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Partie 1 — L’espace des luttes

Espace et conflits dans la participation. Luttes symboliques et matérialité d’une controverse autour de la localisation d’une mosquée à Florence

  • Julien O’Miel et
  • Julien Talpin

…plus d’informations

  • Julien O’Miel
    CERAPS (UMR 8026), Université de Lille

  • Julien Talpin
    CERAPS (UMR 8026), Université de Lille

Couverture de Les aménagements de la participation, Numéro 73, printemps 2015, p. 3-231, Lien social et Politiques

Corps de l’article

Le 9 septembre 2010, en première page du quotidien Il Corriere fiorentino apparaît la première représentation graphique d’une possible mosquée à Florence[1]. Izzedin Elzir, considéré comme le leader de la communauté musulmane de la ville et un des principaux représentants de l’islam italien, a en effet demandé à l’architecte David Napolitano de concevoir un premier projet de la future mosquée florentine. Ce dernier propose un édifice étonnant, ressemblant à une des principales églises de la ville, la basilique Santa Maria Novella (voir l’illustration 1). La controverse est lancée. Rapidement, en effet, la droite et l’extrême-droite locales réagissent violemment face à un projet qui symboliserait « l’invasion islamique ». La municipalité de la ville – historiquement orientée à gauche – est gênée face à un projet qui l’a clairement prise de court et qui l’interpelle[2].

Le projet de mosquée a jeté de l’huile sur le feu d’un conflit latent, conformément aux souhaits d’Elzir, qui voulait lancer le débat, ce projet étant vu comme un premier coup de sonde visant à prendre le pouls de la population. La situation des musulmans dans la ville des Médicis est en effet précaire. Leur nombre aurait fortement augmenté au cours des deux dernières décennies, passant de quelques centaines à la fin des années 1980 à plus de 10 000 dans la ville en 2011, et à 30 000 dans la province de Florence (Bombardieri, 2011 : 58)[3]. Cette population importante doit faire face à un manque criant de lieux de culte. La ville compte en effet trois mosquées, installées dans des garages ou des abris de fortune, assurant une capacité d’accueil de 500 places, largement insuffisante. Celle située au centre-ville, dans Borgo Allegri, apparaît clairement dominante. Elle est la plus importante numériquement et est dirigée par Izzedin Elzir depuis 2008. Ce dernier, d’origine palestinienne, arrive en Italie en 1984 pour ses études. D’abord à Rome, puis à Florence, il étudie la mode, avant de se lancer dans le secteur – traditionnel à Florence – du cuir, comme chef d’entreprise. Il est un membre historique de la mosquée de Borgo Allegri, les fondateurs « l’ont vu grandir[4] », jusqu’à en devenir président. Président de l’UCOII[5] depuis 2010, il est une figure nationale et une personnalité locale. Souvent présenté comme « l’imam de Florence », il en est davantage la figure publique, le représentant politique de la communauté. Les deux autres mosquées de la ville sont situées en périphérie de Florence, l’une dans le camp rom de Poderaccio, l’autre dans la petite ville de Sorgane[6].

Jusqu’ici rien de très original, les conflits liés à la pratique du culte musulman s’étant multipliés à l’échelle locale ces dernières années en Europe (Cesari, 2005 ; Allievi, 2010). La construction de mosquées apparaît de ce point de vue comme un des points de cristallisation des oppositions à l’islam, voire un des terrains d’expression privilégiés de l’islamophobie (Hajjat et Mohammed, 2013 ; Cousin et Vitale, 2014). Si le conflit est la règle quand il s’agit de construire une mosquée, les tensions sur cette question dans la péninsule italienne n’ont pas d’équivalent en Europe (Allievi, 2009). Les controverses relatives à la question des mosquées constituent l’objet central d’opposition autour de l’islam en Italie, l’équivalent des débats autour du voile islamique en France (Saint-Blanca et Schmidt di Friedberg, 2005). Ces conflits prennent en général une forme identique, qualifiée par deux spécialistes italiens de « paradigme de Lodi », du nom d’un des premiers conflits relatifs à la construction d’une mosquée près de Milan au début des années 2000 (ibid.). Face à la croissance de sa population, la communauté musulmane locale demande à la municipalité d’acheter un terrain afin d’y construire un édifice religieux plus grand (et jugé plus digne) que jusqu’à présent. La demande étant juridiquement recevable, la municipalité accepte dans un premier temps la requête. Rapidement cependant, la mobilisation contre le projet s’organise, souvent à l’initiative du parti d’extrême-droite de la Ligue du Nord, et autour de comités de citoyens créés pour l’occasion. Des pétitions sont lancées, des demandes de référendum d’initiative populaire sont formulées (qui généralement échouent, car contraires à la constitution qui garantit l’exercice du droit de culte), des recours auprès du tribunal administratif sont déposés (les requérants ont généralement été déboutés). Les manifestations des opposants apparaissent comme de véritables exutoires de la haine de l’islam : de l’urine de porc est déversée sur le terrain des futures mosquées, on y expose des têtes de cochons, et elles sont parfois prétexte à l’organisation de « journées du porc » ou de défilés à la gloire de « l’italianité véritable » (Allievi, 2010 ; Bombardieri, 2011).

Illustration 1

Premier projet de mosquée – dit Projet Napolitano – présenté par la communauté musulmane – Septembre 2010

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De ce point de vue, la situation florentine détonne. Cette question a en effet fait l’objet, en 2011 et 2012, d’un processus participatif de grande ampleur, visant à définir collectivement, si ce n’est l’occasion de la construction d’une mosquée, du moins son emplacement. Ce dispositif est pensé comme un moyen de créer, par un intense travail de réflexion, de délibération et d’échanges, la légitimité suffisante à la construction du lieu de culte. L’étude de cette expérience permet dès lors de comprendre ce que le design social d’un bâtiment religieux, et de tout ce qu’il représente symboliquement et culturellement en matière de visibilité de l’islam, peut produire (Conti, 2012). Dans quelle mesure l’organisation d’un processus participatif permet-elle de dépasser les luttes symboliques autour de l’appropriation de l’espace que la construction de mosquées occasionne généralement ? Produit-elle une égalisation des relations de pouvoir entre les différents protagonistes, voire une pacification des relations entre groupes sociaux ? Dans quelle mesure le design social de l’emplacement de la mosquée se traduit-il par une redéfinition des identités professionnelles – et en particulier celles des architectes et des urbanistes, généralement en charge de ces questions – et des représentations sociales des différents acteurs ?

Nous verrons dans un premier temps que, si le débat s’annonçait conflictuel, il n’en fut rien. Son cadrage par les organisateurs, à la fois favorable à la mosquée et déterritorialisé, l’a en partie anesthésié. En l’absence de projet précis de localisation du futur lieu de culte – qui aurait pu offrir des prises spatiales au débat –, la participation a tourné court, le processus étant rapidement qualifié par la presse de « flop participatif ». Nous verrons dans un second temps que la respatialisation du débat, par l’intervention d’architectes dans la dernière phase du processus, n’a pas suffi à faire émerger la controverse attendue entre musulmans et non-musulmans. Au final, ce processus n’a pas permis d’arrêter l’emplacement du lieu de culte, mais a néanmoins contribué à renforcer la légitimité de la représentation publique des musulmans à Florence.

Notre enquête de terrain s’est déroulée de novembre 2011 à février 2012. Les données recueillies sont tout d’abord ethnographiques, reposant sur l’observation de deux des cinq réunions de quartier de la deuxième phase et des trois réunions de la dernière phase du processus participatif, ainsi que de l’une des réunions organisées au sein de la mosquée. En dehors des moments formels du processus, nous avons également passé du temps à la mosquée du centre-ville après les entretiens ou lors de la prière et des moments de sociabilité qui s’ensuivent. Par ailleurs, un recensement systématique des articles de presse issus de différents quotidiens italiens locaux et nationaux nous a permis de suivre de près le déroulé de la controverse dans les médias. Enfin, vingt entretiens ont été réalisés avec des fidèles des trois salles de prières florentines (dont les deux leaders, M. Bamoshmoos et M. Elzir, et le cheik de la mosquée du camp rom de Poderaccio), des représentants de la table de garantie (voir plus loin), des participants non musulmans, l’adjointe au maire chargée de l’égalité des chances, le président de l’autorité régionale pour la participation, deux membres du parti d’extrême-droite Forza Nuova, des architectes et les consultantes de Sociolab[7]. Notre analyse s’appuie donc sur des matériaux variés : entretiens, observations, archives, articles de presse.

La mise en dispositif d’une controverse

Le processus participatif engagé sur le projet de mosquée florentin prend pied grâce aux financements octroyés par la Région Toscane. Elzir est contacté à la fin de 2010 par Sociolab, qui organise une grande partie des dispositifs financés par la loi. À la suite des réactions suscitées par le projet Napolitano, les consultantes proposent au représentant de la communauté musulmane d’organiser un processus participatif sur le projet de mosquée dans le cadre de la loi régionale 69[8]. Si l’occasion de ce processus fait débat au sein de la communauté musulmane, la voie de la participation s’impose. Ce débat peut en effet permettre de sonder l’état de l’opinion publique sur le projet de mosquée et d’améliorer l’image publique des musulmans dans la ville en déconstruisant les préjugés sur leur religion. Alors que la stratégie du conflit semble avoir provoqué une levée de boucliers, une approche plus coopérative pourrait se révéler plus efficace pour légitimer la construction d’une grande mosquée à Florence. En utilisant une disposition spécifique de la loi qui prévoit la possibilité pour un groupe de citoyens de demander l’aide de la Région pour l’organisation d’un dispositif participatif, la communauté musulmane organise le recueil des signatures exigées pour obtenir les financements et lancer le processus. Parallèlement, la société de consultantes prend en charge l’ingénierie du dispositif en en structurant les différentes étapes. Validé par l’autorité régionale pour la participation – qui est par ailleurs sensible aux dispositifs portés directement par la société civile ou des citoyens, qui sont rares –, ce projet se voit octroyer une aide record de 70 000 euros.

L’autorisation relative à la construction de la mosquée et à la localisation du terrain relève (juridiquement) de la municipalité de Florence (Ferrari, 2008). À bien des égards, ce processus imposé de l’extérieur vise à l’interpeller, à l’inciter à se positionner et à offrir une réponse aux représentants de la communauté musulmane. Les objectifs du processus sont définis de la façon suivante dans les documents officiels : « impliquer les citoyens dans la définition de critères et de recommandations permettant d’assurer la meilleure insertion de la mosquée dans la ville de Florence[9] ». Mais il s’agit peut-être surtout « de préparer le terrain[10] » quant à une décision future de la municipalité. Tout l’enjeu du processus participatif est de créer une légitimité suffisante, une position suffisamment partagée, pour que la municipalité se sente au minimum obligée de répondre, et au mieux qu’elle suive les recommandations formulées.

Plusieurs éléments apparaissent nécessaires pour créer une telle légitimité, et notamment une participation numériquement importante, diversifiée, et incluant toutes les parties prenantes éventuelles (stakeholders). Le design du dispositif vise précisément à répondre à ces objectifs, en multipliant les sources de légitimité. Le dispositif conçu par Sociolab comporte trois phases, s’étalant de septembre 2011 à mars 2012. Tout d’abord, une cinquantaine d’entretiens ont été réalisés avec une multiplicité d’acteurs (religieux, universitaires, militants associatifs ou politiques, etc.), afin de cerner les enjeux saillants d’un tel projet. Douze d’entre eux – reconnus pour leur expertise ou leur légitimité locale – ont été sélectionnés pour faire partie de la « table de garantie », garants « indépendants » de l’autonomie et de la qualité du processus participatif. Cette table a pour fonction de garantir la bonne conduite du processus, mais surtout de porter politiquement ses conclusions, aux côtés des représentants de la communauté musulmane, auprès de la municipalité.

La seconde phase repose ensuite sur l’organisation de cinq réunions publiques entre octobre et décembre 2011 dans les différents quartiers de la ville. Ces réunions, ouvertes à tous les habitants et largement publicisées[11], visent à assurer la participation la plus large possible, en intéressant le citoyen en tant que riverain d’une future mosquée. Les conclusions de ces débats ont ensuite été transmises aux participants de « Laboratoires délibératifs » (LD) organisés en février 2012 (troisième phase). Ceux-ci rassemblent 100 participants non musulmans tirés au sort et 30 membres de la communauté musulmane[12]. Ils se sont réunis trois samedis consécutifs afin de définir des critères de localisation de la mosquée dans la ville. Le conseil municipal devra ensuite formuler une réponse aux recommandations qui lui auront été soumises.

Un débat qui n’a pas lieu d’être : l’épuisement d’une participation sans prise territoriale

Au regard de la mémoire de conflits passés dans d’autres villes italiennes, les organisateurs anticipaient une participation relativement conflictuelle, sur un sujet « chaud », aisément porteur de controverses. Ainsi, lors de la première réunion de quartier, près de vingt policiers et un camion anti-émeute avaient été prévus, en cas d’éventuelles échauffourées. À la seconde réunion, il n’y avait plus que six agents. Et plus aucun par la suite, preuve que le conflit attendu n’a pas eu lieu. Localement, la droite du PDL, l’extrême-droite avec la Ligue du Nord et le parti néofasciste[13] Forza Nuova ont pris position contre la création d’une mosquée à Florence. Si la droite n’a pas directement participé au processus, le leader florentin de Forza Nuova a pris part aux deux premières réunions de quartier. Il a pu défendre ses positions, soulignant que « la mosquée serait un symbole de l’invasion culturelle des musulmans », qu’elle « constituerait un élément incohérent avec le paysage urbain actuel de la ville », et qu’elle « pourrait contribuer au développement d’organisations terroristes[14] ». De ce point de vue, même les réactions les plus hostiles au projet ont pu être exprimées lors de ces réunions. Le représentant néofasciste arrête cependant rapidement de participer[15] et, après son départ, les positions ouvertement islamophobes ne se sont plus fait entendre lors des réunions de quartier. Le rapport conclusif de la seconde phase du processus insiste d’ailleurs sur la quasi-unanimité des participants sur ce point[16].

Un des problèmes centraux auxquels se heurte le processus participatif – comme c’est généralement le cas dans toute expérience de ce type – est la faible participation du public. La participation n’a en effet cessé de décliner au cours du processus, passant de 100 participants à la première réunion de quartier, à 60 à la deuxième, 22 à la troisième, et 25 à la quatrième. Les laboratoires délibératifs connaîtront le même reflux, passant de 120 participants à la première réunion à moitié moins à la dernière. Une controverse émerge à ce sujet au terme de la seconde phase, qui n’a en effet rassemblé au total que 300 participants[17]. Un journaliste lance la polémique dans la presse, parlant de « flop participatif[18] ». Ces critiques sont rapidement relayées par la droite du PDL, qui attaque très directement la démocratie participative : « Dépenser 75 000 euros pour 300 participants, ça fait cher du participant ! [19] » D’autres reprochent à la municipalité son manque de volonté politique, le processus participatif incarnant sa volonté de botter en touche[20]. Et si la polémique s’efface rapidement devant l’actualité et l’assassinat à Florence de Sénégalais musulmans par un sympathisant d’extrême-droite[21], elle met cependant en lumière les difficultés du processus à se légitimer.

C’est donc un dispositif qui s’épuise auquel font face les organisateurs. Une des hypothèses quant à cet intérêt limité du public est le cadrage implicite opéré par les organisateurs et, au premier rang, les consultantes. Celles-ci – et nous-mêmes – s’attendaient à ce que la discussion publique de la mosquée suscite passion et conflit chez les citoyens florentins (comme c’est généralement le cas en Italie). Afin d’éviter que le processus ne devienne ici aussi un exutoire à la haine de l’islam, elles n’ont eu de cesse de répéter, avec Elzir, dans les réunions publiques, que la construction de lieux de culte dignes était « un droit inscrit dans la constitution italienne ». Le débat ne doit donc pas porter sur l’occasion de la mosquée, mais sur son emplacement. Leur anticipation du conflit les a cependant conduites à cadrer la question de la localisation de la mosquée de façon très abstraite. Sans les suivre dans leur approche parfois trop instrumentale du concept de « cadrage », Benford et Snow (2000) ont bien montré que la façon de poser une question peut être plus ou moins mobilisatrice, et pouvait se traduire par la constitution de publics différents (Céfaï, 2001). Si des réunions sont organisées dans chacun des quartiers de la ville, il n’est jamais fait explicitement mention que la mosquée pourrait s’y installer. À bien des égards, cette stratégie de déspatialisation du débat a trop bien fonctionné : en voulant éviter la conflictualité, les organisateurs ont en partie anesthésié le débat. Il ne s’agit plus de discuter de l’emplacement de la mosquée, mais des critères à prendre en compte (accessibilité en matière de transport, terrains libres, dimension symbolique du lieu, etc.) pour examiner d’éventuelles propositions futures à l’aune de ces critères déterminés collectivement. Un tel cadrage semble non seulement peu mobilisateur, mais ne prend jamais réellement parmi les présents, qui préfèrent échanger sur le statut de l’islam dans l’espace public italien. Souvent, les réunions se sont transformées en espaces d’information sur l’islam (discussions relatives à la place des femmes dans cette religion, questions théologiques relatives au culte musulman, etc.).

Les organisateurs soulignent que les réunions de quartier ont été marquées par une forte « auto-sélection »[22] des participants, la très grande majorité d’entre eux étant favorables à la construction de la mosquée. De fait, les normes discursives régissant les débats tout le long du processus semblent marquées du sceau du multiculturalisme, une position partagée de tolérance interconfessionnelle (la plupart des participants non musulmans se présentent comme catholiques pendant les débats). Les blagues, rires et autres ruptures de cadre permettent de cerner les normes dominant ces arènes (Goffman, 1974 ; Eliasoph, 1998). Pendant la réunion du quartier 5, un participant propose de placer la mosquée près de l’aéroport [soit le plus loin possible], avant de préciser « je blague ! » et que tout le monde s’esclaffe. Les lapsus sont également révélateurs des attentes partagées. Lors de la discussion à la table G de la deuxième réunion du LD, un participant avance, convaincu : « Je suis absolument contre la mosquée », une femme lui demande : « Pardon ? Absolument quoi ? » Il répond : « Absolument pour. » La tension retombe dans un rire généralisé. L’engagement des participants ne semble pas motivé principalement par la localisation de la mosquée, mais par une volonté de mettre en avant leur ouverture, leur tolérance et leur intérêt pour l’islam. Comme le souligne un participant musulman en entretien : « ce sont eux (les non-musulmans) qui doivent parler, présenter les problèmes, et après c’est à nous de répondre […]. C’est un débat pour les autres, pas pour nous[23] ». Censé permettre la reconnaissance de la communauté musulmane de la ville, le processus participatif s’est transformé en dialogue interculturel. Toute l’ambiguïté de ce processus se trouve rassemblé ici : s’agit-il de définir la localisation de la mosquée ou de déconstruire les préjugés qui entourent l’islam en Italie ? Probablement les deux, mais en voulant mener ces deux batailles de front, il n’est pas certain que le processus participatif soit parvenu à atteindre ses objectifs.

« Sans lieu, pas de conflits ; sans conflits, pas de participation » : réintroduire l’espace pour relancer la participation

La faiblesse de la participation dans les réunions de quartier s’impose peu à peu comme un problème pour les organisateurs, auquel il faut trouver une cause. La légitimité du processus est en jeu. S’il a pour objet d’ouvrir la discussion de la localisation de la future mosquée aux Florentins, encore faut-il que ces derniers soient présents. Alors que quatre des cinq réunions ont déjà eu lieu, la participation décroissante fait l’objet d’une discussion par les membres de la table de garantie : l’absence de conflictualité s’impose alors à tous comme la cause principale de la faible participation[24]. Arrivé en cours de réunion, le directeur de l’autorité régionale pour la participation qui a octroyé les fonds pour l’organisation du dispositif y va de sa propre analyse. D’un ton un peu ironique, il explique : « S’il y a peu de participation, c’est parce qu’il y a finalement peu de tensions sur cet objet, et donc ça devrait rassurer les policy makers. » Il ajoute néanmoins : « Cela confirme ce que me disait un ami professeur et spécialiste de la démocratie participative : si on veut de la participation, il faut faire de l’alerte sociale ; s’il n’y a pas de conflit, il n’y a pas de participation. » C’est néanmoins la position de l’adjointe au maire qui structure le champ des possibles en matière de réponses à apporter au problème de la faible participation : « Pour revenir sur la question de la participation, si pour l’instant il y a peu de participation, c’est parce que rien n’est encore décidé. Et si rien n’est décidé, ça ne pousse pas les gens à se mobiliser. » Le directeur de l’autorité s’insurge : « Oui, mais tu ne peux pas dire “La mosquée se fera là et basta.” Ce n’est pas possible. » Un consensus va progressivement émerger sur la nécessité de « proposer des lieux [d’implantation possible de la mosquée] au débat », afin de susciter la mobilisation. La difficulté est alors de décider qui doit proposer ces hypothèses de localisation. Alors que les uns et les autres se renvoient la balle, la Ville refusant notamment d’endosser cette responsabilité, c’est finalement la solution proposée par le professeur d’architecture qui emporte l’assentiment général.

On décide donc pour relancer le débat de proposer des lieux d’implantation potentielle de la mosquée lors de la deuxième réunion des laboratoires délibératifs (voir l’illustration 2). Sociolab a demandé à un groupe d’architectes de l’Université de Florence de faire des propositions. Ces derniers, à partir d’un travail réalisé en quelques semaines, soumettent à l’assemblée des emplacements possibles, un dans chaque quartier de la ville. Sur la base d’une série de critères émergés lors des précédentes réunions ou de leur expertise[25], les architectes réalisent une évaluation des différents espaces soumis à la discussion. Loin de remettre en cause l’identité professionnelle des architectes et des urbanistes, ce processus de design social de la future mosquée de Florence se traduit à l’inverse par la réaffirmation de leur statut d’experts. Alors qu’on aurait pu imaginer un processus d’enquête sociale visant à explorer le territoire pour faire émerger de façon inductive, de concert entre musulmans et non-musulmans, des emplacements possibles pour la future mosquée, l’expert les a ici imposés d’autorité. Une collaboration aurait certainement été possible entre architectes et habitants – et en particulier avec les membres de la communauté musulmane – pour produire ces hypothèses de localisation. Si le design social de la mosquée ne s’est pas traduit par une transformation des identités professionnelles des architectes, à la différence d’autres expériences (Deboulet et Nez, 2013), c’est que la collaboration entre habitants et architectes n’aura été que ponctuelle, ces derniers n’intervenant qu’à la fin du processus et sur la sollicitation des consultantes qui y voient surtout un ultime recours pour réintroduire de la conflictualité dans le débat.

Illustration 2

Les cinq hypothèses de localisation proposées pour la mosquée de Florence. Diaporama de présentation, Faculté d’architecture de Florence

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En dépit de cette réaffirmation de la division traditionnelle du travail cognitif et symbolique, les hypothèses proposées par les architectes vont être acceptées par les participants, l’expertise fondant leur légitimité. Le design social de la mosquée de Florence n’est, de ce point de vue, que partiel, les profanes ne pouvant intervenir qu’à partir d’une série de lieux présélectionnés par d’autres. La pertinence de ces propositions est ainsi évaluée par chacun des participants (invité à lister les avantages et les inconvénients de chacun des lieux). La fonctionnalité, l’esthétique, l’histoire de chaque espace constituent alors autant de prises permettant de réfléchir collectivement au meilleur emplacement pour la mosquée. En réinscrivant le débat dans le territoire physique de la ville, l’objectif est de susciter le conflit, mais également de trouver un point d’appui pour tester concrètement les critères de sélection du lieu de la future mosquée. En donnant des prises spatiales au débat, on espère anticiper la future controverse en suscitant des prises de position opposées à la mosquée. Il est néanmoins rappelé en introduction que ces espaces constituent une série d’hypothèses et non pas « les lieux » sur la base desquels sera effectivement choisi l’emplacement de la future mosquée. Comme pour dire qu’il s’agit davantage d’une expérience délibérative que d’une réunion décisionnelle.

Visant à relancer le débat, l’intervention des architectes va cependant en conforter le cadre initial, confirmant l’impossibilité de toute controverse sur son occasion. La mosquée est en effet présentée par les différents architectes comme un « moyen pour reconstruire la ville ». À partir de « leurs réflexions scientifiques et des plans d’urbanisme », ils proposent de montrer à la fois les avantages et les inconvénients de chaque emplacement, mais cherchent également à démontrer comment la mosquée est susceptible de « refonctionnaliser » certains espaces – c’est-à-dire de les réinscrire dans le paysage urbain – laissés à l’abandon[26]. La mosquée est dès lors présentée non pas « comme un élément de contamination, mais [comme] une innovation qui permettrait de faire évoluer le quartier[27] ». Afin d’éviter toute expression d’islamophobie, il faut présenter la mosquée comme un atout pour la ville. Ce cadrage, s’il désamorce les critiques, rend de nouveau le débat stérile.

Comme l’avaient pressenti les organisateurs, l’introduction dans la discussion de ces hypothèses va susciter le conflit au sein de quelques groupes de discussion[28]. Dans un des groupes observés, le conflit est violent, un des participants accusant la facilitatrice – une des consultantes de Sociolab – de « vouloir parvenir à sa propre conclusion ». Lors de la réunion précédente, le débat avait été alors cordial et peu conflictuel. Bis repetita des réunions de quartier au regard des arguments mobilisés et de l’intensité du débat, il n’y avait pas eu de modifications sensibles dans les attitudes des participants. Lors de la deuxième réunion, le ton est fort différent. Le conflit recherché éclate. Il ne s’agit pas cependant, du point de vue des organisateurs, du conflit attendu. En effet, alors que les lieux devaient autoriser des réactions « nimbystes » (de not in my backyard) susceptibles de constituer des points d’accroche pour l’argumentation entre musulmans et non-musulmans, c’est un conflit interne à la communauté musulmane qui éclate.

La prédiction était donc en partie juste, la territorialisation du débat a bien suscité un conflit. Mais au lieu d’invectives entre opposants et partisans de la mosquée, le débat a donné à voir les conflits internes à une communauté traversée par des clivages territoriaux : au regard de sa position dans la ville et du degré de « saturation » de sa salle de prières, chacun n’a pas les mêmes intérêts en jeu dans la discussion. La situation des mosquées de Sorgane et du camp rom est sensiblement différente de celle du centre. Elles ne sont pas victimes de surpopulation et plutôt isolées. Si la nécessité d’accéder à une mosquée digne et pouvant accueillir l’ensemble des fidèles est centrale pour les musulmans du centre-ville, majoritaires, il n’en va pas de même pour ceux des deux autres mosquées. Une des controverses qui structurent les débats au sein de la communauté musulmane concerne précisément l’alternative entre la construction d’une seule grande mosquée (pour tout le monde) ou de plusieurs petites mosquées réparties sur l’ensemble du territoire florentin. Si les représentants des mosquées de Poderaccio et de Sorgane ne sont de fait pas opposés à la construction d’une nouvelle mosquée, celle-ci ne doit pas venir se substituer à la leur. L’imam de Poderaccio sera d’ailleurs catégorique à ce sujet : « Faites ce que vous voulez, si vous touchez à ma mosquée, vous touchez à moi, et ça ce n’est pas possible[31]. » Derrière le projet de mosquée, c’est aussi le leadership de la communauté musulmane qui se joue, et ces dissensions révèlent les concurrences qui traversent le champ associatif musulman à Florence[32].

La troisième réunion des laboratoires délibératifs confirme l’hypothèse selon laquelle il ne peut y avoir de conflit sans territorialisation de l’objet de la controverse. En effet, l’objet de cette dernière réunion était de choisir parmi l’ensemble des critères ayant émergé lors des différentes réunions – douze ont été recensés au final, sur la localisation et les modalités de construction de la mosquée – « les trois plus importants ». Le retrait des hypothèses de localisation a de nouveau eu pour effet d’effacer tout conflit. La discussion n’a jamais pris pied, le travail de classification s’est révélé laborieux. Les critères sont, contrairement aux lieux, des « objets » de discussion abstraits qui ne parviennent pas à cristalliser des positions précises. À ce titre, l’espace ne constitue pas un décor, mais bien un cadre structurant la dynamique de la participation. D’un côté, son introduction virtuelle (les lieux proposés ne constituent pas des emplacements effectifs, mais des hypothèses de travail) a bien stimulé le débat, donnant une prise suffisante aux participants pour qu’ils formulent des avis précis. Mais d’un autre côté, l’espace est implicitement perçu comme une contrainte. La crainte que la territorialisation du débat n’envenime trop les interactions, ou qu’elle lie un peu trop les mains de l’administration communale, conduit finalement à le mettre de côté pour la synthèse finale. Entre trop et pas assez d’espace, le processus participatif n’aura jamais réussi à trancher, ce qui peut constituer une difficulté dans la prise de décision finale concernant la mosquée florentine. Support à la fois matériel et symbolique aux controverses urbanistiques et architecturales, l’espace apparaît ici avant tout comme un cadre qui façonne tant les interactions entre participants que la dynamique de la controverse. Celui-ci n’apparaît jamais comme une donnée construite ex ante par les participants, le rôle des experts – les architectes – apparaissant en définitive relativement central dans sa production et par là même dans la définition des cadres de l’interaction au sein du dispositif participatif. Au final, on peut lier la question de la territorialisation du débat à celle du lien entre dispositif participatif et décision politique. Si les lieux ne restent que des hypothèses, c’est parce que la position de la mairie n’est jamais totalement nette quant à la prise de décision.

Les derniers moments passés sur le terrain nous ont à cet égard donné matière à réfléchir. Lors du dernier entretien avec Ana, une des consultantes de Sociolab, celle-ci révèle que les architectes de l’Université de Florence avaient secrètement rencontré l’adjoint au maire à l’urbanisme[33]. L’objectif de cette rencontre était d’écarter des hypothèses de lieux qui faisaient déjà l’objet d’un projet de reconversion ou qui de manière générale auraient pu mettre en porte-à-faux la municipalité. La position de la municipalité démontre toute l’ambiguïté de cette expérience. D’un côté, en acceptant la rencontre, il s’agissait de s’assurer que le dispositif participatif serve effectivement à dégager des emplacements potentiels, tout en évitant de susciter des attentes irréalistes chez les participants, qui auraient pu être vectrices de frustration par la suite. Mais d’un autre côté, le caractère secret de cette réunion visait à éviter un engagement trop fort de la municipalité quant à sa future décision. Surtout, il donne à voir comment derrière le projet de design social de la mosquée le « grand partage » (Latour, 1991) entre experts et profanes n’a pas été redessiné, le couple élu/experts demeurant au coeur du processus décisionnel. À ce titre, cette expérience n’est pas parvenue à rebattre les cartes du pouvoir local.

Conclusion

La crainte de l’expression publique de l’islamophobie n’a cessé de structurer ce processus participatif. Au regard des conflits s’étant déroulés dans d’autres villes italiennes, le design social de la mosquée devait permettre d’apaiser les tensions, d’assurer une reconnaissance symbolique des musulmans dans la ville et d’arrêter l’emplacement de la future mosquée. Une des stratégies pour éviter que ce débat ne se transforme en arène de stigmatisation des musulmans a consisté à le déterritorialiser, à soustraire toute prise spatiale à la participation. À vouloir pacifier le débat, les organisateurs l’ont en réalité anesthésié, la participation s’avérant minimale, n’intéressant que des habitants progressistes venus exprimer leur tolérance religieuse. Cela a en partie sapé les bases de légitimation du processus. La conflictualité sociale est en effet le carburant des processus participatifs. À trop vouloir l’éviter, on risque de la rendre stérile. En reterritorialisant le débat, en s’appuyant sur des architectes, les consultantes ont bien tenté de le ranimer, mais cette brève parenthèse n’aura pas suffi à effacer des mémoires l’image d’un « flop participatif ». Alors que le design social de la mosquée par la participation du public visait la reconnaissance de la communauté musulmane, le pari a en partie échoué, puisque l’incarnation suprême de cette reconnaissance – la construction d’une mosquée digne pour les musulmans de la ville – n’est encore qu’un projet flou trois ans plus tard. À ce titre, l’étude de ce processus indique que tout ne dépend pas du design du dispositif participatif, mais plutôt de la façon dont celui-ci est cadré et approprié par les acteurs. Il convient dès lors de sociologiser l’analyse afin d’éviter tout procéduralisme réducteur.

Mais en chemin la communauté musulmane n’a peut-être pas tout perdu. Si elle a donné à voir ses divisions internes, l’engagement dans ce processus l’a également transformée. Fragmentée selon des clivages territoriaux, ethniques et confessionnels, la communauté musulmane n’existait pas véritablement jusqu’alors. La participation à ce processus l’a fait émerger, conduisant les musulmans à « se rencontrer » (comme le soulignent plusieurs enquêtés en entretien) – notamment dans le cadre de réunions informelles de préparation aux réunions publiques –, ce qu’ils n’avaient jamais fait jusqu’à présent. Ces rencontres internes, auto-organisées, ont constitué des moments intenses de délibération entre des fidèles partageant des positions différentes, tant d’un point de vue théologique que sur le projet de mosquée. Jamais auparavant ils n’avaient échangé de la sorte sur les intérêts et les valeurs qu’ils partagent, et sur ce qui les oppose. La communauté musulmane a ainsi pris conscience d’elle-même et dispose désormais d’espaces d’échange et de discussion. De nouveaux leaders ont par ailleurs émergé, parlant désormais « au nom des musulmans de Florence ». Alors qu’auparavant la représentation de la communauté n’était assurée que par un seul d’entre eux, Izzedine Elzir, d’autres (et notamment des membres du camp rom de la ville, majoritairement musulmans et fortement stigmatisés, y compris parmi les musulmans) peuvent désormais parler en son nom. Si le processus participatif n’a permis qu’une reconnaissance symbolique de la communauté musulmane, cette visibilité accrue l’a transformée et renforcée, rendant les prochaines étapes de cette lutte peut-être moins asymétriques.

Parties annexes