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Partie 2 – La mixité sociale dans la vie quotidienne des résidents

Les jeunes familles au coeur des transformations des quartiers péricentraux : le cas d’Ahuntsic à Montréal

  • Sandrine Jean et
  • Annie Bilodeau

…plus d’informations

  • Sandrine Jean
    Professeure — Département d’anthropologie, Memorial University of Newfoundland, Canada

  • Annie Bilodeau
    Conseillère en immigration — Ministère de l’immigration, de la diversité et de l’inclusion, Canada

Couverture de Territoires urbains et mixité sociale, Numéro 77, 2016, p. 3-239, Lien social et Politiques

Corps de l’article

Introduction

C’est une belle soirée montréalaise de juillet, il fait beau et chaud. Le parc Tolhurst est bondé. La musique classique qui émane du parc ne semble pas calmer les enfants qui s’en donnent à coeur joie et courent partout. On fait la file devant les food trucks (camions de cuisine de rue) venus aux abords du parc, comme à chaque mercredi soir. Ici et là, jeunes et moins jeunes ont le choix entre un burger d’agneau, un pad thaï, des dim sum ou du poulet au beurre. Ce portrait est tout en contraste avec le parc vide visité il y a à peine quatre ans. Ce parc, autrefois aux modules de jeux délabrés et boudé par les résidents du coin, est aujourd’hui devenu un lieu incontournable du quartier, tout comme plusieurs des commerces avoisinants.

Cette scène qui se passe dans un quartier montréalais de classe moyenne détonne quelque peu avec l’image amplement véhiculée de la ville comme étant un milieu inadéquat pour élever des enfants en comparaison avec la banlieue (Boterman, Karsten et Musterd, 2010; Lilius, 2014). Si les chiffres confirment l’exode des Montréalais vers les banlieues, ce dernier a pourtant ralenti pour une cinquième année consécutive. Les dernières données de l’Institut de la statistique du Québec indiquent qu’environ 14 800 personnes ont quitté Montréal vers l’une des quatre régions adjacentes (Laval, Lanaudière, Laurentides, Montérégie), soit près de 10 000 personnes de moins (-24 000) qu’en 2009-2010 (St-Amour, 2016). Néanmoins, les pertes démographiques importantes chez les 25-44 ans et les 0-14 ans [1] rappellent que la rétention des ménages avec enfants demeure un enjeu majeur pour Montréal (Gill, 2015).

En mettant en lumière l’attraction renouvelée des quartiers urbains auprès de certains types de familles, de récents travaux invitent à repenser la ville comme lieu où élever des enfants (Germain et Jean, 2014; Kährik et al., 2016). Ces recherches confirment également la présence de plus en plus importante de familles avec jeunes enfants en milieu urbain, et ce dans de nombreuses villes nord-américaines et européennes (Boterman, Karsten et Musterd, 2010; Karsten, 2007; Lilius, 2014). S’il est trop tôt pour parler de rééquilibrage villes-banlieues (Giband, 2013) ou même d’un renversement démographique métropolitain (Frey, 2012), il n’en demeure pas moins que bien des jeunes couples en âge d’avoir des enfants ont des aspirations différentes de celles de leurs parents : à savoir d’élever leur marmaille dans un bungalow unifamilial de banlieue. Pour ces jeunes couples, rester en ville, à proximité du lieu de travail, fait partie intégrante de leur vision de la vie familiale et professionnelle, notamment grâce au maintien de leurs réseaux sociaux (voisins, amis, famille) (Jean, 2016; Karsten, 2003). Les familles désirant élever leurs enfants en milieu urbain dense font cependant face à des défis bien réels, que l’on pense seulement au sentiment d’insécurité (routière ou autre), au manque d’espace, à la difficulté de se déplacer en voiture (Boterman, Karsten et Musterd, 2010; Cloutier et Torres, 2010; Rose et Chicoine, 1991).

Dans cet article, nous nous intéressons à un type de quartier urbain peu exploré dans la littérature, mais bien connu des jeunes familles qui font le choix de la ville comme milieu de vie, soit les quartiers péricentraux situés aux marges des limites de la ville. Nous proposons d’étudier le cas particulier d’Ahuntsic, un quartier montréalais péricentral de classe moyenne, situé au nord-est de l’île de Montréal. La définition du quartier péricentral utilisée ici repose sur le discours des répondants, soit la façon dont ils se représentent leur quartier et sur ce qui les ont conduits à s’installer dans ce que bon nombre d’entre eux appellent un « quartier de l’entre-deux », c’est-à-dire entre le quartier central et la banlieue. Il est donc présenté comme étant en quelque sorte une zone intermédiaire marquée par la présence d’espaces verts, la possibilité d’avoir une cour arrière et une densité résidentielle moins élevée que dans les quartiers centraux. Les rapports sociaux dans l’espace public y sont plus présents qu’en banlieue, et l’offre commerciale de services et de transports en commun s’apparente à celle des quartiers centraux.

Nous verrons que les parents de jeunes enfants participent à la transformation du quartier de par la façon dont ils occupent les espaces publics, consomment et socialisent. Dans un premier temps, il sera question des changements dans l’offre commerciale et de l’occupation des parcs que connaît le quartier avec l’arrivée relativement importante de familles avec de jeunes enfants. Dans un second temps, les rapports de voisinage et les pratiques de sociabilités déployées quotidiennement par ces familles seront décrits.

Le rôle des jeunes familles avec enfants dans les transformations des quartiers urbains

Quoiqu’existante, la littérature sur les transformations des quartiers urbains par les familles avec de jeunes enfants demeure peu développée (Boterman, Karsten et Musterd, 2010; Desena, 2006; Goodsell, 2013; Lees, Slater et Wyly, 2008). Il existe cependant quelques incontournables comme les travaux de Karsten (2003, 2007, 2009 et 2011) pour penser la place de la ville dans la vie des familles. Ces écrits nous informent sur les transformations des quartiers urbains face à l’arrivée des familles, notamment sur le plan de leurs rapports au quartier et à la ville, ainsi que sur celui de leurs sociabilités locales. À ce titre, Karsten (2003) met de l’avant l’importance du quartier comme facteur crucial dans la conciliation d’exigences émanant autant de la poursuite de la carrière professionnelle — surtout pour les femmes —, des soins et de l’éducation des enfants, que du maintien des réseaux sociaux et des activités culturelles. Plus récemment, Karsten (2014) a aussi montré, en continuité avec Charmes (2005), comment l’augmentation du nombre de familles en ville entraîne la création de nouveaux espaces de consommation qui leur sont dédiés. Elle explore notamment la transformation des commerces de proximité pour répondre aux besoins et aux attentes de ces familles (par exemple, l’arrivée de boutiques de vêtements pour enfants ou d’épiceries spécialisées offrant des plats préparés pour emporter). Néanmoins, les transformations du quartier face à l’arrivée des familles ne touchent pas seulement les commerces privés, mais aussi les espaces publics. Karsten note l’usage intensifié des parcs et des trottoirs par cette nouvelle population du quartier et les pratiques de mise en visibilité de familles avec enfants dans les espaces publics.

Dans cette même perspective, d’autres auteurs ont exploré les rapports aux quartiers de jeunes familles avec enfants dans les milieux urbains en insistant sur les différents modes de sociabilité. Lehman-Frisch (2013) s’intéresse à la place particulière de la rue, surtout la rue commerçante qui, en concentrant de nombreux usages, favorise les rencontres multiples avec résidents et usagers du quartier. Si ces rencontres ont été critiquées pour être superficielles du fait qu’elles ne seraient que simple reconnaissance, d’autres chercheurs ont montré qu’elles peuvent donner lieu à des relations de sociabilité plus développées, notamment à l’occasion d’événements organisés dans le quartier (Henning et Lieberg, 1996; Jean et Germain, 2014; Tissot, 2014). Le cas de la fête de quartier à Ahuntsic cité en introduction évoque certainement l’importance des événements du quartier dans les manières qu’ont les familles de cohabiter et d’habiter la ville et le quartier. Les enfants jouent un rôle particulièrement stratégique dans le développement de relations de sociabilité locale, sans compter les liens de voisinage qui peuvent agir comme courroie de transmission entre parents et enfants (Authier et Lehman-Frisch, 2012; Jean, 2016; Weller et Bruegel, 2009). Les sociabilités locales ne sont pas qu’entraide et solidarité, mais elles participent tout de même à l’émergence d’une familiarité qui accroit le sentiment de sécurité (Blokland et Nast, 2014; Brown, Perkins et Brown, 2003; Karsten, 2009; Lehman-Frisch, 2013). Flâner dans la rue commerçante ou regarder les enfants jouer dans la rue ou le parc avec les voisins sont des exemples qui supportent l’idée de la présence renouvelée des familles dans les quartiers urbains. Cette idée participe à de nouveaux rapports au quartier, au temps et à autrui qui nous invitent à repenser comment les familles contribuent à leur façon à réinventer les villes.

L’analyse des transformations d’un quartier péricentral se trouvant aux abords des quartiers centraux et de la banlieue a largement échappé aux regards des chercheurs s’intéressant aux familles résidant en ville. Il s’agit par conséquent de mieux décliner les processus de transformation des quartiers périurbains. Avancé par Goodsell (2013), le concept de « familification », logé à la suite de la « genderfication » (Van Den Berg, 2013), la « greentrification » (Atkinson et Bridge, 2004), la « studentification » (Smith, 2008; Smith, 2005; Smith et Holt, 2007), ou bien encore la « youthification » (Moos, 2014a et 2014b), offre la possibilité d’étudier comment l’arrivée de familles constitue un moteur de changements au sein du quartier montréalais péricentral d’Ahuntsic. Le concept de « familification » tel que proposé par Goodsell se situe dans une perspective de gentrification, perspective qu’il est préférable d’éloigner théoriquement afin d’analyser les processus de transformations sociales des quartiers qui n’ont pas pour conséquence le déplacement des populations anciennes, souvent plus défavorisées, du quartier.

Méthodologie

Les résultats présentés ici sont le fruit d’une enquête plus large conduite à Ahuntsic entre 2010 et 2012 portant sur les changements dans les quartiers de classe moyenne, notamment en ce qui a trait à la cohabitation interethnique, et où ont été menées : 1) une trentaine d’observations participantes et non participantes d’espaces publics (parcs, installations sportives, centres communautaires et bibliothèques); 2) plus d’une quarantaine d’entrevues courtes avec des résidents et des usagers de ces espaces; ainsi que 3) plus d’une vingtaine d’entrevues approfondies auprès de familles avec de jeunes enfants [2]. Les observations et entrevues courtes ont été effectuées avec des parents de jeunes enfants établis depuis un certain temps dans le quartier ou nouvellement arrivés. Les participants aux entrevues et les personnes observées étaient sélectionnés dans les espaces publics en raison de leur âge et de la présence de jeunes enfants. Des questions sur le lieu, la durée de résidence et les attraits du quartier étaient posées uniformément à tous les participants, avant de rediriger les entrevues selon les réponses obtenues.

Les personnes observées dans les espaces publics, ainsi que les répondants aux entrevues, tant courtes qu’approfondies, ont un profil similaire, c’est-à-dire qu’il s’agit majoritairement de femmes âgées entre 30 et 40 ans ayant de jeunes enfants de moins de 12 ans. Autrefois résidents de quartiers centraux tels que Rosemont-La Petite-Patrie ou le Plateau Mont-Royal, elles se sont installées récemment à Ahuntsic (la majorité depuis moins de cinq ans) puisque le quartier représentait un choix intéressant avec ses propriétés moins dispendieuses et plus spacieuses que celles des quartiers centraux. L’échantillon comprend des répondants très scolarisés qui occupent majoritairement des emplois dans le secteur des services, de l’éducation ou de la fonction publique [3]. Les revenus se situent dans les tranches salariales moyennes et moyennes-supérieures (supérieur au revenu moyen des ménages du Grand Montréal) et une forte proportion des ménages sont biactifs. Les répondants ont pour la forte majorité décidé, en concordance avec le projet d’avoir une famille ou après la naissance du premier enfant, de s’installer à Ahuntsic. Ce quartier permet un mode de vie urbain ressemblant à ce qu’ils avaient avant la venue des enfants, tout en offrant des services, infrastructures, espaces et modes de sociabilité correspondant à leurs besoins et représentations de la vie familiale.

Ahuntsic : portait d’un quartier péricentral en changement

Le quartier Ahuntsic fait partie de l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville; Cartierville étant la portion la plus défavorisée dans l’ouest de l’arrondissement. Il est situé au nord-ouest de l’île de Montréal, en bordure de la Rivière-des-Prairies, et à une dizaine de kilomètres du centre-ville. Quartier vieillissant, il connaît actuellement un renouveau démographique et accueille de plus en plus de jeunes familles relativement bien nanties, comme en témoigne le prix moyen des maisons unifamiliales qui a bondit de 40 % en cinq ans (Fédération des chambres immobilières du Québec, 2013). En 2011, Ahuntsic comptait près de 57 000 ménages, dont 20 385 avec enfants. Le tiers des ménages avec enfants ont au moins un enfant âgé de moins de 5 ans. Entre 2006 et 2011, Ahuntsic a connu une hausse du nombre de familles avec enfants et une baisse du nombre de familles sans enfant.

Le développement du quartier Ahuntsic, tel qu’on le connaît aujourd’hui, a atteint son apogée dans les années 1970, avec l’attraction de jeunes familles désirant acquérir une propriété : « Les cols blancs, petits commerçants et professionnels trouvaient ici une région avantageuse pour fonder une famille : un aménagement bien planifié, aéré, peu de circulation, encore assez près du centre-ville et francophone » (Bérubé, Charbonneau et Dépelteau, 1972 : 2). Une importante vie de quartier se développa : « Le loisir, les oeuvres de bienfaisance, les groupes d’entraide et communautaires ont conservé une appartenance à cette unité de vie » (Boivin, 1985 : 6).

À maints égards, Ahuntsic n’est aujourd’hui pas si différent de cette époque. À partir des témoignages de nos répondants, on constate qu’il représente toujours un quartier de résidence de prédilection pour les ménages avec de jeunes enfants ou pour les jeunes professionnels désireux de fonder une famille. Nous pouvons penser aux activités culturelles et sportives fort bien développées, au Centre sportif Claude-Robillard, de même qu’aux organismes communautaires familiaux de toutes sortes. Ahuntsic est aussi reconnu pour la qualité de ses zones résidentielles, l’omniprésence des parcs, des espaces verts et des milieux naturels ainsi que la présence de lieux et bâtiments patrimoniaux (Ville de Montréal, 2011). Si la circulation s’est grandement intensifiée ces dernières décennies, en raison notamment de sa proximité avec la banlieue nord, et que la densité de population et de résidents est plus forte aujourd’hui, le quartier offre toujours d’abondants modes de transports collectifs (métro, autobus, vélos en libre-service). On retrouve aussi à Ahuntsic bon nombre de restaurants et de bars branchés qui leur permettent prolonger le mode de vie sans enfant que les parents habitués à un mode de vie urbain chérissaient lorsqu’ils habitaient les quartiers centraux.

Les transformations d’Ahuntsic face à l’arrivée des familles avec de jeunes enfants

Les principaux changements dans Ahuntsic face à l’arrivée des familles se déclinent en deux catégories. En premier lieu, ces nouveaux résidents ont des attentes particulières par rapport au quartier afin que ce dernier réponde à leurs besoins, notamment au plan des commerces, des services et des infrastructures. En deuxième lieu, les rapports de voisinage et les pratiques de sociabilité déployés quotidiennement par ces familles transforment le quartier.

Les commerces de proximité et le parc du coin

Les observations menées dans le quartier, les entrevues courtes ainsi que les entrevues approfondies auprès de familles d’Ahuntsic permettent de constater une présence marquée des familles avec de jeunes enfants dans le quartier. Ces dernières sont bien visibles dans les espaces publics, que ce soit sur les rues commerçantes du quartier avec leurs poussettes, dans les fêtes de quartiers, dans les parcs, dans les commerces de tous genres, ainsi qu’à la bibliothèque et au centre sportif. Plusieurs répondants évoquent qu’une présence familiale aussi notable est relativement récente dans le quartier. C’est le cas de ce père de famille installé depuis un peu plus de trois ans dans le quartier :

Moi ma première impression en arrivant ici, ça a été : ah ce n’est plus qu’un quartier de vieux, surtout Italiens ! On se disait bon, ouf, c’est pas l’idéal pour les enfants. Et puis au final, dans notre rue, y’a pleins d’enfants. Pleins de jeunes familles à peu près du même âge que nous, qui ont des enfants du même âge que nous. C’est vraiment en train de changer. Tu sais, on se rencontre dans la rue, on se voit au parc ou sur Fleury, on se dit bonjour.

La population d’Ahuntsic change peu à peu de visage, ce qui se traduit aussi dans l’offre de commerces de proximité. En effet, la croissance du nombre de familles avec enfants à Ahuntsic se constate bien à travers les changements de l’offre commerciale du quartier. La transition de la portion ouest de la rue Fleury, mieux connue sous le nom de Fleury Ouest ou « FLO », rappelant l’appellation « HOMA » donnée au quartier Hochelaga-Maisonneuve après des transformations commerciales et résidentielles similiaires, n’est pas sans lien avec l’importance particulière accordée aux commerces de proximité par les nouveaux résidants du quartier. La rue Fleury Ouest est aujourd’hui composée de plusieurs commerces, épiceries fines, boutiques pour enfants, cafés, boulangeries, bars et restaurants. Cela contraste très certainement avec ce qui s’y retrouvait il y a quelques années à peine, à savoir principalement des petites épiceries ethniques et des dépanneurs, ou même des locaux commerciaux inoccupés.

En plus de s’attendre à ce que les commerces du quartier répondent à leurs besoins familiaux, les parents, qui représentent une clientèle jeune et branchée, désirent poursuivre, du moins en partie, le mode de vie urbain qu’ils avaient avant l’arrivée des enfants lorsqu’ils habitaient les quartiers centraux. Magasiner dans les épiceries fines, aller boire un verre au nouveau bar branché du coin et fréquenter les restaurants sont des exemples d’activités recherchées par les nouveaux parents du quartier en conciliation avec leur vie familiale active, comme le mentionne cette jeune mère de famille :

C’est pas parce que l’on a des enfants qu’on ne va plus aller dans un bon resto de temps en temps ou aller prendre un verre avec des amis. Sinon, on aurait aussi bien fait d’aller en banlieue ! Ce que j’aime d’Ahuntsic, c’est qu’on a tout ça à proximité, même s’il faut quand même se rendre à l’évidence : on y va pas si souvent que ça.

[Et son conjoint d’ajouter] :
Mais c’est quand même une plus-value pour nous de savoir que c’est là.

Pour ce couple ahuntsicois, les commerces de proximité représentent un avantage comparatif qui distingue les quartiers péricentraux de ceux des banlieues. L’offre commerciale diversifiée d’Ahuntsic permet d’assurer le maintien d’un mode de vie urbain tout en conciliant les nouveaux besoins liés à la vie familiale.

En plus des commerces de proximité, les parcs représentent un autre lieu de prédilection pour les familles du quartier. Lors des nombreuses observations effectuées dans les parcs, ces derniers étaient souvent très animés grâce aux nombreuses familles se trouvant, avant le repas, dans les modules de jeux et les jeux d’eau ou autour des terrains de soccer en début de soirée. La panoplie d’activités sportives et récréatives offertes dans les parcs du quartier pour les enfants est fort appréciée. En entrevue, les familles soulignent que bien qu’elles apprécient la programmation des activités offertes dans les parcs, elles s’attendent à ce que ces lieux soient sécuritaires pour leurs enfants. Plusieurs parents se sont plaints de graffitis, de verres cassés et de la présence de gangs de jeunes adolescents dans certains parcs du quartier. Face aux critiques des familles, cette résidente mentionne les changements opérés par la ville afin de rendre ces lieux plus propices aux activités familiales :

Le parc des Hirondelles est beaucoup plus sécuritaire qu’avant et il y a beaucoup moins de gangs. La ville a fait du très bon travail : elle a réaménagé beaucoup de parcs et beaucoup plus d’enfants et de familles les fréquentent maintenant.

Ce sentiment de sécurité accrue auquel font référence plusieurs parents participe au fait qu’ils se sentent à l’aise de fréquenter et d’investir les parcs du quartier. Cela vaut aussi pour les autres espaces publics du quartier, surtout lorsque des activités y sont organisées. La distribution des fleurs au printemps, les cours de cuisine et de yoga pour enfants, les ventes trottoirs et les festivals sont fort appréciés des familles. À cela s’ajoute la bibliothèque d’Ahuntsic, qui comprend une des plus vastes sections pour enfants de l’île de Montréal, fort populaire auprès des familles résidantes, mais aussi auprès de ménages avec enfants provenant d’autres arrondissements. Le complexe sportif de Centre Claude-Robillard rayonne aussi bien au-delà des frontières du quartier : des résidents de Laval, en banlieue montréalaise, et de quartiers annexes les fréquentent puisqu’ils ne trouvent pas l’équivalent près de leur domicile. Les infrastructures d’Ahuntsic, décrit ici comme quartier péricentral, offrent ainsi des activités familiales autant à ses résidents, qu’à ceux des banlieues et des quartiers centraux avoisinants.

Des sociabilités locales et des rapports de voisinage

Si Ahuntsic s’est transformé avec l’arrivée croissante de familles avec de jeunes enfants, les pratiques de sociabilité et les relations de voisinage changent elles aussi face à la nouvelle composition démographique du quartier. Ainsi, la présence d’enfants au sein des ménages ne fait pas qu’amener les parents à compter davantage sur les services de proximité, et à faire évoluer l’offre commerciale comme nous l’avons vu précédemment, mais semble aussi contribuer à recentrer localement les réseaux de sociabilité. Cela ne veut pas dire que parents et enfants sociabilisent désormais uniquement dans les limites de leur voisinage, mais bien qu’ils (re)découvrent les avantages des sociabilités de voisinage et des rapports de proximité. En interrogeant les familles sur leurs relations sociales dans le quartier et le type de rapports qu’elles entretiennent avec leurs voisins, nous avons constaté que la majorité d’entre elles ont des contacts conviviaux et courtois avec les personnes qui gravitent dans leur environnement proche. Cela se traduit normalement par des « bonjour-bonsoir », évoqué par Blokland (2003) comme du « passing-by interactions », mais peut évoluer vers des pratiques plus formalisées de soutien social ou d’entraide mutuelle : prêter des outils, arroser les plantes des voisins partis en voyage, partager les surplus de récoltes du jardin, avertir les voisins lorsque l’on tient une fête ou inviter les voisins lors des anniversaires des enfants. Un père de famille nouvellement installé dans le quartier parle de réseau d’entraide qu’il a découvert à son arrivée :

Les gens sont super sympathiques, on s’entraide beaucoup, des fois il y a des petits travaux à faire à gauche, à droite, des conseils. […] Ah ! Bien là, je connais telle place parce que telle affaire : Attends, je vais te prêter mon outil. […] Tiens mon échelle !

Si la sociabilité locale par les jeunes familles se fait pour des raisons pratiques sur le plan du partage, elle a aussi une fonction de surveillance informelle des enfants qui alimente le sentiment de sécurité des parents. Une mère de trois jeunes enfants, ayant grandi à Ahuntsic et y étant revenue au moment de fonder sa propre famille, évoque l’importance qu’elle accorde à un quartier où « tout le monde se connait » car il va de soi que « tu fais plus attention aux gens quand tu les connais ». Dans la même veine, cette mère de famille de deux enfants d’âge scolaire mentionne comment, contre toute attente, elle laisse maintenant ses enfants jouer au parc plus librement que lorsqu’ils habitaient en banlieue en raison de ce réseau de surveillance dans sa rue :

Au début, moi j’avais ma vision de la ville […] je me disais […] eh à Montréal ! Laisser les enfants aller au parc tout seuls, impossible ! Et maintenant depuis que je suis ici, bien j’ai révisé ma façon de voir les choses parce que maintenant la fin de semaine quand [mon fils] me dit : est-ce qu’on peut aller au parc avec mes amis ? Je dis oui parce que bon […] c’est très rare qu’il n’y ait pas déjà un adulte de la rue qui soit là avec ses propres enfants.

Le recentrage géographique de la sociabilité à l’échelle du quartier, et même à celle du voisinage, n’est pas indifférent au fait que l’espace et le temps du quotidien des familles tournent autour des enfants. À travers les trajets vers le service de garde ou l’école, les courses, la fréquentation du parc ou les activités sportives, les notions de proximité, centralité et accessibilité prennent une nouvelle dimension. En cela, la majorité des interactions sociales locales, à la fois observées dans les espaces publics et rapportées en entrevue, sont articulées autour des enfants. Ces derniers ont aussi beaucoup à voir dans les amitiés croisées des enfants et des parents, amitiés qui jouent certainement à renforcer l’intensité des relations sociales et des rapports de voisinage comme le montre cet extrait d’entrevue d’une mère de famille récemment installée dans le quartier :

Plus les enfants grandissent, bien, plus ils se font des amis à l’école, alors […] ça fait que tu deviens aussi ami […] on parlait avec des parents de l’école, et là, c’est devenu nos bons amis. On se voisine maintenant beaucoup et c’est pratique, parce qu’ils habitent pas loin de l’école eux aussi.

À Ahuntsic, parents et enfants n’hésitent pas à recréer des occasions et à investir de nouveaux lieux pour socialiser. Bancs de parc, trottoirs, ruelles, commerces de quartier, parcs, pataugeoires et aires de jeux sont tour à tour mobilisés dans le développement de sociabilités familiales. Ce qui est du ressort de la famille et de l’éducation des enfants, autrefois réservé à la sphère privée du domicile familial, déborde maintenant dans les espaces publics du quartier et au-delà de celui-ci (Devault, 2000), ce qui n’est pas sans contribuer à forger la nouvelle identité familiale du quartier. On s’éloigne du repli dans le chez-soi et du resserrement sur l’unité familiale souvent observée dans les banlieues, tel qui si bien décrit par Sennett (1970), vers de nouvelles pratiques de la parentalité publique dans les contextes urbains et périurbains.

Conclusion

Dans cet article, nous nous sommes intéressés aux changements qu’occasionne l’arrivée de familles avec de jeunes enfants dans un quartier montréalais péricentral. En s’appuyant sur le concept de « familification », défini comme le processus de transformation d’un quartier par l’arrivée des jeunes familles, deux principaux types de changements ont émergé des observations menées dans les espaces publics ainsi qu’à la suite des entrevues réalisées auprès des résidents : leurs rapports aux commerces de proximité et aux parcs de même que leurs socialisations locales et leurs rapports de voisinage. Plus particulièrement, il a été constaté que les jeunes familles ont des usages spécifiques des commerces du quartier, des parcs ainsi que de certaines installations sportives et culturelles. Nous avons aussi insisté sur le fait que les changements de la composition démographique du quartier et les nouveaux besoins et usages de ces derniers ont engendré des transformations des commerces et services ahuntsicois. Karsten (2014), dans son étude d’un quartier urbain en changement, en vient à des conclusions similaires. En retraçant l’évolution de l’offre commerciale du quartier et l’augmentation des commerces et services tournés vers la clientèle familiale, elle met de l’avant le développement de nouveaux modes de consommation dans les espaces du quartier. Ces nouveaux espaces de consommation reflètent la volonté des parents de poursuivre leur ancien mode de vie sans enfant avec la nécessité de combiner le travail et les soins des enfants.

Les transformations d’Ahuntsic liées à l’arrivée des familles sont en partie le fruit de la conciliation de deux modes de vie de parents habitués à la vie urbaine des quartiers centraux : non seulement celui plus urbain d’avant les enfants, mais aussi celui plus familial centré sur les besoins de ces derniers. Si les usages et les sociabilités des parents se recentrent localement avec l’arrivée de leurs enfants, ils ne sont pas exclusivement tournés vers eux. Tel que démontré ailleurs, les jeunes parents ne sont pas que des parents (Germain et Jean, 2014). Ils aspirent à un milieu de vie sécuritaire et tranquille pour y élever leurs enfants tout en étant à la recherche de lieux de sociabilité animés dans les parcs, les restaurants, les bars, les cafés ou sur la rue commerciale. Bref, ils n’hésitent pas à sortir de la maison et à investir les espaces publics et commerciaux qui sont au coeur de leur vie urbaine. Si les familles ont certainement une longue tradition en matière de visites au parc, nos observations montrent que la manière dont les familles d’aujourd’hui utilisent les parcs dans les quartiers péricentraux a changé. Ces espaces publics sont aujourd’hui occupés par les familles avec de jeunes enfants de façon plus « flamboyante » pour reprendre les mots de Karsten (2014). Les familles n’hésitent pas à venir en groupe et à s’approprier l’espace avec poussettes, couvertures, barbecue et jouets pour enfants. Même constat du côté de l’offre d’activités culturelles et sportives : elle doit être accessible, variée et abordable (ou encore mieux, gratuite !), tout comme elle se doit de plaire aux enfants comme aux parents. Ces jeunes familles urbaines ne s’attendent donc pas uniquement à ce que l’offre du quartier évolue pour satisfaire les besoins de leurs enfants, mais aussi qu’elle comble leurs propres attentes en matière de commerces, de services, d’activités, d’atmosphère et de vie de quartier. En d’autres mots, petits et grands doivent y trouver leur compte. À cet égard, les quartiers péri-centraux semblent bien tirer leur épingle du jeu et il apparaît fort probable qu’ils seront appelés à devenir des espaces encore plus attractifs pour les familles avec de jeunes enfants qui désirent rester en ville. Les quartiers péricentraux se distinguent à la fois des quartiers de banlieue et des quartiers centraux de par leur offre commerciale, leurs parcs et espaces verts et leurs services et activités pour la famille, tout en étant moins denses que les quartiers centraux et plus animés que les banlieues. Ils sont caractérisés par un certain nombre de traits communs : une proximité des services et commerces, une diversité des activités destinées aux enfants, une sociabilité locale et une vie de quartier dynamique, ainsi qu’un sentiment de sécurité qui participe à une mentalité d’entraide mutuelle et de surveillance croisée des enfants.

Les résultats de notre recherche montrent que les familles changent leur quartier et la ville, du fait de pratiques et d’usages différenciés et de sociabilités locales fortes. Dans le cas d’Ahuntsic, les familles avec de jeunes enfants sont des agents de transformation. Elles représentent une catégorie de la population assez homogène, soit blanche, jeune, relativement aisée et éduquée. Pour le moment, les changements que connait le quartier se destinent en grande partie à cette nouvelle population, risquant d’exacerber les tensions avec d’autres groupes présents dans le quartier, notamment les personnes âgées. Il faudrait veiller à ce que ces changements soient inclusifs en termes de groupes d’âge, de classes sociales et d’origines ethniques.

Parties annexes