouverture ou de maintien des relations

François (St, 22) est sans doute celui qui exprime le mieux la nécessité de l’interdépendance des activités et des relations. Selon lui, une relation qui ne se poursuit pas dans la pratique commune d’une activité ne saurait s’installer. Plusieurs de ses relations sont nées de rencontres fortuites à l’université ou dans un bar, mais elles se poursuivent toujours dans une activité, cela va des échecs au marathon.

Maintenant quand je discute avec les gens, c’est parce que je n’ai pas trop le choix, mais je préfèrerais faire du sport, des activités. Je veux bien parler, mais à un moment, il faut bien faire quelque chose pour qu’il se crée un lien. S’il n’y a rien, c’est du bla-bla.

La musique, quand on aime ça, on en fait, peut-être mal, mais on en fait, mais il ne faut pas rester frustré toute sa vie. C’est comme le côté sport : si on aime, on le fait, il n’y a pas de demi-mesure...A un moment, il faut passer le cap, et quelqu’un qui n’est pas capable de passer le cap, ça ne m’intéresse pas, surtout s’il en parle tout le temps, c’est encore pire !

Cette activité relationnelle conditionne la taille et la variété de son réseau et, par suite, des activités que celui-ci va générer et, pour François, la pratique de toutes ces activités ne lui a pas seulement ouvert des « petits mondes », mais un horizon pour sa vie, ponctuée par une insertion sur le marché du travail : il fait en effet apparaître que, s’il n’avait pas cultivé ce double système, il n’aurait pas trouvé les ressources relationnelles qui lui ont permis une insertion dans la vie active au prix d’une expatriation : « Le karaté, c’est une révélation. Si je n’avais pas fait de karaté, je ne serais jamais allé travailler en Norvège, je me serais peut-être engourdi, je serais encore chez mes parents. »

On notera que peu de ses relations sont organisées en cercles sociaux, ses activités ne semblent en effet partagées qu’avec une relation à la fois. C’est peut-être ce qui permet de comprendre leur conservation dans la durée : elles dépendent moins des autres que de sa propre détermination. Des jeunes du panel, il est celui qui maintient, d’une vague à l’autre, le plus grand nombre de ses d’activités (sept), malgré son départ à l’étranger mais en renouvelant son réseau par le biais de ses activités.

Ainsi, même si l’activité partagée conditionne la survie et le développement du réseau de relations ou à tout le moins permet des rapprochements, au bout du compte le plus important reste la relation. Fleur (ES, 18 ans) exprime d’ailleurs que le noeud n’est pas indépendant d’autres caractéristiques, indicibles parfois, de la relation : « C’est de la relation sur quelque chose qui nous tient à coeur. Mais ouais, il y a quelque chose au niveau de la relation. Enfin, pour moi, personnellement, faut qu’y ait quelque chose qui m’accroche. »

Même François finit par dire qu’au final, s’il fait de la boxe, c’est plus « Pour être avec David » que pour faire de la boxe !

« Le fait d’avoir une activité, de rencontrer quelqu’un, on s’aperçoit, quand on quitte l’activité, qu’on peut faire autre chose avec cette personne. L’activité devient presque un prétexte, une occasion. »

L’activité permet que le lien s’effectue et en permet parfois la genèse.

4.3. L’activité génératrice de relations

L’enchaînement quasi instantané de la création de liens et d’activités n’est pas toujours aussi rapide que chez François : parfois, c’est grâce à la rencontre dans une activité que des connaissances anciennes vont enfin tisser un lien réel, même s’il ne s’effectue que dans ce temps partagé. Ainsi, Samuel (ES, 19 ans) voyait déjà Jérôme en classe et dans le quartier, mais c’est dans un groupe de randonneurs qu’ils ont vraiment fait connaissance : « Je me suis retrouvé en quatrième avec Jérôme et je commençais dans le groupe de rando, mais c’est le hasard : il était dans ma classe et je l’ai retrouvé au groupe de rando alors que, dans la classe, on ne se parlait pas. On a sympathisé ! Au niveau de la classe, moi, je connaissais personne, donc ça m’a fait quelqu’un !. »

Pour Mathilde (Pro, 20 ans), très sportive, c’est la découverte d’un goût commun pour la peinture et la visite des expositions qui a constitué le déclic d’une relation amicale avec une vague connaissance : « ...mais finalement ce qui nous a beaucoup rapprochées, c’est la peinture, l’art, parce qu’en fait, il y a trois ans, j’ai découvert qu’elle adorait la peinture et j’adorais la peinture donc ça nous a rapprochées... Il n’y a qu’avec elle que je vais voir des expositions parce qu’il n’y a qu’elle qui aime, donc... (rire). »

Peut-on alors trouver une meilleure expression de l’importance que prend l’activité partagée que celle qu’en donne Serge (ES, 20 ans) ? : « On fait du sport ensemble, c’est un peu plus que de l’amitié. »

Cependant, si toute activité peut renforcer des liens existants ou faire rencontrer de nouvelles personnes, elle ne n’engendre pas toujours des relations personnelles : parfois la relation prime sur l’activité, parfois, seule compte l’activité, leurs contextes sont alors différents.

4.4. L’activité non génératrice de relations

4.4.1. Le primat de la relation

À notre première rencontre avec les jeunes, nous avions pu constater l’étendue et la solidité des réseaux d’amitiés anciennes, d’enfance le plus souvent, nous en avons donné un exemple avec le « foot » et nous retrouvons là ce que maints sociologues ont pu observer[31]. Avec ces amis de longue date ont pu se négocier des changements d’activité, mais l’ouverture et la conservation du lien ne s’appuient pas nécessairement sur le partage d’une activité. Mathilde résume assez bien ce que l’on a souvent rencontré dans les entretiens : « [...], mais j’ai rarement rencontré des gens à partir des activités, je les connaissais avant. »

De même, dit Julien (ES, 18 ans) qui va jusqu’à rejeter toute idée utilitaire dans ses activités :

« Quand je fais du vélo, c’est avec des personnes que je connais d’avant. Je ne fais pas du vélo pour après avoir une relation. C’est parce qu’on se connaît qu’on fait du vélo ensemble. »

Il s’agit là d’une activité en quelque sorte fermée sur elle-même ; Julien ne cherche pas et n’a pas besoin de développer son réseau de relations pour la pratiquer, tout au plus ces liens préalables peuvent-ils susciter ou accompagner l’activité et, dans la durée, cela deviendra l’une de ces pratiques solitaires sur lesquelles nous reviendrons.

4.4.2. Le primat de l’activité

En effet, le même Julien montre aussi, dans une formulation assez courante, que pour nombre de jeunes, et pour certaines activités, la rencontre avec les autres passe après le besoin d’activité : « Je connaissais tout le monde au club, mais c’était juste parce qu’on faisait de l’aïkido ensemble. »

Émeline dit aussi : « Ça m’ennuierait de ne plus faire de théâtre mais pas de ne plus faire partie de ce groupe-là. »

Et Pascal va jusqu’à dire : « En fin de compte, les gens avec qui on joue sur le terrain, on ne les connaît pas. »

On retrouve là, presque toujours, des activités menées dans des cercles institutionnels (lycée, club). Nous avons déjà dit que ces cercles institutionnels ne comportent le plus souvent que des liens faibles ou de simples connaissances, souvent vues uniquement comme coparticipants qu’on ne rencontre pas autrement ni ailleurs, Pascal et Émeline en donnent de bons exemples. Ces cercles n’engendrent ni relations, ni activités nouvelles. L’activité semble se suffire à elle-même ; elle n’induit pas de liens nouveaux, le plaisir personnel de l’activité primant sur l’ouverture de relations.

Dans le domaine sportif, on peut aussi ajouter que la pratique des sports collectifs en club, notamment si elle est très orientée sur la compétition, ne suscite, dans notre panel, que peu de liens forts. Le plus souvent, ne sont cités là que des liens faibles et des cercles auxquels on tient plus pour l’activité que pour les liens qui peuvent s’y créer[32]. C’est d’ailleurs dans cette atmosphère de compétition, malgré l’apparence de convivialité affichée dans le club, que Fabienne (Pro, 20 ans) a subi ses plus gros revers relationnels, au sein même de son équipe :

J’ai eu un accident de hand au mois de janvier, une entorse vrillée, donc j’ai été plâtrée pendant trois semaines, et puis quand vous arrivez pour aller voir vos copines jouer leur match et puis qu’il y en a que deux ou trois qui viennent vous dire bonjour, et que les autres elles passent à côté de vous comme si vous étiez pas là, bon ben ça fait... Donc moi j’ai pas trop accepté, quoi. Donc, j’ai dit maintenant c’est terminé !.

Gaël (ES, 18 ans) a aussi abandonné le foot en club après des déceptions qu’il n’explicite pas plus : « Avant dix ans en foot, j’ai fait le championnat de France, j’ai été entraîneur, mais le milieu m’a dégoûté. Maintenant, je fais ça pour le plaisir. »

En définitive, Samuel exprime là la posture la plus courante : s’il pense que le fait de partager une activité joue un rôle dans les relations avec les autres, pour lui, c’est surtout l’activité qui compte et la relation vient un peu après, même s’il peut arriver qu’elle compte parfois :

Je pense que c’est l’activité qui joue. Avec Suzie, je ne pensais pas, mais c’est l’activité qui m’a plu, ce n’est pas pour Suzie que j’ai fait de la danse. La rando, ce n’est pas parce que j’étais avec Alain que j’ai continué. Si ça ne m’avait pas plu, je n’y serais pas allé, même si on y va pour se voir.

On voit là que l’activité reste la préoccupation première, même si la relation peut parfois y pousser. Ainsi, au total, près de 7 activités non solitaires sur 10 n’ouvrent sur aucune relation nouvelle et cette tendance va s’accentuer dans le temps et contribuer à la transformation des activités vers des pratiques plus individuelles, plus solitaires.

4.5. Les activités nouvelles

Le phénomène le plus remarquable, d’une vague à l’autre, est en effet la montée des activités solitaires. Peu ont été abandonnées et la moitié d’entre elles ont été poursuivies. De surcroît, les deux tiers des activités créées entre les deux vagues sont des activités solitaires alors qu’elles ne représentaient que le tiers des activités en vague 1.

Ces conclusions doivent cependant être modulées selon l’origine culturelle de nos trois populations. Les bac ES renouvellent plus que les autres leurs activités : ils en délaissent 3,8 et en créent 2,6 en moyenne par personne (et même 3 s’ils deviennent étudiants) ; les stagiaires restent en deçà, ce qui est aussi un effet mécanique de leur plus faible stock initial d’activités. Le clivage social qui s’opère sur le volume mais aussi sur la structure et la nature des activités, comme le montrent les enquêtes Pratiques culturelles des Français[33], touche directement ces jeunes là.

On retrouve d’ailleurs là le phénomène d’accumulation de capital : les bac ES disposent toujours du plus important volume d’activités, ils changent d’activités et en créent plus que les autres. Les bac Pro parviennent, quant à eux, à maintenir plus qu’à recréer, à côté de leur activité professionnelle, un stock initial d’activités de temps libre presque aussi important que celui des bac ES.

4.6. Vers une sociabilité de jeune adulte : les activités partagées

Notre hypothèse d’interaction entre le réseau de relations et les activités nous a conduit à demander aux jeunes de distinguer leurs liens forts des liens faibles et de préciser l’origine, le ressort et, pour ce qui nous concerne ici, les activités partagées avec ce lien fort.

On retrouve là certaines des activités déclarées, mais aussi celles que l’on partage avec ses copains dans son temps libre sans les considérer comme une activité de loisir personnelle. Nous les appellerons les activités partagées. Leur examen fait alors apparaître un véritable bouleversement dans la gestion des liens et des activités dans la durée (graphique 3).

Graphique 3

Activités partagées avec des liens forts

Activités partagées avec des liens forts

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En vague 1, l’activité sportive représente 60 % des activités partagées, en vague 2 ce rapport tombe à 5 % et ne concerne que 9 % des liens forts, familiaux ou non. A-t-on perdu des activités et des partenaires ? Ou au contraire a-t-on perdu des amis et avec eux l’activité qu’on partageait ? Ou a-t-on plutôt réaménagé réseau relationnel et activités ?

En vague 2 apparaissent des activités plus conviviales (graphique 4) : les soirées plus ou moins festives les uns chez les autres, les rencontres au restaurant, les ballades en ville, les vacances et week-ends, la télévision et le cinéma et surtout, les rencontres « chez soi » qui représentent 26 % des activités partagées[34] et concernent 97 % des liens forts.

Graphique 4

Activités déclarées et activités partagées en vague 2

Activités déclarées et activités partagées en vague 2

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Ainsi, trois ans après notre première rencontre avec ces jeunes, voit-on émerger, un nouveau modèle de sociabilité sans doute permis par les décohabitations avec les parents et l’installation dans un logement autonome, parfois en couple. La réorganisation des activités fait alors passer des pratiques collectives de l’enfance et de l’adolescence – les sports collectifs en sont le prototype pour les deux sexes – à des pratiques plus individualisées, voire plus personnelles (voir le graphique 1), bref, à une sociabilité qui se rapproche de celle des adultes[35].

Il nous reste alors à vérifier si les modalités d’organisation des relations et leur évolution permettent de comprendre la structure et la pérennité des activités.

5. Structures du réseau relationnel et devenir des activités

Si le temps constitue une épreuve pour les activités et les relations des jeunes, c’est aussi notre variable principale. Par contraste, nous allons donc comparer les activités dites abandonnées, les activités délaissées entre les deux vagues, les activités poursuivies et les activités nouvelles à la seconde vague de l’enquête.

5.1. Incidence de la multiplexité des relations sur la pérennité des activités

Rappelons qu’un lien spécialisé est une relation qui n’apparaît que dans le cadre d’une seule activité ; c’est très souvent le cas d’un partenaire d’un club. Inversement, un lien multiplexe est engagé dans au moins deux modalités différentes d’activité ; nous l’avons considéré comme un lien fort et c’est souvent un lien d’amitié. Enfin, le fait de disposer de plusieurs liens multiplexes a été distingué parce qu’il conduit souvent à au moins un cercle social et accroît, formellement, la probabilité de conserver une partie de ces liens et des activités qui leur sont liées. Le tableau 2 montre comment se distribuent les activités et les relations qui les partagent.

Tableau 2

Pérennité des activités partagées et multiplexité des liens

Pérennité des activités partagées et multiplexité des liens
*

C’est-à-dire avec un ou plusieurs liens spécialisés.

**

V 1 : vague 1.

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Ici il faut rappeler que la quasi-totalité des activités dites abandonnées ont été citées à la vague 1 et qu’elles s’inscrivaient majoritairement dans des structures avec le plus souvent des liens faibles qui se perdent facilement, il n’est donc pas surprenant que la moitié de ces activités spécialisées disparaissent. Il y a en effet moins de chances que l’activité ait été abandonnée si elle a été menée avec deux liens multiplexes plus qu’avec un seul et plus encore sans lien multiplexe. On peut voir là un effet direct de la probabilité de conserver au moins un ami quand on en a plusieurs, de conserver un lien fort plus que des liens faibles et, par suite, de poursuivre l’activité.

C’est ce que semble confirmer la perte d’activités entre les deux vagues : la majorité des activités délaissées étaient partagées avec un seul lien multiplexe. Là, on peut reconnaître la dépendance des activités et des relations : il y a beaucoup plus de chances que l’activité disparaisse si elle n’est soutenue que par un seul ami, celui-ci ayant une chance sur deux de sortir du réseau.

Le tableau 2 fait aussi apparaître que le nombre de liens multiplexes partageant une activité ne change strictement pas la probabilité que l’activité soit poursuivie : celle-ci n’est pas plus poursuivie si on la fait avec aucun, un seul ou plusieurs liens multiplexes.

La poursuite ou la perte d’une activité n’est donc pas significativement liée au nombre de liens multiplexes (Chi2 NS) : c’est probablement aussi parce que l’évolution du réseau, la pérennité vs la déperdition de relations est la variable la plus décisive.

Il est alors intéressant de regarder si l’organisation des liens en cercles sociaux infléchit ce phénomène.

5.2. Incidences de l’organisation des relations au sein de cercles sociaux

En vague 2, on constate que seul un tiers des activités partagées s’inscrivent encore dans un cercle mais aussi que 4 activités poursuivies (hors les solitaires) sur 10 viennent d’un cercle identifié comme tel. L’inscription de l’activité dans un cercle est donc un facteur qui accroît peu la probabilité de conservation de l’activité dans notre population (Chi2 NS).

Nos données permettent donc de conclure que la non-multiplexité des relations est un facteur favorisant l’abandon de l’activité, mais elles ne sont pas aussi décisives s’agissant des activités poursuivies ou perdues entre les deux vagues : la multiplexité des relations n’apparaît que comme un facteur légèrement favorable à la conservation de l’activité, surtout si ces relations forment un cercle. Deux observations permettent de le comprendre.

Le phénomène le plus important dans la durée est la diminution, dans le réseau relationnel, du nombre de liens multiplexes et la raréfaction de leur organisation en cercles autour d’une activité (ainsi 5,6 % seulement des activités nouvelles s’inscrivent dans un cercle). En outre, il faut rappeler que le tiers des activités citées en vague 1 étaient solitaires et que, perdurant mieux que les autres (une fois sur quatre), elles représentent la moitié des activités poursuivies en vague 2. De surcroît, la moitié des activités nouvelles sont aussi des activités solitaires.

Est-ce à dire que ces jeunes seraient devenus moins sociables ? Il semble plutôt que la décantation et le renouvellement des activités qui s’opèrent dans le temps semblent relever de facteurs qui ne sont pas principalement les variables de réseau, les événements du cycle de vie sont sans doute ici déterminants, notamment les éloignements consécutifs aux changements ou aux départs des personnes qui partageaient l’activité. On peut voir là l’effet direct de la réorganisation du réseau de relations auquel l’activité est de moins en moins liée : quand on perd de vieux amis, on délaisse souvent l’activité qu’on partageait avec eux et les liens nouveaux ne s’appuient plus nécessairement (ou du moins, pas encore) sur une activité.

Il resterait à vérifier dans un travail plus approfondi que des liens plus forts, ou plus éprouvés, et / ou des cercles plus attachants contribuent bien au maintien d’une activité pour valider plus complètement cette hypothèse d’un effet réciproque de la structure des relations et des activités. Ici, on sent que la troisième vague sera indispensable pour voir si de nouvelles structures du réseau d’amis et d’activités vont se mettre en place après cette période de décantation et de choix dont les processus majeurs semblent s’achever.

Conclusions

L’examen dans une perspective longitudinale des activités citées par les jeunes de notre panel fait apparaître l’effet de facteurs individuels, culturels et organisationnels et de facteurs plus structurels que sont les ruptures liées au cycle de vie. Ces effets se combinent avec ceux des variables de structure du réseau relationnel.

La faible intensité des liens et / ou leur faible multiplexité, c’est-à-dire leur relative absence de circulation dans des univers variés, constituent des facteurs d’abandon ou de perte de l’activité, notamment quand le cycle de vie éloigne ces personnes du contexte natif de l’activité. Cela se vérifie surtout dans les contextes institutionnels comme l’école ou les clubs dont les cercles, centrés sur la seule activité, ne créent pas de liens assez importants pour qu’ensemble on projette de continuer l’activité dans un autre cadre.

Il semble cependant que les événements du cycle de vie, l’évolution personnelle (notamment la maturation avec l’âge) ont des effets directs sur la conservation de ce double réseau de relations et d’activités : si on peut conserver des amis malgré les distances et les différences d’emploi du temps, ne peuvent être maintenues que les activités les moins dépendantes des disponibilités individuelles. Que l’on prenne un emploi ou que l’on devienne étudiant change la temporalité de son existence, c’est vrai aussi pour ceux qui « s’installent » dans l’inactivité et la déliquescence du temps. La réorganisation conséquente des emplois du temps permet alors à certains d’explorer de nouveaux horizons (les étudiants), à d’autres d’ajuster leur activité à leur temps disponible ou à leurs moyens financiers, certains au contraire voient s’étioler réseau et activités.

Cette différenciation dans la durée semble aussi relever d’un mouvement d’autonomisation progressive des choix qui consiste à mettre des priorités dans l’organisation de son emploi du temps et de son réseau de relations : on choisit ses activités et ses amis et parfois les deux ensemble. Les modes de sociabilité et d’occupation du temps libre évoluent en effet de façon particulièrement nette avec 1’âge. La construction des liens avec autrui passe, avec le temps, d’une logique contextualisée, centrée sur des lieux et des activités partagées, à une logique élective, fondée sur une dimension plus strictement interpersonnelle[36].

De cette complexité des situations, à l’âge de ces jeunes en vague 2, ressort la dominante de l’activité individuelle, de l’activité solitaire, celle qui dépend le moins des contingences du temps social et du réseau relationnel. On passe ainsi du registre d’activités très socialisé de l’enfance et de l’adolescence à cette sociabilité plus restreinte, plus individualisée qui semble caractériser ces jeunes adultes. L’acteur s’impose alors au simple pratiquant.

Derrière ces observations apparaissent des perspectives d’analyse des modes de socialisation, des formes d’élaboration d’un rapport au monde social dans lesquels l’origine sociale et culturelle des jeunes imprime sa marque. Il nous semble, cependant, que la réorganisation des modes de vie des jeunes de ce panel est encore au seuil de leur entrée dans la vie adulte : leur sociabilité cherche encore son point d’équilibre et les choix d’activités du temps libre ne sont pas encore tous fixés. Ce sont ces nouveaux équilibres, après redistribution du double réseau d’activités et de relations, que nous nous attendons de voir apparaître à la prochaine vague de cette enquête.

Parties annexes