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Partie 2 — Les fondations et le politique

L’hétéronomie de la philanthropie européenne

  • Clément Bastien

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  • Clément Bastien
    GSPE (Groupe de sociologie politique européenne), Strasbourg

Couverture de Philanthropie et fondations privées : vers une nouvelle gouvernance du social ?, Numéro 65, printemps 2011, p. 7-277, Lien social et Politiques

Corps de l’article

L’hétéronomie de l’universel : logiques d’accès aux positions de pouvoir dans la philanthropie européenne

Si les États-Unis constituent un point de référence indéniable en matière de philanthropie (Tobelem, 1990, 2005), d’ailleurs souvent mobilisé par ses promoteurs européens, il reste que se construisent progressivement des structures (institutionnelles, politiques, cognitives, etc.) instaurant des conditions favorables au développement d’une pratique philanthropique en Europe[1]. Non seulement divers espaces nationaux connaissent, au croisement de logiques diverses, un renouveau des fondations et des principes d’intervention sociale qu’elles portent (Anheier et Daly 2007), mais aussi se construit un échelon proprement européen de prise en charge de la philanthropie qui, au moins tel qu’il est pensé par ses principaux promoteurs, dessine les contours d’une possible « nouvelle gouvernance du social » au niveau de l’Union européenne, et dont on peut penser qu’il tend à exercer des effets spécifiques sur les systèmes d’arbitrages nationaux entre les attributions respectives du secteur public et du secteur privé. Il s’agit d’un espace encore largement à faire exister : plus que d’un mouvement convergent, continu et homogène, l’histoire de la problématique philanthropique en Europe ressemble plutôt à un intérêt porté successivement par divers agents dont les (im)possibilités à imposer sa « mise sur agenda » expliquent son caractère erratique et évanescent. Néanmoins, solidaire d’une évolution plus générale du statut social des entreprises au sein des politiques publiques européennes, avec la formation de la thématique de la « Responsabilité sociale des entreprises » (Peeters, 2004), la question du mécénat semble s’être plus nettement institutionnalisée depuis le début des années 2000, ce que vient sanctionner, entre autres, l’élaboration actuelle d’un statut européen des fondations[2].

Au sein de cet ensemble mouvant et en voie de structuration, le Centre européen des fondations (European Foundation Center, EFC), organisme créé en 1989 qui réunit aujourd’hui plus de 200 fondations membres (dont la grande majorité est européenne), s’est progressivement positionné en instance fédératrice et en interlocuteur privilégié des entreprises, des fondations et des institutions européennes (voir l’encadré 1). Dans l’optique de contribuer à une cartographie de la philanthropie européenne, l’étude prosopographique des propriétés des membres du conseil d’administration de l’EFC (voir le tableau 1 et l’encadré 2) fournit ainsi un point d’entrée empirique efficace pour étudier les logiques d’accès aux positions de pouvoir dans la philanthropie européenne. On aura de multiples occasions de se rendre compte que, loin de constituer un espace homogène et codifié, la philanthropie européenne, telle qu’elle se cristallise dans l’organe de décision d’une organisation qui en revendique la promotion, renvoie à des logiques multiples, divergentes et entrecroisées : vocation le plus souvent tardive et liée à des espaces d’origine divers (section 1), la philanthropie fonctionne pour beaucoup sur la logique du titre honorifique ouvrant ou consolidant un pouvoir multipositionné (section 2). Elle est particulièrement sujette, par conséquent, à toutes les formes d’appropriation – ce que montrent également les effets puissants, dans l’accès au poste, du mode de contrôle de la fondation (section 3) –, tout en restant ancrée dans des espaces nationaux d’autant plus investis par les agents que leur trajectoire y trouve leur cadre premier (section 4).

Tableau 1

Membres du conseil d’administration de l’EFC (au 1er janvier 2008)

Membres du conseil d’administration de l’EFC (au 1er janvier 2008)

Note : Les astérisques (*) indiquent des données manquantes.

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Contrairement à d’autres organisations européennes qui, comme l’European Round Table, soulignent « la personnalité et l’engagement personnel des membres, en présentant [l’ert] comme un collectif d’individus et non d’entreprises » (Pageaut, 2008), l’efc semble constituer une instance au sein de laquelle les fonctions, notamment les fonctions dirigeantes, sont peu personnalisées. Ce sont d’ailleurs les fondations qui sont élues au conseil d’administration, c’est- à-dire les personnes morales, leurs représentants siégeant en leur nom. Autrement dit, l’accès au conseil de l’efc repose peut-être autant sur les propriétés de la fondation de référence que sur les propriétés de l’agent qui en est le représentant, mais avec lesquelles il existe un rapport d’homologie. Et, de fait, au terme d’un processus électif formellement irréprochable, le conseil d’administration consacre les fondations à la fois les plus anciennes et les mieux dotées tout en se consacrant par elles (Bastien, 2009).

Si elle s’inscrit dans la continuité de travaux plaçant les agents de l’Europe et leurs propriétés au centre du dispositif d’enquête (Georgakakis, 2002), l’analyse du conseil de l’efc vise pour autant (comme moment de la recherche) moins une contribution à la compréhension du processus d’intégration européenne de la philanthropie ou du fonctionnement de l’efc comme groupe d’intérêt qu’à permettre d’identifier un ensemble de hauts dirigeants de la philanthropie en Europe, sans avoir à trancher « de l’extérieur » la question du périmètre des acteurs pertinents (mais sans prétendre non plus analyser une population exhaustive sous ce rapport)[3]. Si la solution retenue est loin d’être tout à fait satisfaisante (notamment en ce qu’elle tend à prendre pour donnée le produit d’une construction située), elle a néanmoins le mérite de rendre possible une analyse des logiques d’accès aux positions de pouvoir dans la philanthropie en Europe qui, on le verra, en constituent un segment très particulier et relativement cloisonné. Facilitant la déconstruction d’un collectif réifié, l’analyse prosopographique permet ainsi d’élaborer des hypothèses « lourdes » sur les conditions d’entrée, et donc de fonctionnement d’espaces philanthropiques qui restent marqués par un ancrage national, dont on suppose la relative homologie, au moins sur les dimensions considérées, de fait et faute de mieux (il s’agit bien d’une condition de pertinence de l’entreprise prosopographique elle-même), et que la suite des recherches aura à charge de mieux spécifier, en tenant ensemble les différents niveaux d’investissement (notamment national et européen).

La philanthropie comme seconde vie

Une vocation tardive

L’activité philanthropique, telle qu’on peut l’appréhender à partir de la composition du conseil d’administration de l’efc, apparaît le plus souvent à la suite d’une carrière professionnelle articulée initialement autour d’autres espaces sociaux (voir le tableau 3). Vocation tardive plutôt qu’orientation précoce, elle est moins un espace dans lequel peut s’effectuer l’accumulation primitive du capital qu’un espace dans lequel celui-ci peut s’actualiser, se convertir et se « blanchir ». Toutefois, on trouve parmi les membres du conseil de l’efc quelques carrières plus directement articulées autour d’organisations philanthropiques. On peut restituer ici quelques-unes des cinq trajectoires qui se rapportent à ce premier profil (souvent américaines), présentant de nombreux points communs, qui prennent aussi leur sens en comparaison avec les carrières modales de la population concernées, et valent donc surtout par leur caractère d’exception.

Susan Berresford, qui dirige la Fondation Ford (États-Unis) depuis 1996, présente la double particularité d’avoir une carrière professionnelle à la fois presque entièrement tournée vers la philanthropie et construite, pour l’essentiel, au sein de la même organisation, où elle a progressivement gravi les échelons. Née en 1943, diplômée en histoire américaine, elle travaille d’abord pour divers programmes (comme le Neighborhood Youth Corps, programme d’insertion sociale par le travail à l’intention des jeunes) avant d’intégrer la Fondation Ford en 1970. Elle y exerce diverses fonctions, qui témoignent d’une montée en grade progressive : entrée comme assistante de projet à la division des affaires nationales, elle devient en 1972 agent de programmation dans la même division ; en 1980, elle dirige le programme « femmes » ; en 1981, elle est nommée vice-présidente du programme des affaires américaines et internationales, puis, en 1989, du programme international, et ensuite accède à la direction générale (vice-présidente exécutive et directrice de l’exploitation), pour aboutir, en 1996, à la présidence de la fondation. Doublement atypique, la carrière professionnelle de Susan Berresford ne fait pas pour autant d’elle une outsider. Outre l’importance, dans l’espace de la philanthropie américaine (et mondiale), de la Fondation Ford, le fait que Susan Berresford ait été incluse par Forbes dans le classement des cent femmes les plus puissantes du monde montre que, pour être rares, les carrières consacrées à la philanthropie n’en sont pas forcément pour autant marginales.

Ingrid Hamm, qui dirige la Robert Bosch Stiftung (Allemagne), s’est également investie précocement dans le domaine de la philanthropie, mais la progression de sa carrière dans cet espace, où apparaît l’entreprise de conversion progressive du capital détenu, s’est articulée autour de plusieurs fondations. Née en 1955, docteur en sciences politiques et également formée au journalisme, elle exerce d’abord différentes fonctions d’ordre intellectuel (études sur l’utilisation des médias et les comportements de lecture, implication dans la constitution d’un institut en management médiatique et en communication, journaliste pigiste). C’est à un peu plus de trente ans seulement, en 1988, qu’elle rejoint la fondation Bertelsmann en tant que directrice du service médias. La plupart des responsabilités qu’elle y exerce, centrées sur la thématique des médias, mobilisent sa formation et ses activités antérieures. Elle intègre en 2003 la fondation Robert Bosch.

La carrière professionnelle de Craig Kennedy, qui dirige actuellement le German Marshall Fund of the US (États-Unis), présente la particularité de s’être aussi formée dans les secteurs non institutionnalisés de la philanthropie. Né en 1952, il a étudié l’anthropologie, puis l’économie, cursus validé par l’obtention d’un mba (ainsi que d’un ma) en 1980. L’année même, il intègre la fondation Joyce, où il exerce rapidement des responsabilités importantes : vice-président des programmes à partir de 1983, et président à partir de 1986. En 1992, il quitte la fondation pour travailler comme conseiller auprès de Richard J. Dennis, investisseur et philanthrope de Chicago – poste auprès d’un particulier plutôt que dans une organisation, pour des tâches qui, par ailleurs, touchent aussi à la politique à mener dans ses activités entrepreneuriales. Lorsqu’il intègre, en 1995, le German Marshall Fund, c’est pour y occuper directement le poste de président.

Dans les cas, les plus nombreux, où la philanthropie constitue un espace d’investissement nouveau, une réorientation de carrière tardive (plus ou moins exclusive d’autres intérêts), elle revêt, au moins quand elle devient le domaine d’investissement principal, le sens d’une seconde vie. On peut penser en effet que la philanthropie procure des profits spécifiques d’accès à l’universel[4], notamment pour les carrières qui en sont initialement très éloignées, comme les carrières en entreprise. Plus qu’une simple translation dans l’espace social, conversion neutre sur une base d’équivalence, elle rend possible un changement d’ordre, en fournissant un moyen de « faire peau neuve » : si la conversion des capitaux a un coût, elle procure aussi des profits que peu d’autres espaces sont en mesure de fournir.

Des origines scolaires et professionnelles diverses

Non seulement l’activité philanthropique constitue un investissement temporellement second mais, en outre, elle est un point de rassemblement presque artificiel de trajectoires aux propriétés très diverses, dépendantes d’espaces pourvoyeurs fortement différenciés, aussi bien quant à la formation scolaire que quant à la carrière professionnelle. Cette absence d’homogénéité dans les origines des philanthropes révèle l’absence de propriété exigible transversalement – sinon peut-être, comme on le verra, celle du capital symbolique, du degré de prestige global, mais qui peut être constitué sur des bases elles-mêmes différenciées. En d’autres termes, l’espace de la philanthropie se caractérise d’abord par son faible degré de codification et par son incapacité à imposer des contraintes propres définissant un droit d’entrée – c’est-à-dire par son hétéronomie.

Cette diversité des trajectoires menant à la philanthropie est déjà visible dans les formations suivies (voir le tableau 2), très hétérogènes et parfois socialement antagonistes. Aucune filière prépondérante ne semble se dégager, laissant apparaître au contraire une répartition à peu près égale entre trois ensembles de formation principaux (non exclusifs les uns des autres, le cumul étant même plutôt fréquent[5]) : les formations en droit ou dans le domaine administratif (n=10), en économie ou en gestion (n=10), et dans le domaine des humanités ou des sciences humaines (n=12). Si des critères codifiés de sélection peuvent être établis, c’est, à la rigueur, par les exclusions opérées plus que par l’exigence d’une formation déterminée : ainsi, les formations en sciences « dures » constituent une exception parmi les membres du conseil, ne concernant que deux d’entre eux – exclusion relative qui, pour être intelligible, nécessiterait le recours à une socio-histoire de la philanthropie et des fondations qui reste à faire.

Tableau 2

Titres scolaires et domaines de formation des membres du conseil

Titres scolaires et domaines de formation des membres du conseil

Note : Les astérisques (*) indiquent des données manquantes. Les données en gris renvoient aux individus pour lesquels aucune information n’est disponible sur la série de propriétés étudiées. Pour le diplôme obtenu le plus élevé, la mention « supérieur » indique qu’aucune précision n’a été donnée sur le grade du titre universitaire. Les domaines de formation mentionnés ne renvoient pas toujours à l’obtention d’un titre dans la matière.

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Pour ce qui est du niveau de formation, la considération du plus haut diplôme obtenu permet de confirmer, quand l’information est disponible, la détention d’un fort capital culturel objectivé pour l’ensemble des membres du conseil de l’efc. Tous disposent d’au moins un diplôme universitaire, et, parmi les 14 individus pour lesquels le grade est précisé, tous possèdent au moins l’équivalent d’une maîtrise, ainsi qu’un doctorat pour 9 d’entre eux. Cela renvoie sans doute d’abord, comme l’a analysé Pierre Bourdieu dans le cas français, à l’extension du nombre de titres scolaires et à l’importance grandissante du diplôme comme capital spécifique exigible, dans des espaces où « le titre scolaire cesse d’être un attribut statutaire […] pour devenir un véritable droit d’entrée » (Bourdieu, 1989). Mais on peut penser en outre que l’espace philanthropique crée ici, pour une fois, ses propres contraintes, en redoublant, noblesse du coeur et de l’esprit oblige, l’exigence de signes d’élection culturelle, à la fois objectivés dans des titres et incorporés sous la forme de dispositions à l’universel qu’une scolarité prolongée peut contribuer à produire, en plus ou comme palliatif à la socialisation familiale. La forte proportion d’individus ayant suivi une formation dans les humanités ou les sciences humaines, ou encore, dans une déclinaison différente, en droit, incite en tout cas à en faire l’hypothèse.

L’espace des trajectoires possibles donnant accès à la philanthropie semble néanmoins se réduire quelque peu au moment du premier temps de la carrière professionnelle (voir le tableau 3), en dégageant deux espaces relativement cloisonnés (les ponts sont plus rares que pour les domaines de formation, hormis dans des cas spécifiques, comme lorsque l’activité de juriste est couplée à un enseignement universitaire), mais toujours dans des proportions sensiblement analogues : les carrières universitaires (n=11), où l’on retrouve notamment l’essentiel des diplômés de lettres et de sciences humaines, et les carrières en entreprise (n=11), où l’on retrouve l’essentiel des diplômés en économie ou en gestion, ainsi que dans le domaine administratif. Outre la faiblesse relative, déjà mentionnée, des carrières entièrement ou presque entièrement consacrées à la philanthropie, on note également l’absence de carrières d’État (grands fonctionnaires, par exemple), même si nombre de carrières lui sont indirectement liées[6], à commencer par les carrières universitaires, mais aussi certaines des carrières économiques, dans le secteur bancaire, par exemple.

Tableau 3

Première carrière professionnelle des membres du conseil

Première carrière professionnelle des membres du conseil

Note : Les données en gris renvoient aux individus pour lesquels aucune information n’est disponible sur la série de propriétés étudiées. On a considéré comme significatifs les emplois de plus de un an.

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Effet parmi d’autres de l’absence de formation plus ou moins codifiée et de la diversité des espaces pourvoyeurs en philanthropes tardifs, la distance est parfois grande entre les positions occupées successivement et des fonctions nouvelles au sein de fondations appréhendées avec la naïveté enchantée du novice. En témoignent par exemple ces extraits d’une interview de Pier Mario Vello, homme d’affaires italien, effectuée un peu plus d’un an après son arrivée à la tête de la Fondation Cariplo, qui restituent l’expérience d’un saut cognitif quasi ontologique : « Est-ce que quelque chose vous a surpris à propos du secteur de la philanthropie ? J’ai été surpris car j’étais habitué à diriger des gens, à donner des ordres, à prendre des décisions. Maintenant, je dois créer le consensus autour de mes idées. C’est plus démocratique, mais cela prend plus de temps pour produire des résultats. […] Je pense [qu’une] approche managériale peut être transférée à la philanthropie. Bien sûr, dans la philanthropie, il faut être plus patient, parce que les résultats ne sont pas visibles immédiatement. Il faut être plus patient pour démarrer le processus – c’est-à-dire dans la prise de décision – et plus patient pour voir les résultats. C’est un autre style de management. Mais c’est très intéressant[7] ». Si ces propos constituent aussi un véritable exercice de style, reconnaissance verbale appuyée des valeurs propres à l’espace dans lequel il pénètre, ils n’empêchent pas les remontrances discrètes et les tentatives d’importation de logiques directement issues de l’espace d’origine, comme le management, déjà mentionné dans l’extrait précédent, ou à propos de la mise en place de l’évaluation : « Un autre choc tient au fait que la philanthropie n’utilise généralement pas de chiffres pour parler de ses activités. On parle d’idées, de scénarios stratégiques, mais on mesure rarement les résultats de ses actions. Je pense donc qu’une révolution intéressante à la Fondation Cariplo serait d’inventer un système de mesure pour les activités philanthropiques, pour nos programmes[8] ». De telles corrélations sont sans doute à systématiser, renvoyant aux dispositions et aux schèmes de perception intériorisés par les agents aussi bien qu’aux intérêts qu’ils importent avec eux dans leurs nouvelles fonctions et qui les relient à leurs espaces d’origine (et, plus largement, aux espaces investis concomitamment).

Un titre honorifique multipositionné

Si l’espace de la philanthropie offre peu de possibilités de carrières essentiellement « internes », si, en d’autres termes, il ne contient pas en lui-même de voies de promotion praticables, c’est sans doute aussi que, au moins au niveau où l’on se situe (c’est-à-dire celui de fondations de grande envergure), la frontière qui sépare les postes de permanents des postes de dirigeants y est particulièrement nette[9]. La logique spécifique qui régit cet ensemble cloisonné de positions dirigeantes à haut rendement symbolique semble être avant tout celle du titre honorifique, forme de consécration d’une carrière construite dans des espaces qui lui sont extérieurs. C’est ce que tend à montrer le nombre important de cas où l’accès à la direction d’une fondation est direct, effectuant en une seule opération le passage d’une position dominante dans l’espace d’investissement antérieur à une position dominante dans l’espace de la philanthropie (même s’il faudrait aussi, à la faveur de l’enquête directe, repérer le travail de préparation de cette opération non objectivé dans des postes, avec par exemple le rôle des cercles informels de sociabilité). Poursuivant l’analyse, on peut voir dans la forte multipositionnalité des membres du conseil de l’efc, non seulement un effet du prestige global attaché aux individus, mais aussi un indice supplémentaire de l’hétéronomie d’un espace qui, loin d’être cloisonné, fonctionne surtout comme créateur d’équivalences. La philanthropie est en effet rarement exclusive, ni même nécessairement prépondérante, sur d’autres investissements, comme le montre le nombre important de positions de pouvoir occupées (actuellement ou par le passé) dans d’autres champs (voir le tableau 4).

Tableau 4

Positions de pouvoir des membres du conseil

Positions de pouvoir des membres du conseil

Note : Les données en gris renvoient aux individus pour lesquels aucune information n’est disponible sur la série de propriétés étudiées. Une case cochée signifie la mention d’au moins une position de pouvoir dans le champ considéré. On a considéré que l’exercice de responsabilité au sein d’une fondation à vocation spécifiquement culturelle ou artistique valait aussi comme position de pouvoir dans le champ culturel.

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En l’absence de précisions supplémentaires sur les carrières professionnelles des membres du conseil de l’efc, il est difficile de faire la part entre ce qui, dans cette surface sociale étendue, doit aux affinités et aux proximités antérieures, et ce qui relève d’ouvertures spécifiques liées au surcroît de légitimité et aux interactions nouvelles permises par l’accès à la philanthropie, c’est-à-dire de l’effet multiplicateur du capital attaché en propre à la direction d’une fondation. Et la datation des postes de direction n’est pas ici un indicateur suffisant, dans la mesure où la réactivation de solidarités acquises (comme l’exercice de responsabilités au sein d’une université fréquentée en tant qu’étudiant ou collaborateur, parfois sur la base d’une forme de notabilité locale) peut aussi intervenir après l’entrée dans la philanthropie (que celle-ci peut peut-être alors faciliter, sans la produire pour autant). Néanmoins, il semble bien que, au moins dans certains cas, la direction d’une fondation permette de franchir la distance entre deux mondes, ouvrant par exemple l’accès aux conseils d’administration d’entreprises à des individus caractérisés auparavant par des carrières exclusivement universitaires.

La considération des positions de pouvoir occupées par les membres du conseil de l’efc donne surtout à voir la multiplicité des espaces investis, même si certaines prédilections semblent se dégager[10]. Outre la diversification des investissements au sein même de la philanthropie, qui concerne la quasi-totalité des membres, plusieurs types de positionnements, souvent cumulés, se dégagent : des positions dans le champ économique (n=12), à la tête ou au conseil d’administration d’entreprises, parfois, mais pas nécessairement, rattachées institutionnellement à la fondation[11] ; des positions dans le champ politique (n=16), le plus souvent dans des commissions gouvernementales ou des groupes de travail ; des positions dans le champ culturel (n=11), souvent par l’intermédiaire de fonctions secondaires dans des fondations consacrées à la promotion de l’art et de la culture ; des positions dans le champ universitaire (n=8). Cette étendue importante de la surface sociale des dirigeants de la philanthropie est sans doute l’un des facteurs les plus actifs de la porosité de cet espace, en permettant l’import et l’export de profits et de logiques attachées à des positions à la fois diverses par les univers qu’elles concernent et agrégées dans les propriétés d’un même agent.

Accès au poste et mode de contrôle de la fondation

Les propriétés attachées à tel ou tel agent, en matière de formation ou de carrière, n’agissent pas par leur seul effet propre, mais dans le cadre socialement réglé d’une fondation déterminée. La diversité des modes de constitution et de contrôle des fondations introduit des variations de la pertinence, au sein de ces espaces spécifiques, des propriétés portées, et la nomination à un poste de direction suppose la concordance des secondes avec les premiers. L’affinité entre les caractéristiques de l’agent et l’objet social de la fondation existe souvent, comme pour Göran Blomqvist, universitaire ayant exercé d’importantes fonctions de représentations syndicales avant d’accéder à la direction du Stiftelsen Riksbankens Jubileumsfond, fondation pour la recherche dans le conseil de laquelle on trouve par ailleurs nombre d’universitaires. Mais il s’agit d’une condition qui n’est ni suffisante ni nécessaire, comme en témoigne le cas, déjà cité, de Pier Mario Vello, homme d’affaires nommé en 2006 à la tête de la Fondation Cariplo, qui a pour objet premier de promouvoir la recherche scientifique et le développement de l’Italie. Dans les cas où la légitimation par l’universel est la plus impérative (comme les fondations proches de l’État), l’accès au poste repose au moins tendanciellement, on l’a vu, sur le prestige désectorialisé d’un agent. Néanmoins, la nomination renvoie souvent également à la possession d’un capital très spécifique, parfois attaché en propre à une seule personne (comme dans les fondations familiales) et souvent peu exportable, mais particulièrement puissant dans le cadre d’une fondation donnée : c’est notamment visible dans les cas où des liens unissent directement la fondation à un organe privé (dans un sens non restreint au champ économique), dont elle constitue en quelque sorte un prolongement sous une autre forme. On peut en distinguer trois variantes :

  1. Les fondations à mode de contrôle familial : Brigitte Mohn, qui dirige la Bertelsmann Stiftung en Allemagne, en constitue un bon exemple. Important groupe allemand dans le secteur des médias, Bertelsmann est, depuis sa création à la fin du xixe siècle, une entreprise à contrôle familial, aujourd’hui dirigée par Liz Mohn, mère de Brigitte et descendante du fondateur de l’entreprise. La famille détient en propre une partie importante de son capital (un peu moins de 20 %). Et c’est Reinhard Mohn, père de Brigitte, qui, en 1997, a créé la Fondation Bertelsmann, actionnaire majoritaire du groupe. Après des études de sciences politiques, Brigitte Mohn quitte l’Allemagne pour les États-Unis, où elle obtient un mba. Elle exerce alors différentes fonctions hors du groupe familial, mais souvent dans des secteurs proches, comme l’édition ou le multimédia. C’est en 2001 que, de retour en Allemagne, elle réintègre le groupe par le biais de ses activités philanthropiques, avec, d’abord, la direction de la Stiftung Deutsche Schlaganfall-Hilfe, fondation créée et dirigée jusque-là par sa mère, puis, en 2005, la direction du conseil d’administration de la Bertelsmann Stiftung.

  2. Les fondations attachées à une personne, qui leur donne parfois leur nom, comme c’est le cas de la Fondation Vladimir Potanin en Russie, marquées par la forte personnalisation des activités de l’organisme et dans lesquelles, par conséquent, la proximité acquise avec le fondateur peut jouer un rôle important (où la nomination joue aussi le rôle de délégation de confiance). Larissa Zelkova, qui dirige la fondation depuis 1999, est née en 1969 et a complété des études de journalisme, avec l’obtention, en 1991, d’un diplôme de l’Université d’État de Moscou. C’est en 1995 qu’elle entre, en tant qu’experte au département d’information, à la banque unexim (United Export Import), dirigée depuis 1993 par l’oligarque Vladimir Potanin, dont elle devient l’assistante lorsqu’il exerce des responsabilités gouvernementales en 1996 et 1997. Avec son retour à la présidence de la banque en 1997, elle y retrouve également sa place, toujours au département d’information, qu’elle dirige cette fois. À la fin des années 1990, elle accède presque simultanément à des fonctions dirigeantes au sein d’Interros, holding de Vladimir Potanin (pour la gestion de laquelle elle reçoit un prix), et de la fondation.

  3. Les fondations attachées à une organisation (entreprise ou parti), où l’exercice de responsabilités au sein des activités ordinaires, sans doute entre autres parce qu’elles permettent de vérifier en acte l’adéquation de l’agent, constitue souvent une condition nécessaire, au moins en ouvrant une carrière possible. C’est le cas par exemple de Dario Disegni, né en 1949, diplômé en droit international et qui, après quelques années consacrées à la recherche, entre à la banque San Paolo en 1976, où il exercera diverses fonctions (notamment dans le management des services de relations internationales) jusqu’en 1992, date à laquelle il accède à des fonctions dirigeantes à la Compania di San Paolo, d’abord à la tête des affaires culturelles et des relations institutionnelles, puis comme secrétaire général (depuis 2002)[12].

On voit comment, dans chacun de ces cas, des propriétés spécifiques interviennent de manière déterminante dans l’entrée dans l’espace de la philanthropie (qui alors ne débouche qu’ensuite sur une diversification des investissements philanthropiques) à partir de formations et de carrières professionnelles qui en sont très éloignées. La famille, le maître, le parti ou l’entreprise fonctionnent ici comme opérateurs de conversion du capital possédé. De plus, tout en rendant possible cette conversion, ils contribuent également à en réduire le coût et à en optimiser le rendement : c’est en effet, le plus souvent, d’un accès direct aux fonctions dirigeantes qu’il s’agit, non d’une carrière élaborée progressivement au sein de la fondation.

Des profils nationaux

Concordant avec la faible intégration internationale de la philanthropie, avant tout attachée à des systèmes de régulation nationaux, les propriétés des membres du conseil d’administration de l’efc montrent des trajectoires et des carrières professionnelles évoluant essentiellement dans un cadre national (voir le tableau 5). Ainsi, des formations à l’étranger ne sont mentionnées que pour cinq membres[13]. De même, les postes occupés à l’étranger au cours de la carrière professionnelle restent relativement rares, mentionnés pour huit membres seulement. Il s’agit en outre souvent de postes de courte durée, de début de carrière ou secondaires, témoignant plus d’engagements ponctuels que d’orientations de carrières clairement tournées vers l’international. On peut faire le même constat pour les positions de pouvoir détenues à l’étranger ou dans le cadre d’organisations de dimensions internationales, mentionnées également pour huit membres. La participation au conseil d’administration de l’efc est donc dans la plupart des cas le premier poste de pouvoir détenu dans une organisation internationale.

Tableau 5

Internationalisation des carrières et proximité à l’État des membres du conseil

Internationalisation des carrières et proximité à l’État des membres du conseil

Note : Les données en gris renvoient aux individus pour lesquels aucune information n’est disponible sur la série de propriétés étudiées.

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Les informations qui permettraient d’étudier la possibilité d’une socialisation à l’international précoce, concernant par exemple la nationalité des parents, sont presque absentes. On sait seulement que Sukhvinder Stubbs, qui dirige actuellement le Barrow Cadbury Trust (Grande-Bretagne), est née en Inde, d’où elle a émigré avec ses parents alors qu’elle était encore enfant. Mais il s’agit dans ce cas bien plus d’une socialisation à l’international par défaut, effet d’une décapitalisation familiale, et qui a longtemps signifié une exclusion des profits potentiels liés à l’immersion dans un pays étranger : née à Jullundur, en Inde, elle a longtemps vécu en Angleterre sans savoir parler anglais. Et on peut sans doute voir un effet de cette décapitalisation première dans sa promotion incessante du travail de proximité, justification de sa propre trajectoire qui s’est longtemps articulée autour d’un niveau d’intervention local, comme dans une approche de l’international focalisée sur la question des discriminations, avec par exemple son engagement actif (elle a participé à sa fondation et en a été la présidente) au sein de l’European Network Against Racism, réseau d’ong européennes. Ce n’est que bien plus tard, avec la reconnaissance acquise progressivement dans l’espace de la philanthropie, que, suivant les schémas de la mythologie du self made man, cette origine déclassée a pu être reconvertie en propriété offrant un surcroît de légitimité.

Cette faible orientation internationale des trajectoires sociales comme des carrières professionnelles contraste avec la proportion importante (le double) de membres du conseil détenant ou ayant détenu des positions de pouvoir politique (en règle générale dans sa déclinaison administrative plutôt que dans sa déclinaison partisane), elles aussi le plus souvent dans un cadre national. Là également, il faut sans doute y voir plus que le seul effet du prestige attaché à l’agent, pour tenir aussi compte des bénéfices particuliers offerts par l’investissement, à un moment donné de la carrière (antérieur ou postérieur à l’entrée dans l’espace de la philanthropie), dans les instances étatiques. C’est que l’État fonctionne aussi comme un distributeur d’universel : « tous les univers sociaux tendent à offrir, à des degrés différents, des profits matériels ou symboliques d’universalisation […] les univers qui, comme le champ bureaucratique, demandent avec le plus d’insistance la soumission à l’universel sont particulièrement favorables à l’obtention de tels profits » (Bourdieu, 1994a : 132).

Les cas les plus emblématiques de cette proximité à l’État sont sans doute Emílio Rui Vilar (Fundação Calouste Gulbenkian) et Rui Chancerelle de Machete (Fundação Luso-Americana para o Desenvolvimento), qui, tous deux au Portugal, proches du parti socialiste, ont exercé d’importantes responsabilités politiques dans les années qui ont suivi directement la fin de la dictature (1974). Emílio Rui Vilar a ainsi été, en 1974, secrétaire d’État au Commerce extérieur et au Tourisme, puis, en 1974-1975, ministre de l’Économie du Portugal, avant d’être élu député en 1976 et, les deux années suivantes, d’être nommé ministre des Transports et des Communications. La carrière gouvernementale de Rui Chancerelle de Machete se poursuit également la décennie suivante : nommé secrétaire d’État à l’Émigration en 1975, il devient ministre des Affaires étrangères (1976-1979), ministre de la Justice (1983-1985), puis vice-premier ministre et ministre de la Défense en 1985. Mais la proximité à l’élaboration des politiques publiques peut prendre des formes moins prestigieuses, comme c’est le cas pour beaucoup, notamment par la participation à des groupes de travail ou à des commissions : ainsi, Wilhelm Krull (Allemagne) a par exemple exercé des fonctions dans des conseils du ministère de l’Éducation et de la Recherche et dirigé une commission d’experts pour la mise en place des pôles d’excellence ; William S. White (États-Unis) a participé dans les années 1980 à un groupe de travail de Ronald Reagan sur les initiatives du secteur privé, avant d’être membre de plusieurs délégations présidentielles à l’étranger (dont pour des missions d’observation à des élections) ; Dario Disegni (Italie) a été, en 1987 et 1988, conseiller économique au ministère des Affaires étrangères.

Tout se passe comme si, immergées dans des contextes nationalement définis et faiblement intégrées au niveau international, les fondations ne reconnaissaient que des agents porteurs des propriétés qui permettent de les identifier[14]. Par ailleurs, l’espace proprement philanthropique offrant peu de possibilités de carrières internationales, la consolidation d’une position en son sein passe surtout par la multiplication d’investissements philanthropiques nationaux (comme permet de le vérifier l’importance des positions de pouvoir occupées dans d’autres fondations, presque toujours dans le même pays).

Conclusion

Là où la philanthropie américaine, en allongeant les circuits de légitimation, a progressivement distendu les liens organiques qu’elle entretient avec les configurations du champ économique (Guilhot, 2004), là où d’autres espaces éminents de production de l’universel, comme les champs artistiques, se sont historiquement construits dans l’opposition aux logiques économiques (Bourdieu, 1992), la philanthropie européenne semble presque entièrement dépourvue des moyens d’imposer des critères de sélection homogènes et de fixer un droit d’accès spécifique, au moins pour les postes de direction. Ceux-ci relèvent en effet avant tout de la logique du titre honorifique : dans la grande majorité des cas, c’est la reconnaissance acquise dans d’autres espaces, au cours d’une première carrière parfois continuée parallèlement, qui conditionne prioritairement la possibilité d’une entrée dans la philanthropie. C’est donc moins comme espace de production autonome et autoréférenciel que comme intersection entre différents champs sociaux, auxquels elle peut apporter un surcroît de légitimité, que se structure la philanthropie. L’étude des propriétés des membres du conseil d’administration fonctionne à cet égard comme révélateur d’une hétéronomie qui, sans doute, ne se réduit pas aux positions de ses membres les plus prestigieux, et dont il faudrait étudier plus avant les différentes ramifications.

Ce que cette perspective peut avoir de brutalement objectivant, en ce qu’elle dégage des déterminations et, surtout, des intérêts derrière un discours à vocation désintéressée, ne vise pas tant à nier purement et simplement les prétentions à l’universalité d’une organisation comme l’efc qu’à permettre de restituer les luttes au sein desquelles s’élabore une définition légitime et reconnue de ce que signifie le dévouement à l’universel, ou, pour le dire autrement, un modèle d’intervention sociale, dont la stabilité est toujours provisoire. La nomination est un effet de la reconnaissance obtenue dans un autre champ en même temps qu’elle est une reconnaissance de la valeur de cet autre champ et du capital qu’il produit. Le nommé est aussi le représentant de son espace d’origine (universitaire, économique, etc.) et de la prétention de celui-ci à l’universel. La philanthropie est donc non seulement l’enjeu d’appropriations diverses dans la perspective de reconversions individuelles, mais aussi, par elles, l’une des modalités réglées de la lutte entre différents principes de légitimité au sein du champ du pouvoir et donc, in fine, des rapports (de hiérarchie) entre les champs (voir aussi Guilhot, 2004). Reconnaître la pertinence d’hommes d’affaires (d’universitaires, de juristes, etc.) à la tête d’entreprises de société (souvent proches dans leurs objets et leurs revendications des logiques d’État), c’est aussi accepter les prétentions de l’économie (du savoir, du droit, etc.) au décloisonnement de ses logiques spécifiques.

Parties annexes