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Recensions

Jean-François Dortier, coord., Philosophies de notre temps. Penseurs d’aujourd’hui. La postmodernité. L’éthique. La politique. Les sciences. L’esprit et la pensée. Auxerre, Sciences Humaines Éditions, 2000, xiv-364 p.

  • Yves Laberge

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  • Yves Laberge
    Université Laval, Québec

Corps de l’article

Comment enseigner la philosophie ? De quelle manière peut-on initier le néophyte au savoir philosophique ? Question encore plus cruciale : par où commencer ? Les réponses possibles abondent, et parmi celles-ci, ce très utile ouvrage d’initiation sur les différentes tendances de la philosophie contemporaine, qui illustre à quel point les notions philosophiques font — comme à toute époque — partie de notre quotidien. Le collectif Philosophies de notre temps fait partie d’une série de livres de référence (l’un sur l’histoire, l’autre sur la sociologie, etc.) publiés par le magazine français Sciences Humaines, qui fait paraître chaque mois un numéro thématique, dans la belle tradition française de vulgarisation scientifique non réductrice, au sens noble du terme (pensons à des exemples célèbres comme L’Histoire, ou encore au Monde de la Bible). Le présent ouvrage reprend une trentaine d’articles touchant des questions d’ordre philosophique, parus dans différents numéros du magazine Sciences Humaines durant les années 1990, augmentés de quelques inédits et d’une nouvelle introduction générale.

La grande originalité de la formule éditoriale de Sciences Humaines réside certainement dans son style très accessible : articles synthétiques accompagnés de « capsules » sur des aspects particuliers, nombreux encadrés, entretiens avec de grands penseurs de notre temps, textes précis et bilans centrés sur une question précise. Du point de vue pédagogique, l’ensemble laisse souvent une impression de clarté et de lisibilité exemplaires. Les auteurs (écrivains reconnus, professeurs d’université, journalistes scientifiques et philosophes) ont réussi le pari d’initier aux grands penseurs et à leurs oeuvres sans en réduire la valeur, en offrant des textes vivants et stimulants pour le jeune lecteur, toujours complétés par des suggestions de lecture.

L’autre point fort de la formule de Sciences Humaines se trouve dans les angles d’approche des dossiers, comme le démontrent les subdivisions du présent livre. Le premier chapitre brosse en quatre textes un aperçu général de la philosophie contemporaine, débutant par un article introductif sur « Les idées de la philosophie contemporaine », dans lequel le professeur Jean-Michel Besnier oppose les notions de démoralisation et de réductionnisme à celles de sagesse et de raison. Le même auteur poursuit en identifiant les grands axes de la recherche philosophique en France, soulignant les aspects philosophiques des grands débats actuels (crise de la raison, complexité, nouvel humanisme) dont les enjeux ne se limitent évidemment pas à l’Europe. Deux entretiens avec des philosophes français (Luc Ferry et Paul Ricoeur) complètent cette section. Passant de l’écologie à l’esthétique, les propos du professeur Luc Ferry, sur « les tâches actuelles du philosophe », formulent en quelques points des domaines d’investigation à la fois nécessaires et concrets.

Le second chapitre (« De la modernité à la post-modernité ») cerne avec justesse des notions centrales qui débordent le champ disciplinaire de la philosophie. On évoque les contributions de deux grands intellectuels du xxe siècle (Michel Foucault et Jürgen Habermas) pour ensuite poser la question : « Qu’est-ce que la post-modernité ? » À ce propos, l’excellent article du sociologue Michel Lallement (« Le savoir est le pouvoir ») met en évidence dix concepts majeurs de l’oeuvre de Michel Foucault (de l’archéologie du savoir aux technologies du pouvoir) et réussit, comme plusieurs articles de ce livre, à fournir une synthèse intelligente d’un univers à la fois large et riche (p. 90-91).

Les trois chapitres suivants (portant sur Philosophie et politique ; Philosophie morale ; Philosophie des sciences) font également intervenir des notions clés et des auteurs pertinents (avec des articles sur les oeuvres de Bachelard, Kuhn, Popper, Feyerabend) et parfois à la mode (André Comte-Sponville). Plus loin, le trop court article de la journaliste Zora Petreski, intitulé « D’un paradigme à l’autre », réussit bien à situer l’importance et l’influence du livre de Thomas Kuhn sur La structure des révolutions scientifiques, et rappelle le rôle de certains ouvrages philosophiques qui ont influencé les chercheurs de nombreuses disciplines.

Le sixième chapitre porte sur « L’esprit et la pensée » et la plupart des textes sont signés du directeur du magazine Sciences Humaines, Jean-François Dortier, qui explique successivement « les débats contemporains sur l’âme et le corps », la « Philosophie de la perception », et présente les principales notions de pragmatique avec en conclusion un portrait de Wittgenstein, identifié comme « un philosophe radical ». On y trouve en outre un article remarquable et inédit d’Edgar Morin, qui résume en moins de sept pages les bases du paradigme de la complexité, élément central dans toute son oeuvre récente. Edgar Morin articule trois théories (de l’information, cybernétique, des systèmes) auxquelles il ajoute l’idée d’auto-organisation héritée des travaux de von Neumann, von Foerster et Prigogine. Un petit tableau synoptique de l’éditeur retrace « l’histoire de l’idée de complexité » (p. 258-259).

Le dernier chapitre lance d’autres avenues de recherche (l’autre, le bonheur, la responsabilité) auxquelles s’ajoutent de très utiles annexes : glossaire d’une centaine de mots clés (déconstruction, herméneutique, utilitarisme), d’une brève présentation biographique de quelques auteurs majeurs (Bachelard, Heidegger, Jankélévitch) et populaires (Jacques Derrida, Jean-François Lyotard, Michel Serres), complétés par une bibliographie générale et deux index (des thèmes et des noms).

On ne saurait reprocher à l’ensemble de fournir — tel que proposé — un survol succinct et forcément incomplet d’un champ aussi large et si complexe ; les 23 auteurs réussissent au contraire à identifier des secteurs de notre vie contemporaine qui exigent une compétence philosophique (ou du moins une certaine sensibilité à sa contribution éventuelle). En ce sens, l’ouvrage Philosophies de notre temps réaffirme que le philosophe doit occuper une place importante dans notre société, et démontre de quelle manière certains enjeux contemporains (questions éthiques, politiques, scientifiques) sont implicitement d’ordre philosophique. De plus, on sent que les auteurs de ces textes maîtrisent les oeuvres qu’ils nous présentent et qu’ils sont pour la plupart des spécialistes, capables de développements nuancés et d’approfondissements fertiles, mais contraints pour l’occasion à la double exigence de la clarté et de la concision. Cet exercice de vulgarisation scientifique en philosophie conserve quelque chose de noble et de rare. Une question émerge, toutefois, devant cette réussite. Appartient-il aux pédagogues ou aux philosophes de nous initier à la philosophie ? Ce livre nous répond en y convoquant successivement des experts de ces deux groupes, sans nullement prétendre épuiser le sujet. Le résultat obtenu ici sera difficile à égaler et nous laissera certainement le goût de prolonger la réflexion, ce qui en soi demeure une réussite pédagogique et philosophique.